Petite par la taille et la démographie, la Tunisie possède un poids géopolitique moins important que certains autres pays de la région comme l’Egypte, l’Algérie et le Maroc. Pourtant, certaines positions de la diplomatie tunisienne ont été particulièrement relevées. L’exemple du discours d’Ariha (Jéricho) tenu par Habib Bourguiba en 1965 est sans doute l’exemple qui revient le plus. Au moment où les principales armées arabes préparaient une offensive anti-israélienne censée restaurer l’intégrité territoriale palestinienne, le président tunisien plaidait pour une solution à deux Etats. Cette position a vécu jusqu’au soir du 7 octobre 2023 quand l’actuel président, Kais Saied, a effectué un revirement spectaculaire en réclamant le rétablissement d’une Palestine arabe sur ses terres historiques. Il ne s’agit pas du seul changement de cap sur des conflits en cours, qu’ils soient régionaux (Palestine, Syrie, Sahara occidental) ou plus lointains (Vietnam). A plusieurs reprises, la diplomatie tunisienne a pu étonner en procédant à des inflexions dans ses positions traditionnelles. Si ces revirements peuvent donner une impression de flottement, ils s’expliquent le plus souvent par des considérations intérieures, des stratégies d’alliances internationales voire par les convictions du chef de l’Etat en exercice.

Kais Saied : ruptures en série

A son arrivée au pouvoir en 2019, Kais Saied se retrouve à la tête d’un pays qui se prépare à occuper pour deux ans un siège temporaire au Conseil de sécurité de l’ONU. La question du moment était alors celle dudit « Accord du siècle » proposé par le président américain Donald Trump. Durant son discours d’investiture, Saied fustige l’initiative américaine avant même que celle-ci ne soit rendue publique. Une fois la proposition dévoilée, le président tunisien dénonce « l’injustice du siècle », évoquant une « haute trahison », terme qu’il a utilisé lors de sa campagne électorale pour dénoncer la normalisation avec l’Etat hébreu. Pourtant, c’est le même Kais Saied qui va, un mois plus tard, limoger l’ambassadeur tunisien auprès des Nations unies, Moncef Baâti. Ce dernier travaillait sur une résolution au Conseil de sécurité visant à condamner la proposition de Donald Trump, un texte initié par l’Autorité palestinienne et porté par l’Indonésie. Le ministère des Affaires étrangères et la présidence justifient alors leur décision par « une faute grave » du diplomate qui n’en aurait pas référé à son autorité de tutelle.  

Depuis le 7 octobre 2023, la position du président dans le dossier s’affirme de manière plus nette. Quelques heures après l’opération « Déluge d’Al Aqsa », Carthage publie un communiqué affirmant son plein soutien au peuple palestinien, récuse le terme d’enveloppe de Gaza et se prononce pour une souveraineté entière sur tout le territoire de la Palestine historique. Cette position, rappelée ultérieurement lors d’un Conseil national de sécurité, constitue une rupture avec la doctrine des deux Etats, portée depuis le discours d’Ariha en 1965. Par ailleurs, Saied motive sa position par des considérations religieuses, rappelant qu’Al Qods est le troisième lieu saint de l’Islam et que la ville a été la première qibla.

Juin 2023, Le président Kaïs Saïed en compagnie de Giorgia Meloni, Ursula von der Leyen et Mark Rutte – Présidence de la république

En plus de la question palestinienne, Saied rompt avec une certaine neutralité dans deux dossiers régionaux. En avril 2021, lors d’une visite en Egypte, le président tunisien se positionne clairement en faveur du Caire dans le conflit qui l’oppose à Addis Abeba portant sur le barrage de la Renaissance souhaité par l’Ethiopie. En août 2022, à l’occasion de la tenue à Tunis du sommet nippo-africain TICAD8 Kais Saied reçoit le chef du front Polisario, Ibrahim Ghali avec les honneurs dus à un chef d’Etat. Cette rupture de la « neutralité positive » de Tunis sur le dossier sahraoui irrite Rabat. Depuis, les rapports entre la Tunisie et le Maroc se sont dégradés.

Béji Caïd Essebsi : le temps des coalitions

Quelques mois après son arrivée à Carthage, Béji Caïd Essebsi engage le pays dans la coalition internationale contre Daech. En revanche, la Tunisie ne prend pas part à la coalition menée par l’Arabie Saoudite contre les Houthis au Yémen. Cette position est contrebalancée par un important alignement sur les vues de Riyad. En effet, le 2 mars 2016, le Conseil des minstres arabes de l’Intérieur classe le Hezbollah libanais comme organisation terroriste. Cette résolution était à l’initiative des pays du Conseil de coopération du Golfe, qui ne vont pas tarder à connaître leur plus grave crise en boycottant et en isolant le Qatar, accusé de soutenir le terrorisme et d’entretenir de bons rapports avec l’Iran.

Tunis, contrairement au Caire, réussit à maintenir de bonnes relations aussi bien avec le Qatar qu’avec Riyad et Abou Dhabi, à l’origine des hostilités anti-Doha. Cette position d’équilibriste a sans doute exacerbé les mesures de rétorsion prises par les Emirats Arabes Unis à l’encontre de la Tunisie. Le pays de Mohamed Ben Zayed, très hostile aux Frères musulmans, a soutenu la candidature de Béji Caïd Essebsi, y voyant une occasion d’en finir avec Ennahdha en Tunisie. Mais la coalition formée entre le parti islamiste et Nidaa Tounes a suscité une violente réponse. Après avoir actionné l’arme des visas et annulé plusieurs programmes de coopération, les Emirats ont décidé d’interdire – sans préavis – aux ressortissantes tunisiennes l’accès à bord des avions de la compagnie Emirates.  En retour, Tunis a prohibé son espace aérien aux appareils émiratis. Au bout d’une semaine de bras de fer, les relations sont revenues à un niveau plus apaisé.

