Après plus de deux décennies d’absence de la scène politique et médiatique, Béji Caïd Essebsi a inauguré ses fonctions en tant que deuxième chef de gouvernement de transition après la révolution, lors d’une première conférence de presse, le 7 mars 2011. Dès le début, la geste de l’ancien président Habib Bourguiba est apparue dans son discours comme autant d’éléments de langage le présentant comme l’unique héritier légitime de l’école bourguibienne. Dès lors, les citations de Bourguiba n’ont pas manqué d’émailler les discours et déclarations présidentielles.

Après l’expansion du mouvement islamiste et son arrivée au pouvoir à la tête de la Troïka, à l’issue des élections constituantes d’octobre 2011, Béji Caïd Essebsi se positionnera d’emblée comme un facteur à même de rétablir l’équilibre sur la scène politique. C’est ainsi qu’il a lancé le mouvement Nida Tounes en juin 2012, en battant le rappel des troupes, avec pour objectif de défendre l’héritage de Bourguiba. Le cours des événements s’est ensuite accéléré et de nombreux facteurs internes et externes ont concouru au retrait du gouvernement de la Troïka. Le spectre du scénario égyptien qui a abouti le 30 juin 2014 à l’éviction des Frères musulmans par l’armée, les foules de protestataires rassemblés au sit-in du Bardo, près du siège de l’Assemblée constituante à Tunis, ont finalement poussé la Troika à se retirer du pouvoir.

Le 2 novembre 2014, c’est devant le mausolée d’Habib Bourguiba, à Monastir, que Béji Caïd Essebsi donnera le coup d’envoi de sa campagne. Il rassemblera autour de lui des personnalités hostiles à Ennahdha, des hommes marqués par l’ère Ben Ali, ainsi que des opportunistes cherchant à prendre pied dans le mouvement en devenir. Un parti qui prend pour modèle la figure du patriarche, le «Zaïm» sous la férule duquel les Tunisiens ont plié durant 30 ans, après l’indépendance. L’ombre de Caïd Essebsi, le fondateur de Nida Tounes, a pu masquer toutes les divergences qui ont éclaté ultérieurement après son accession à la présidence, en décembre 2014.

La rébellion des “néo-bourguibistes”

Le manteau de Bourguiba endossé par Béji Caïd Essebsi ne lui a pas évité l’émergence des ambitions individuelles ni l’éclatement des luttes de clans formés au sein du mouvement pour faire main basse sur l’héritage. Dès 2015, les premières scissions apparaitront au sein d’un parti déjà guère homogène sur le plan intellectuel et politique. Le 8 mai 2014, la nomination de son fils, Hafedh Caïd Essebsi, au poste de directeur des structures régionales de Nida Tounes a marqué un tournant dans le parcours du mouvement.

La lutte qui couvait dans les couloirs du siège du parti est vite apparue au grand jour. Notamment lorsque le fils du président est parvenu  à écarter ses opposants du comité constitutif du mouvement. Ainsi, Taieb Baccouche, Lazhar Akremi et Mohsen Marzouk seront-ils évincés. Pour sa part, Marzouk annoncera sa démission en décembre 2015 et le lancement d’un nouveau parti baptisé Machrouû Tounes.

Le 10 janvier 2016, Hafedh Caïd Essebsi a pris le contrôle sur les rouages du parti lors du congrès de Sousse, avec le soutien du chef du gouvernement actuel, Youssef Chahed. Nommé personnellement par Béji Caïd Essebsi à la tête de la «Commission des 13», celui-ci avait pour mission d’aplanir les divergences. Un coup de pouce du fondateur du parti, désireux de soutenir son fils aux dépens de ses concurrents, et de clore ce dossier définitivement. Cependant, l’initiative présidentielle initialement prévue pour mettre fin aux différends, a abouti à une baisse du nombre de députés de Nida Tounes à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Le parti du président n’aura désormais que 58 élus au parlement, contre 86 précédemment, cédant la place du premier bloc parlementaire à Ennahdha.

La vague de démissions qui a suivi le congrès de Sousse ne s’arrêtera pas pour autant. Au cours des trois années suivantes, les fractures se multiplieront au fur et à mesure de l’embrasement du conflit entre les deux hommes du président: son fils Hafedh et Youssef Chahed.

Le coup de grâce

Après le congrès de Sousse, Caïd Essebsi semblait avoir choisi ses hommes pour la prochaine étape. Le président a hissé son fils à la tête du parti avec l’appui de Youssef Chahed. Ce dernier a été nommé ministre des Affaires locales le 25 mai 2016, en guise de récompense pour son rôle au sein de la commission des 13. Cependant, Caïd Essebsi souhaitait étendre son influence sur la Kasbah, renforcer le pouvoir de son parti ainsi que l’emprise de son fils. C’est ce qui l’incitera à démettre, avec le soutien d’Ennahdha, l’ancien chef du gouvernement Habib Essid de ses fonctions. Le président a brandi la menace du vote de confiance, imputant à Essid l’échec du gouvernement à résoudre les problèmes économiques et sociaux. Dans ce cadre, le document de Carthage, formulé par la Présidence de la République a permis de mobiliser des partis politiques et des organisations nationales contre le chef du gouvernement. Un premier temps réfractaire, Essid pliera finalement face à la volonté du Président, cédant la Kasbah au nouveau locataire. Le président choisira pour le poste Youssef Chahed, pour ses loyaux services au sein de Nida Tounes.

