L’accord passé entre le gouvernement britannique et l’agence M&C Saatchi vise à « lancer une campagne ciblant le public tunisien » dans le but de « sensibiliser le public au rôle joué par le gouvernement dans la planification et la mise en œuvre des réformes économiques ». Ce contrat aurait été financé par le Conflict, Security and Stability Fund (CSSF), un fond interministériel britannique créé en 2015 pour répondre de manière plus efficace aux besoins des pays menacés de conflits, notamment dans les situations de crises et d’imprévus. S’étalant d’avril 2017 à mars 2018, ce programme relatif à l’économie et la gouvernance prévoit de « renforcer les capacités du gouvernement tunisien à communiquer d’une manière effective avec les citoyens particulièrement durant les crises et sur les réformes économiques ». Il aurait donc servi à façonner la communication gouvernementale en réaction à la vague de protestations contre l’austérité de janvier 2018 après l’adoption de la loi des finances 2018, dont certaines mesures émanent des recommandations du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale. L’article du Guardian précise que dans un premier temps, la campagne vise principalement les 18-35 ans, soit les populations les plus touchées par l’austérité et le chômage endémique, les plus à même par ailleurs de prendre part aux mouvements de protestations.

Cafouillage communicationnel

Face au tollé suscité par cette révélation, les réponses gouvernementale et diplomatique n’ont pas tardé. Le porte-parole de la présidence du gouvernement Iyad Dahmani a assuré qu’ « aucun accord bilatéral entre les deux pays ne se rapporte de quelque façon que ce soit au traitement des mouvements de protestation sociale dans le pays ». Cette déclaration a été rapidement suivie par celle de l’ambassadrice britannique en Tunisie, Louise de Sousa, qui a assuré sur Express FM que « les services britanniques n’ont fait qu’accompagner et soutenir les autorités tunisiennes dans leur volonté de mieux communiquer autour des réformes économiques qu’ils engageaient ». Elle a directement démenti les révélations du Guardian. « Nos services consistent à renforcer les capacités des fonctionnaires tunisiens à communiquer avec les citoyens », a-t-elle ajouté. Elle a déclaré par ailleurs que la campagne de communication en question a été menée par des Tunisiens et non directement par des Britanniques. Cette première sortie médiatique a été rapidement suivie d’un communiqué, où l’Ambassade britannique se dit « déçue par des reportages médiatiques totalement incorrects qui ont déformé cette position et prétendu à tort que le Royaume-Uni avait contredit le gouvernement tunisien ». De nombreux médias ont vu dans sa première déclaration un démenti cinglant de celles d’Iyad Dahmani.

Celui qui avait un agenda et celui qui n’en avait pas

Or, il faut être particulièrement attentif aux mots choisis par les uns et les autres pour réagir à cette information, surtout qu’il s’agit d’un enjeu communicationnel. En effet, Iyad Dahmani a pris le soin d’infirmer une information qui n’existait pas : personne n’a jamais parlé d’accord tuniso-britannique sur « le traitement des mouvements de protestation sociale dans le pays ». Cette entourloupe a permis au porte-parole du gouvernement tunisien de ne pas évoquer l’existence d’une campagne financée par le gouvernement conservateur britannique en faveur de l’austérité. Quant à l’ambassadrice du Royaume-Uni, elle masque savamment le soutien de son pays aux réformes demandées par le FMI en « renforcement des capacités » et en « accompagnement » des fonctionnaires tunisiens à communiquer autour des réformes engagées. Ses déclarations font comme si le gouvernement britannique était prêt à répondre positivement aux demandes de soutien émises par les autorités tunisiennes pour tous les types de réformes envisagées.

Cette polémique lève un pan du voile qui recouvre la prise de décision politique en Tunisie et l’implication grandissante d’Etats et d’organisations intergouvernementales. Du fait de la forte demande tunisienne pour les mécanismes de soutien comme le renforcement de capacités, l’assistance technique, sans compter bien sûr le soutien financier, les décideurs politiques tunisiens ouvrent grands les portes des risques d’ingérence. Si l’agenda tunisien semble se résumer à « profiter » du statut d’« exception démocratique », sans avancer de ligne programmatique, les bailleurs étrangers sont dans une démarche plus rigoureuse cherchant à définir des objectifs clairs tel que « voir un climat des affaires plus transparent » dans le cas présent. Le Conflict, Security and Stability Fund britannique illustre bien ce constat. Actif depuis avril 2016 en Tunisie, ce fond y a investi un total de 14,8 millions de livres anglaises dont 4,8 millions (chiffres prévisionnels) entre mars 2017 et avril 2018.

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