Sur le plan international, Caid Essebsi a intensifié l’arrimage de son pays au camp occidental, en accédant, en 2015, au statut d’allié majeur non-membre de l’OTAN.

Décembre 2014, passation de pouvoir entre Moncef Marzouki et Beji Caied Essebsi – Présidence de la république

Moncef Marzouki : une diplomatie «révolutionnaire»

Quand il est élu président de la République par l’Assemblée nationale constituante en décembre 2011, Moncef Marzouki inscrit son action diplomatique dans le cadre des printemps arabes et se prononce en faveur des peuples qui luttent contre les régimes autoritaires de la région. En février 2012, après avoir rompu les relations diplomatiques avec Damas, Tunis accueille la première conférence des amis de la Syrie. Contrairement à ce qui est souvent avancé, Marzouki s’oppose à toute intervention armée étrangère sur le territoire de la République arabe.

Plus généralement, du fait de son alliance avec Ennahdha et de son soutien aux printemps arabes, Marzouki fait entrer le pays dans l’axe pro-Frères musulmans, comprenant la Turquie, le Qatar et l’Egypte de Mohamed Morsi. Ce soutien lui vaut une hostilité croissante de l’autre axe opposé au pouvoir frériste (Arabie Saoudite, Emirats puis Egypte à partir de juillet 2013).

S’agissant de la question palestinienne, la proximité entre Ennahdha et le Hamas (tous deux d’obédience frériste), permet à Tunis d’afficher un soutien plus appuyé à l’organisation qui contrôle de Gaza.

Ben Ali, prudence sur l’Irak, accompagnement d’Oslo

Quand il dépose Bourguiba, Ben Ali ne sait pas encore que les équilibres mondiaux vont être durablement modifiés avec la chute du bloc de l’Est et l’hégémonie américaine. Le premier conflit illustrant ce nouvel ordre mondial est la guerre du Golfe. Le nouvel homme fort va avoir une position singulière, ménageant la chèvre et le chou. Il dénonce l’invasion du Koweït tout en se gardant d’intégrer son pays dans la coalition internationale. Par la suite, il appliquera l’embargo imposé au régime de Saddam Hussein tout en dénonçant l’intervention militaire des alliés des Etats-Unis. Si ce jeu d’équilibriste génère des tensions avec Riyad et Washington, il lui confère la sympathie de la rue tunisienne et même d’une partie de l’opposition non islamiste. Il profitera d’ailleurs de cette « unité nationale » pour se lancer dans une impitoyable répression d’Ennahdha. Un autre conflit légitimera son action : « la décennie noire » qui s’apprête à commencer en Algérie voisine. Ce stratagème sera moins opérant lors de l’invasion de l’Irak de 2003, l’opposition séculariste refusera de servir de caution au régime autoritaire sous couvert d’union nationale. 

Le dossier palestinien connaîtra également une évolution d’ampleur avec la signature des Accords d’Oslo en 1993. La création d’une autorité palestinienne entrainera le départ de l’OLP de Tunis pour Ramallah. La Tunisie ouvrira alors un bureau de contact à Tel Aviv dont la mission sera écourtée par l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995 et l’arrivée au pouvoir de Benyamin Netanyahu. La cause palestinienne est instrumentalisée par le pouvoir pour offrir un débouché à la colère. Si les manifestations sont autorisées, elles sont généralement encadrées par le pouvoir, ce qui ne manque pas de créer des frictions avec des partis d’opposition souhaitant organiser des marches autonomes.

Bourguiba, positions pro-occidentales et accueil des Palestiniens

Avant même l’indépendance, Habib Bourguiba choisit d’arrimer la Tunisie au camp occidental.  C’est ainsi qu’il pousse le Néo-destour à soutenir les alliés (et donc la France occupante) contre l’Axe durant la Seconde guerre mondiale. En accédant au pouvoir en 1956, le « Combattant suprême » continue sur cette trajectoire et s’oppose frontalement au panarabisme nasserien, le leader égyptien ayant soutenu son rival Salah Ben Youssef. C’est dans ce contexte qu’intervient le discours d’Ariha de 1965 lors duquel le chef de l’Etat tunisien plaide pour la reconnaissance d’Israël et la solution de deux Etats sur la base du partage proposé par l’ONU en 1948. La propagande bourguibiste voit en cette proposition la transposition de « la politique des étapes » appliquée par la Tunisie dans son processus d’indépendance. Après la défaite de 1967 et le début de la fin du panarabisme triomphant, Bourguiba poursuit son soutien à certaines positions pro-occidentales. C’est notamment le cas de la guerre du Vietnam. Alors que la plupart des pays du Tiers-monde s’opposent à l’intervention américaine, le régime tunisien l’appuie et réprime les mouvements qui la contestent.

Après les accords de Camp David et la normalisation de l’Egypte, le siège de la Ligue arabe, situé au Caire, déménage pour Tunis. La Tunisie accepte également de recevoir la direction de l’OLP, chassée d’un Liban en proie à la guerre civile. Le 1er octobre 1985, l’aviation israélienne bombarde l’Etat-major palestinien installé à Hammam-Chatt, dans la banlieue sud de Tunis, faisant 68 morts, dont 18 Tunisiens. L’attaque baptisée opération « Jambe de bois » est saluée par le président américain Ronald Reagan qui félicite Israël d’avoir « riposté au terrorisme ». Furieux, Bourguiba menace de rompre les relations avec les Etats-Unis si Washington met son veto à la résolution 573 condamnant l’agression israélienne. Finalement, le texte sera adopté grâce à l’abstention américaine.