Sans doute fallait-il avoir le cœur bien à gauche pour qu’une figure historique de la gauche tunisienne comme Gilbert Naccache accepte de fixer le rétroviseur à l’heure du bilan. Cerner le parcours de ce militant communiste, en qui se rejoignent l’opposant et le père, est l’enjeu du long-métrage Papi, qu’as-tu fait de ta jeunesse ? Mais ce documentaire d’Akram Adouani ne prend pas pour autant la forme d’une évocation en tête à tête. En effet, le cinéaste ne fait pas œuvre de portraitiste à proprement parler, puisque l’auteur de Cristal n’est pas le cœur de son propre portrait, en tout cas pas seulement. À l’écran, son fils Slim s’invite depuis Bruxelles à jouer au contradicteur plutôt qu’au détrousseur des secrets : en contrechamp, ce dramaturge fait de l’histoire une aire de jeu où, pour régler ses comptes à l’époque de l’opposant, il n’hésite pas à défaire le tricot serré des discours et des jours sans se fatiguer des questions.

Faut-il pour autant, sur soixante ans d’intervalle, imaginer père et fils jouer au grand écart ? Le dispositif mis en place par Adouani offre d’abord un contraste saisissant : tandis que Gilbert titille la mémoire par l’évocation rétrospective de son passé de militant et d’opposant, le jeune Slim préfère pincer à sa manière les oreilles à l’histoire, en laissant s’allonger sur ce passé le soupçon alerte du présent. Face caméra, les témoignages du premier entament le portrait d’un homme et de son parcours dans un Tunis d’après-guerre, en passant par son engagement politique, l’opposition de gauche sous le bourguibisme, son assignation à résidence en 1971, son expérience carcérale, etc. Or dans ce rappel de l’histoire, les remises en questions du second dessinent plutôt le vecteur d’un effet de dissymétrie : si elles révèlent autant sur lui-même que sur le père, la politique et les fractures idéologiques semblent peu propices à faire vibrer chez le fils une corde jumelle. Seulement un élément de permanence apparaît entre les positions engagées de l’un et la distance critique de l’autre : les cartouches ne se font pas rares chez les deux, tout comme la volonté de jouer le jeu avec un humour qui ne semble pas être leur dernière politesse. C’est ce jeu-là, dont la répétition filiale et théâtrale est la règle, qui servira de plaque tournante au montage pour faire jouer l’une dans l’autre la grande et la petite histoire.

Mais ce qui rend ce portrait contrasté particulièrement vivant, ce n’est pas seulement la volonté d’en faire autre chose qu’une simple métastase de souvenirs, où le rapport du père et du fils peut se déplacer à un niveau plus nuancé quand l’épouse ou la mère vient mettre son grain de sel dans ce dialogue à quatre voix. Si le point de vue de Gilbert Naccache ne trouve pas un relais dans celui du fils dramaturge, l’enjeu serait peut-être à chercher dans un refus de l’adhésion qui réclame la remise en question, dans la manière dont la distance qui sépare le point de vue de Slim de celui du père se trouve négociée. C’est ce dont se charge la mise en scène du film, et son esthétique noir et blanc qui apparenterait l’histoire intime et politique – le récit comme le passé – à une représentation, au jeu d’ombres et de silhouettes en contre-jour que deviennent par moments le père et le fils. Ce qui ajoute du grave à de l’anecdotique, c’est cette manière dont l’un concède par-ci un aparté et l’autre interprète par-là le personnage de sa propre pièce, dans un jeu où les silences et les gaffes se font aussi bien des alliés de circonstance.

Si l’intérêt de Papi, qu’as-tu fait de ta jeunesse ? vient de cette manière de ne pas aplanir les ambivalences qui trouve dans le dispositif dialogique et le jeu de la représentation des résonances bienvenues, il pèche par son didactisme qui embue ce qui se joue d’intime dans une filiation comme dans un engagement. Nul doute que dévoiler les facettes intimes d’un portrait politique sans renoncer aux licences de la représentation, n’est pas chose facile. C’est par rapport à la volonté de creuser cette dimension d’un certain relief que l’intégration des images d’archives révèle aussi ses limites. Le film d’Adouani est meilleur lorsqu’il sait obtenir du militant de l’énergie à revendre et du dramaturge de la lucidité à défendre. C’est dans ces moments-là, troqués l’un pour l’autre par la singularité du duo, que devient plus touchant ce portrait contrasté.

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