Après l’entrée en fonction du nouveau chef de gouvernement le 3 août 2016, les relations entre les deux hommes du président connaitront des tiraillements. Les tensions seront exacerbées quand plusieurs financiers de Nida Tounes, à l’instar de l’homme d’affaires Chafik Jaraya, tomberont lors de la guerre déclarée par Chahed contre la corruption. L’initiative n’a pas eu l’heur de plaire à Hafedh Caïd Essebsi, qui y a décelé les nouvelles ambitions politiques de Youssef Chahed. L’hostilité grandira entre les deux hommes, tandis que le président continuera de miser sur le chef du gouvernement lors de plusieurs crises, comme durant le sit-in d’El Kamour  et les manifestations des hivers de 2017 et 2018. Un soutien qui prendra fin durant l’été 2018, à la faveur de l’aggravation du différend entre Chahed et le fils du président et la démission de plusieurs députés de Nida Tounes désireux de rejoindre un nouveau bloc parlementaire. Il paraissait clair que le nouveau bloc allait servir les ambitions du chef du gouvernement. Quant à Nida Tounes, il se contentera désormais de 40 représentants à l’Assemblée.

Le 15 juillet 2018, le président a réagi en appelant Chahed à démissionner ou à solliciter la confiance de l’ARP. Toutefois, le chef du gouvernement est parvenu à déjouer le scénario en obtenant le soutien d’Ennahdha. En outre, il avancera dorénavant sur une voie séparée, avec un nouveau parti, Tahya Tounes, créé le 27 janvier 2019, sur les ruines du mouvement fondé par Caïd Essebsi. Si le président a semblé reconnaitre sa défaite, il ne pardonnera pas à Chahed d’avoir recouru au soutien d’Ennahdha pour faire voler en éclat les vestiges de Nida Tounes.

Alliance avec Ennahdha : Tardifs regrets

A l’origine, Béji Caïd Essebsi a fondé Nida Tounes en le présentant comme une alternative à Ennahdha, désignée comme étant le principal adversaire. Cependant, cette option a commencé à être éludée dès la réunion secrète tenue à Paris le 15 août 2013, entre le fondateur de Nida Tounes et Rached Ghannouchi. Cependant, les deux partis se tiendront publiquement à une rhétorique hostile jusqu’à la fin des élections législatives et présidentielles. Dès lors, les deux mouvements noueront une étroite alliance aboutissant à la mise en place d’un gouvernement de coalition. Une option maintenue par le président de la République, même si elle a constitué le premier point de divergence au sein de Nida Tounes. Ce choix fera perdre au parti  l’appui de forces régionales qui l’ont soutenu dans sa conquête de Carthage, à l’instar des Emirats Arabes Unis.

L’étroite collaboration entre les deux mouvements se poursuivra durant quatre ans. Jusqu’à ce que Caïd Essebsi déplore la « trahison » d’Ennahdha. Celle-ci a en effet décidé de miser sur Chahed et de le protéger  de la dernière manœuvre du président visant à traîner le chef du gouvernement devant le Parlement pour un retrait de confiance. Finalement, le président échouera à démettre Chahed de ses fonctions. L’appui accordé par Ennahdha au chef du gouvernement incitera Caïd Essebsi à consommer, le 24 septembre 2018, le « divorce » entre les deux partis au pouvoir. Le président tunisien finira même par regretter  le rôle qu’il a joué dans l’amélioration de l’image d’Ennahdha à l’étranger. Cependant, mettre fin au consensus paraitra vain face à la nouvelle dimension prise par Youssef Chahed. Le bloc parlementaire du chef du gouvernement, baptisé « Coalition nationale », a en effet fini par rassembler plus de députés que le camp de Nida Tounes, relégué désormais en troisième position à l’ARP. De son côté, Ennahdha en sortira également renforcée, devenant le parti le plus puissant du parlement après la désintégration de son principal rival. En prime, le parti islamiste gagnera un nouvel allié, à même de lui assurer la pérennité de sa participation au gouvernement pour des années.

Cinq ans après son élection, le président achève sa carrière en assistant à l’effondrement de la plupart des projets initiés sur sa voie vers le palais de Carthage. Il n’aura engrangé que quelques succès limités, telle l’adoption de la loi sur  la réconciliation après quelques amendements. Cinq ans après sa victoire électorale, le parti présidentiel n’est plus qu’une force politique mineure. Et le fils du président parait plus isolé que jamais après la scission de Nida Tounes lors des congrès de Hammamet et de Monastir, le 6 avril 2019. Youssef Chahed, lui, est sorti de l’ombre du président après être entré à la Kasbah avec son soutien. Pis : il lui infligera une cinglante défaite en faisant voler en éclat le consensus grâce auquel Caïd Essebsi espérait assurer la stabilité de son règne.

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