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La Tunisie présente un certain paradoxe au niveau économique. Elle a tout ce qu’il faut pour devenir un « tigre de la méditerranée », mais ce potentiel économique ne semble jamais se matérialiser.
Antonio Nucifora et Bob Rijkers, The unfinished revolution

Dans l’article « Avant les élections : quel programmes économiques pour les partis ? », Mohammed Samih Beji Okkez évoque un véritable manque véritable à la question économique, et cela depuis 2010 jusqu’à nos jours. Cette thèse, bien que remise en cause par nombre de lecteurs, tant sur le site de Nawaat que sur sa page Facebook (s’appuyant notamment sur les programmes économiques d’Afek tounes et de Harakat Echaab), met en avant l’absence de programmes économiques viables et durable pour le pays, suscitant les déceptions post révolution que l’on connait et débouchant sur un scepticisme populaire quant à une possible ouverture de perspectives économiques. D’aucuns restent, aujourd’hui, convaincus que les promesses électorales de certains partis devraient se traduire par une certaine stabilité politique et un meilleur bien-être social, à travers des réformes entrainant une rupture profonde des pratiques de l’ancien régime.

Le contexte révèle les aléas de cette crise économique que traverse le pays, à travers la mise en avant de divers évènements politiques, depuis le 17 décembre 2010, de la faillite de la politique de la Troïka, à l’avènement d’un gouvernement de technocrates issu du consensus national, jusqu’aux drames successifs entourant l’Assemblée Nationale Constituantes et les évènements terroristes qui détournent le regard des tunisiens de l’essentiel, à savoir le développement économique. En effet, pendant ces quatre années, le coût de la vie quotidienne n’a cessé de grimper, les indicateurs économiques nationaux n’ont cessé de chuter, alors qu’aucun parti n’en fait son cheval de bataille, entretenant une forme de désillusion , d’insatisfaction et de doute sur le fait qu’aucun politique ne fait preuve de courage et n’assume ses responsabilité, afin de mettre en œuvre les réformes jetant la base d’un nouveau modèle économique.

« Vision pour un nouveau modèle économique »

Publié un jour avant l’article de Nawaat, le dernier rapport de la Banque Mondiale sur la situation économique de la Tunisie, « La révolution inachevée » justifie les préoccupations exprimées par l’article de Mohammed Samih Beji Okkez et évoque la rigueur et la proactivité nécessaire afin de reconstruire l’économie tunisienne et mettre en place un modèle économique viable.

En fait, le gradualisme des réformes économiques tant chéri par les décideurs politiques et l’administration tunisienne, avant la révolution, présente un risque majeur pour la Tunisie actuelle. L’incapacité du pays à réformer en profondeur son système économique à mener à la révolution de janvier 2011. Il y a un risque, qu’aujourd’hui, à ce que ce statut quo persiste, avec seulement quelques réformes marginales apportées sans toucher le système en profondeur. Comme le montre différentes expériences dans la dernière décennie, des réformes incomplètes ou des changements marginaux dans le modèle économique ne seront pas suffisants pour relever les défis du chômage ou du développement des régions. Il faut que la Tunisie transforme son environnement économique.
Antonio Nucifora, « la révolution inachevée », p 316.

Cette étude de 336 pages de la Banque Mondiale établit le contexte d’une situation économique chaotique de l’économie tunisienne et met en perspectives nombre de suggestions afin de sortir du marasme économique que traverse la Tunisie.

Alors que les pays deviennent conscients des conditionnalités posées par les agences de développement et des institutions économiques comme de la Banque Mondiale, ce rapport, comme les précédents, offre, tout de même, une précieuse contribution aux discussions sur la reprise économique. Ce fut le cas, plus tôt cette année, à travers un rapport sur la corruption sous Ben Ali, fournissant les données quantitatives mais aussi les rouages du système.

Dans cette nouvelle publication, les économistes de la Banque Mondiale, Antonio Nucifora et Bob Rijkers, retracent ce contexte de corruption caractérisé par une « concurrence limitée et une intervention active de l’Etat », et dont les vestiges durables se manifestent par « 3 dualismes, à savoir la division en shore-offshore, le fossé entre la Côte et l’intérieur (du pays) et enfin la segmentation du marché du travail ». (Page 317).
En d’autres termes, la crise économique actuelle n’est rien d’autre qu’un héritage du contexte économique, laissé par le président déchu.

… Aujourd’hui, plus de 50% de l’économie tunisienne est fermée ou soumise à des restrictions à l’entrée…La plupart des emplois crées étaient dans des activités à faible valeur ajoutée, pour la plupart dans le secteur informel offrant de bas salaires et sans sécurité de l’emploi…La Tunisie a été incapable d’aller au-delà de sa politique économique, se cantonnant à offrir de faibles salaires à une main d’œuvre faiblement qualifiée, parce qu’elle n’a pas su ouvrir son économie (aux investisseurs nationaux et étrangers), et s’est limitée à un modèle économique où l’Etat est omniprésent. C’est cette absence de changement liée à une jeunesse instruite de plus en plus nombreuse qui a rendu ce modèle économique insuffisant.
Synthèse du rapport, page 5.

