L’interview d’Attessia avec Belhassen Trabelsi a été très controversée à cause de ses réflexes tendancieux et ses procédés empathiques. A l’origine du déficit de crédibilité et des accusations de recyclage prémédité, la pauvreté informative de cet entretien, sa focalisation sur les luttes intestines dans les cercles du pouvoir ainsi que le background des intervieweurs. Aujourd’hui dans la clandestinité, le baron du clan mafieux s’est vu refuser ses demandes d’asile politique mais il a réussi à trouver un refuge médiatique sur Attessia.

Il est légitime d’interviewer n’importe quel acteur important dans un domaine quelconque. Belhassen Trabelsi l’a été sous l’ancien régime et l’est aujourd’hui aussi puisque justice n’a toujours pas été rendue et une part importante de l’argent spolié n’a toujours pas été acquise par l’Etat. Toutefois, l’interview diffusée, lundi 09 janvier dans l’émission Attessia Massa’an, a échoué à répondre aux principales attentes : la vérité sur sa situation actuelle, ses rapports avec ses anciens associés et autres précisions sur les mécanismes népotiques, la corruption et les malversations qui lui ont permis d’amasser sa fortune au détriment de l’intérêt public. Belhassen Trabelsi est actuellement poursuivi dans 45 affaires. Il était un des principaux chefs du clan mafieux qui possédait 220 entreprises dont les bénéfices représentaient, rien qu’en 2010, l’équivalent de 21% de l’ensemble des bénéfices du secteur privé en Tunisie avec une employabilité qui ne dépasse pas 1%, selon la Banque Mondiale.

Priorités aux soucis des caciques de l’ancien régime

L’interview, d’une durée totale de 2 heures et 30 minutes, s’est déclinée en quatre axes. Ce qui s’est passé le 14 janvier 2011 (51 min), la succession à Ben Ali et les luttes internes de la famille au pouvoir (33min), la corruption et les malversations (43 min) et son éventuel retour en Tunisie (23 min). Placer les axes dans cet ordre et consacrer la majeure partie de l’entretien à un récit unilatéral truffé de victimisation et suivi par des interprétations, des spéculations et de graves accusations sans preuves exprime la tendance d’Attessia à vouloir accorder un traitement de faveur à l’interviewé.

Le premier axe, celui ayant la plus longue durée, a été diffusé à une heure de pic d’audience, en prime time entre 21h15 et 22h06. Le reste a été repoussé à la deuxième partie de la soirée. En faisant ce choix, Attessia Massa’an s’est montrée plus soucieuse de ce qui concerne les hautes sphères du pouvoir que ce qui intéresse les citoyens, principalement concernés par l’argent spolié et les mécanismes qui ont permis la main mise sur l’économie nationale et l’enrichissement mafieux du clan Ben Ali.

L’animateur s’efface, Trabelsi règle ses comptes

Cette première partie a donné place à un récit de Belhassen Trabelsi rarement interrompu où un homme demandé par la justice tunisienne et recherché par Interpol s’est attaqué à des hauts cadres de la sécurité nationale, à savoir Samir Tarhouni, Rachid Ammar, Sami Sik Salem et Ali Seriati. Un règlement de comptes clair et net, sans contradiction des intervieweurs réfugiés dans un silence rarement interrompu. Le spectacle prend une tournure caricaturale quand Belhassen Trabelsi au bout de 10 minutes de tribune libre lance à Moez Ben Gharbia : « Maintenant, vous pouvez me poser des questions », avant de reprendre la parole face à un animateur qui s’efface. Il sera, plus tard, conforté dans sa posture de piètre analyste politique par une question de Slaheddine Jourchi, chroniqueur permanent de l’émission. « Vous croyez que c’est un putsch, une révolution, un complot ou une révolution populaire ? », l’interroge-t-il. Quoi de mieux pour légitimer les interprétations subjectives et simplistes du baron du clan mafieux.

Au bout de 30 minutes d’interview, Moez Ben Gharbia a expliqué qu’un accord a été conclu avec Belhassen Trabelsi pour que la conversation se fasse en audio, via un Skype d’une stabilité exceptionnellement étonnante. Si l’interviewé a obtenu une garantie aux prétentions sécuritaires, l’animateur n’a pas obtenu les garanties nécessaires pour que l’entretien ait un apport informatif.

De l’empathie pour les Trabelsi

D’entrée, Ben Gharbia s’est retrouvé face à un interlocuteur qui s’est abstenu de répondre à deux questions clés sur son pays de résidence actuel et sur sa demande d’asile politique. Ce premier échec sera suivi par d’autres, résumés dans l’incapacité des intervieweurs à engager Belhassen Trabelsi à répondre à leurs questions d’une manière sensée. Réfugié dans le déni durant le reste de l’émission, l’homme n’a eu comme contradicteur déterminé que l’avocat Imed Ben Halima. Les affirmations de Ben Gharbia, Bsaies et Jourchi que la version de l’interviewé n’est pas crédible ont du mal à dissimuler leur cécité journalistique.

Diffusée 1 heure et 25 minutes après le début de l’émission, une vidéo mettant en scène Samira Trabelsi, sœur de Leila Ben Ali et Yosra, sœur d’Imed Trabelsi verse dans le sensationnalisme en l’absence d’un quelconque sens de discernement des journalistes qui l’ont réalisé. L’empathie de l’animateur s’est illustrée par un réflexe amateur, celui d’attribuer le mot de la fin à l’interviewé qui s’est noyé dans ses émotions. Le pire est à venir dans le générique fin de l’émission où Attessia a opté pour un extrait de « Fat El Miâad » d’Oum Kalthoum dont les paroles mélancoliques évoquent le mal de la solitude.

Déficit de crédibilité des intervenants

Moez Ben Gharbia, fondateur d’Attessia et ex-vedette de Cactus prod détenue jusqu’à sa confiscation à 51 % par Belhassen Trabelsi et Borhen Bsaies, propagandiste et proche collaborateur de Ben Ali,  ont un passif lourd avec le révisionnisme. C’est une valeur fondamentale et un mécanisme omniprésent dans leur traitement de la question révolutionnaire que ce soit dans leurs émissions ou leurs autres sorties médiatiques. Attessia en a carrément fait un fonds de commerce avec deux opérations qui ont suscité de grandes polémiques dont l’interview de Slim Chiboub et l’émission ramadanesque Allo Jeddah.

Quant à Imed Ben Halima, dans le rôle du contradicteur, il n’a pas à son actif des actions militantes contre l’ancien régime ni des participations à des initiatives de lutte contre l’impunité durant la transition. Par contre, cet avocat a déjà eu comme clients plusieurs détracteurs de Belhassen Trabelsi dont le lobbyiste Kamel Letaif, l’ancien ministre de l’Intérieur Rafik Haj Kacem et le colonel major Sami Sik Salem.

En l’absence de véritables contradicteurs mais aussi avec un déficit journalistique ahurissant, cette émission s’avère être une arène de règlement de compte politique où le téléspectateur est le seul perdant.

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