Le ministre de la Santé Imed Hammami entre déni et improvisation

En février déjà, une rupture de stock en contraceptifs et en pilules du lendemain était constatée par les professionnels de la santé reproductive. Depuis, la crise va grandissant, au gré des statuts Facebook alarmistes sur les stocks appauvris des hôpitaux et pharmacies. Elle a atteint son paroxysme ces derniers jours avec la publication de deux communiqués de presse, l’un émanant de l’Association Tunisienne de Chirurgie Thoracique Cardiaque et Vasculaire (ATCTCV) qui annonce qu’en l’absence de « Sulfate de Protamine », aucune opération à cœur ouvert ne pourra être entreprise, l’autre, du Conseil National de l’Ordre des Médecins de Tunisie qui exprime ses inquiétudes face à la pénurie et « s’insurge contre la lenteur des autorités à apporter des solutions efficientes et pérennes ». L’Ordre des Médecins souligne par ailleurs qu’une crise d’une telle ampleur est « inédite » en Tunisie. Aujourd’hui, anesthésiants, antibiotiques (dont nous sommes les deuxièmes plus grands consommateurs au monde, après la Turquie), antidépresseurs et insuline manquent à l’appel dans les pharmacies et les hôpitaux.

Un problème structurel et non conjoncturel

La Pharmacie Centrale est au cœur de la tourmente. Cet organe public sous la tutelle du ministère de la Santé a le monopole de l’importation et de la distribution des médicaments non-produits en Tunisie. Il semblerait que des laboratoires tunisiens et étrangers aient décidés de ralentir voire d’arrêter leurs livraisons à la Pharmacie Centrale tunisienne, du fait de son incapacité à payer ses factures. Ces impayés s’élèveraient aujourd’hui à 500 millions de dinars. Le 11 juin dernier, un conseil des ministres restreint au sujet de la situation de la pharmacie centrale a ordonné le déblocage de cette somme, pour régler les dettes de la Pharmacie centrale et ne plus avoir à subir dès lors, des retards et des refus de livraison. Aux annonces de rétablissement rassurantes se couplent pourtant certaines incohérences : le PDG de la Pharmacie Centrale, Aymen Mekki a annoncé mardi dernier que la Pharmacie Centrale ne sera en mesure de rembourser que 50% de sa dette, et se voit dans l’obligation de recourir à un prêt bancaire, ce qui entre directement en contradiction avec la décision gouvernementale du 11 juin dernier.

Si les annonces de retour à la normale se multiplient, il n’en reste pas moins que le problème est structurel et non conjoncturel. Dans son interview sur la radio privée Mosaïque FM, le ministre de la Santé, Imed Hammami a pointé du doigt le manque de volonté des entreprises, qu’elles soient publiques ou privées à payer leurs cotisations sociales à la Caisse Nationale d’Assurance Maladie (CNAM). En effet, ce sont les fonds de la CNAM qui alimentent la Trésorerie de la Pharmacie Centrale, si les caisses de la CNAM sont vides, celles de la Pharmacie Centrale le seront aussi. Face à cette situation, le gouvernement a décidé, entre autres, de mettre en place « une commission mixte composée de représentants des ministères de la Santé et des Finances, afin de présenter, dans le cadre de la loi de finances de 2019, un projet exécutif visant à diversifier les sources de financement de la CNAM ».

Toutefois, les impayés de la Pharmacie Centrale ne sont pas l’unique cause de la pénurie. La contrebande de médicaments a également été mise en cause par le ministre, qui a révélé dans cette même interview que les statistiques effectuées par le ministère de la santé révèlent qu’entre 2017 et 2018, l’achat de médicaments dans des gouvernorats frontaliers avec la Libye comme Sfax, Tataouine et Médenine est en hausse de quelques 30% alors que les chiffres dans les autres gouvernorats sont stables, ce qui laisse penser qu’une partie des médicaments vendus dans ces régions sont destinés à entrer dans les circuits parallèles de la contrebande, notamment vers la Libye. Par ailleurs, les retards de commande, dus à la lenteur des appels d’offre ont également été mis en cause par le ministre qui a publiquement demandé à ce que son ministère devienne un ministère de souveraineté afin de pouvoir publier ses appels d’offres directement, sans passer par le bureau des appels d’offres.

Responsabilités non-assumées et rétention d’infos

Cette crise agit en révélateur des dysfonctionnements qui ont cours au sein du gouvernement. Mais lorsqu’il est question de responsabilités, force est de constater que la balle ne cesse d’être renvoyée plus loin. L’interview du ministre de la Santé est assez exemplaire à ce titre. S’il est en mesure de déterminer avec précision les causes de la pénurie, il prend le soin d’en minimiser l’ampleur, armé d’anecdotes personnelles sur le peu de mal qu’a son chauffeur à lui trouver ses médicaments et ceux de ses amis. Il a également minimisé en replaçant la crise tunisienne dans un contexte mondial, prenant l’exemple de la France qui connait aussi une pénurie.

Lors de cet entretien, le ministre n’a de cesse d’enjoindre les syndicats à fournir des listes de médicaments portés disparus (chose qui sera faite deux jours après son entretien), voyant en l’absence d’une telle liste la preuve que les proportions de la pénurie sont grossies. Quant à son ministère, il dispose bien d’une liste, qu’il préfère garder confidentielle pour ne pas aiguiser les crocs des contrebandiers et vendeurs de médicaments au noir. Si les raisons derrière la confidentialité de la liste officielle semblent pertinentes, il n’en reste pas moins qu’utiliser la non-disponibilité d’une liste comme preuve du caractère grossi de la crise relève de l’irresponsabilité. Pourtant, le communiqué de l’Ordre des médecins parle bien d’une crise aux proportions inédites. Notons d’ailleurs que le communiqué de l’ATCTCV a été remis en question par le PDG de la Pharmacie Centrale qui a affirmé que le Sulfate de Protamine était disponible dans trois hôpitaux.

Cette rétention de l’information oblige les patients à passer par des canaux non-officiels comme la page Facebook « Winou El Dwé », qui depuis quelques mois tente d’aider les patients à trouver des pharmacies où les médicaments qui leur ont été prescrits sont disponibles. L’ironie veut qu’à écouter le ministre, on comprend qu’il est très au fait des publications Facebook qui dénoncent la pénurie, puisque non content d’être capable de les énumérer, il ajoute que « les services du ministère ont fait le nécessaire pour vérifier les situations évoquées sur ce réseau social ». Rappelons qu’une publication Facebook au sujet de la pénurie a déclenché en juin dernier un déplacement du chef du gouvernement, Youssef Chahed, à l’hôpital Abderrahman Mami à l’Ariana. Ainsi, par incapacité ou par manque de volonté, les autorités ne mettent pas à la disposition des patients une quelconque assistance, mais s’activent à réagir aux publications Facebook. Un dévoiement des plus significatifs du service public en Tunisie, englué dans la réaction à chaud.

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