Tout comme le rapport « State capture in Tunisia », cette étude plus récente est une présentation soignée, précise et complète de recherches approfondies, une ressource utile à consulter pour mieux comprendre les enjeux et les différentes options de relance économique s’offrant à la Tunisie, et « …pour aider à la mise en place d’un large débat publique sur les question économiques, sans quoi le changement n’aura pas lieu », comme l’admet Antonio Nucifor,a lui-même, dans un mail adressé à Nawaat.

La publication de ce rapport, à ce moment précis, où prévaut un manque d’attention des politiques aux questions économiques et le fait que l’étude aborde, à peine, le rôle des politiques dans la réalisation des réformes économiques ont été l’objet de nos question à Antonio Nucifora, qui nous répond :

Une fois que les problèmes sont mieux compris, les tunisiens pourront exiger des changements de politiques économiques et de concevoir leurs propres solutions. Bien sûr, le rapport va au-delà d’un simple diagnostic pour mettre en lumière les domaines où des réformes sont nécessaires, mais chacun de ces domaines de réforme larges implique de nombreuses options et de choix, et c’est aux tunisiens de discuter et de déterminer, quand et comment ils veulent s’attaquer à ces questions. Évidemment, il y a des réformes qui peuvent ne pas être réalisables, à court terme, ou qui peuvent nécessiter plusieurs étapes. La portée et le calendrier des réformes économiques dépend de la volonté et de l’ambition des tunisiens (et de ceux qui les représentent au sein du gouvernement et au Parlement).
Antonio Nucifora en réponse aux questions de Nawaat

C’est là que réside toute la diatribe de Mohammed Samih Beji Okkez dans son précédent article, sur la défaillance et l’inefficacité générale des partis politiques, à comprendre les besoins de base et les aspirations des tunisiens.

Bien que des propositions soient avancées par les partis, quant à la relance économique, elles semblent se dissocier de leurs politiques générales, mais surtout de leurs discours, où une forme de « langage diplomatique » et un optimisme sans fondement sont présentés, afin de favoriser l’idée de « Start up démocratique » incitant les investisseurs étrangers à venir en Tunisie. En d’autres termes, nos politiques en prônant un optimisme démesuré maquillant la réalité, afin d’appâter les investisseurs étrangers, finissent à force par croire eux même à leurs propres mensonges, le masque finissant par leur coller à la peau.

Un meilleur développement social, une économie plus compétitive :

Après 4 ans de transition, les élections présidentielles et législatives du dernier trimestre de 2014 doteront le pays d’un régime stable et démocratique qui donnera la priorité à l’Etat de droit, qui sera seul capable d’attirer les investisseurs, et libèrera un grand potentiel du pays.
Mots de bienvenu à la Conférence « Investir en Tunisie : Start up démocratie »

Il est à noter que deux conférences économiques ont eu lieux, au mois de septembre dernier.

La première « Investir en Tunisie : Start up démocratie », organisée en collaboration avec la Banque Africaine de Développement, l’Agence Française de développement, l’Union Pour la Méditerranée, et l’Association Professionnelle Tunisienne des Banques et des Etablissements Financiers (A.P.T.B.E.F) a réuni plus de trente pays et nombre d’organisations internationales participant à « une réunion de haut niveau sans précèdent dans l’histoire du pays … pour promouvoir un meilleur développement social et une économie plus compétitive », pour la Tunisie.

La deuxième, le 23 septembre dernier, a vu la Tunisie accueillir, l’ex-directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn comme invité d’honneur à la conférence : « la place de la Tunisie dans un monde en pleines mutations économiques », organisée par l’Institut des Hautes Etudes de Tunis (IHET) et l’Association Tunisienne de Gouvernance.

L’absence des politiciens de ces conférences est, peut être, une sage tactique marketing afin de mieux vendre le modèle tunisien aux investisseurs étrangers, cependant cela donne lieu à une discussion superficielle, loin des questions essentielles impactant directement la population, elle-même mise à l’écart. Que la Tunisie ait besoin – selon les mots mêmes de Dominique Strauss Kahn – « d’audacieuses réformes économiques » est une évidence, mais celle-ci devient discutable, dès lors qu’elles ne sont ni adoptée, ni discutées par les acteurs politiques du pays, voire même directement imposées de l’extérieur.

Il semble qu’aujourd’hui, les acteurs politiques du pays considèrent toujours la question économique comme un simple détail, le plus souvent lié à l’idéologie de leurs partis, et non pas comme un facteur déterminant de leurs programmes politiques… Dans l’état actuel des choses, l’économie restera une simple question de gestion et ne verra donc pas un changement fondamental, un projet de construction d’une économie nationale cohérente essentielle à la souveraineté de l’Etat et à la paix sociale.
Mohammed Samih Beji Okkez, « Avant les élections : quel programmes économiques pour les partis ? »

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