Bien en jambes, notre Gilbert Naccache. Faut-il pour autant l’imaginer jouer au grand écart ? Ce serait même la moindre des choses. Car, pour assurer le saut d’un siècle à l’autre, il ne lésine pas sur ses moyens. Les trois points de suspension creusant ses Ana…chroniques d’un fécond décalage, laissent jouer la grande et la petite histoire. La « bio » d’un militant, comme disait l’autre, est fléchée vers l’avant. Et ce n’est qu’après coup que se fait sa « graphie », dans le sens inverse : de l’avant vers l’arrière. Mais de toutes les justifications de ce double mouvement, les écritures de l’histoire ne sont pas les seules qui vaillent ici. À l’heure du bilan, le militant a de l’énergie à revendre.

Sans doute, les livres de Gilbert Naccache sont-ils des vadémécums intempestifs. Il pleut des avions est le roman d’un Tunis d’après-guerre entre 1943 et 1960. Non moins romanesque, Cristal étend son récit à l’après-indépendance. Ce journal de prison se prolonge dans Qu’as-tu fait de ta jeunesse ?, en apportant un aperçu sur l’histoire de l’opposition de gauche sous le bourguibisme, et en racontant l’histoire de sa vie en captivité. Ana…chroniques, le dernier opus de cette quadrilogie, couvre l’après 1979, depuis que l’auteur a recouvré sa liberté. Ses fidèles lecteurs y retrouveront aussi bien les combats de l’opposant indomptable que les positions engagées d’un témoin qui titille la mémoire tout en pinçant les oreilles à l’histoire. Quant aux lecteurs qui l’aborderont ici pour la première fois, ils découvriront le militant en qui se rejoignent l’observateur et l’analyste. Il faut y aller ligne à ligne. Mais il ne faut rien laisser passer : pas une date, pas un nom, pas un événement.

Et s’il y a une chronologie, il n’est pas dit pour autant qu’il faille y chercher les traces d’une autobiographie qui se mettrait à l’abri des calendriers. Vagabonde, celle-ci niche dans une tête où les souvenirs s’effacent puis réapparaissent. Il prend tout ce qui remonte, depuis sa sortie de prison en août 1979 jusqu’à la révolution du 14 janvier 2011, pour se livrer en seize chapitres à une manière alerte d’historiciser le présent et d’actualiser l’histoire. Et pour qui les cherche, les anecdotes sont truculentes. Les pages où il revient sur son assignation à résidence en 1971, les affrontements de janvier 1978, les émeutes du pain de janvier 1984 ou encore le coup d’Etat de 1987, ne paraissent pas anecdotiques devant la chute du mur de Berlin ou les attentats du 11 septembre à New York. Car ce serait négliger les antichambres d’une vie militante que recèle ce livre, et qui en font bien autre chose qu’une simple métastase de souvenirs.

En fait, les vraies questions de Gilbert Naccache sont à chercher dans les gestes qui réclament l’œil de l’intellectuel. Il fallait avoir le cœur bien à gauche pour penser autrement l’engagement, sur le plan de la réflexion et de l’action. Mais contrairement aux militants qui ne réfléchissent bien que le soir, c’est-à-dire au lit, ou qui traversent l’époque des dictatures en y contractant le culte des ruines, Gilbert Naccache est l’un des rares qui se sont le moins trompés sur les folies politiques. Peut-être aussi redoute-t-on en lui le détrousseur des secrets, mais l’humour n’est pas sa dernière politesse lorsqu’il évoque les opposants de gauche après 1980, les chiens de garde et l’appel d’offres du coup d’Etat de 1987. Gilbert Naccache, dont la phrase respire si bien, joue le jeu.

Mais l’auteur de Vers la démocratie sait surtout, et avec tact, multiplier les clins d’œil cruels à ses contemporains, quand il s’agit de littérature, théâtre et cinéma. Ce qui ajoute du grave à de l’anecdotique, ce sont les micro-récits qui se balancent, entre une lettre de Simone de Beauvoir qui trouvait son roman « pas bon », et une visite éclair à Michel Foucault en 1985. Il y a également des pages lumineuses sur ses amitiés, l’expérience éditoriale Salammbô, ses rapports à la presse et les méthodes d’instrumentalisation, ses tentatives de théoricien, ses retrouvailles algériennes, etc. Gilbert Naccache revient sur tout cela, le fait sans graisse et avec un goût contagieux de la liberté.

Certes, son regard sur l’époque n’est jamais aussi impitoyable que dans ces mémoires secouées d’intrépidité où, pour défaire le tricot serré des travaux et des jours, il ne se fatigue pas des mots. S’il garde, à travers les sautes d’aiguillages de son parcours, une pensée vigilante qui n’exhibe pas de date de péremption, sa confiance dans l’avenir donne au lecteur un formidable appétit de digestion. Sans bomber le torse, Gilbert Naccache nous prête son expérience et sa « parole fraternelle ». Mais ce n’est seulement pas pour cette raison que nous le lisons. C’est, surtout, pour le pas vif qu’il nous impose.

Entre tous les usages possibles des témoignages de Gilbert Naccache, on n’est pas sûr que l’histoire du temps présent suggère le meilleur. Si l’intérêt de ces Ana…chroniques vient de son effet de distance, il réside aussi dans la manière dont l’intellectuel sait obtenir du militant matière à réflexion pour cartographier la réalité, et de l’observateur la perspicacité pour voir s’allonger sur la réalité l’ombre de la dialectique. Sur soixante-dix ans d’intervalle, ses mémoires font surtout vibrer chez le lecteur une corde jumelle, celle de l’analyse. Dans la case « témoignage », Gilbert Naccache écrit « critique ». Il faut le lire comme on laboure son champ à la main, pour continuer à ne pas oublier.

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