Plateau-theatre-JTC

Le théâtre tunisien est de plus en plus critique envers la télé. Deux pièces présentées aux Journées Théâtrales de Carthage (JTC) font tomber les masques télévisuels : « Monstranum’s » d’Ezzeddine Gannoun et « Plateau » de Ghazi Zaghbani. Focus sur une série de clashs entre le quatrième art et la voix de son maître.

Les rapports entre télévision et pouvoir s’avèrent être un champ de création fertile pour les professionnels du théâtre tunisien. Gannoun et Zaghbani ne sont pas les seuls à s’y aventurer. Meriam Bousselmi, Fahdhel Jaibi ainsi que Moez Gdiri et Naoufel Azara y ont déjà puisé leur inspiration dans « Zapping sous contrôle » (2009), « Tsunami » (2013) et « L’Isoloir » (2011). Le point de vue est toujours critique, les angles et les outils de son traitement diffèrent. Si « Monstranum’s » (2012) et « Plateau » (2015) scrutent la connivence entre petit écran, autorité politique et pouvoir financier, « Zapping sous contrôle » s’est focalisée sur la télévision comme un nouveau pouvoir hégémonique. Jaibi en fait une allégorie du pouvoir dans « Tsunami ». Quant à « L’Isoloir » créée sous la direction artistique de Taoufik Jebali, elle puise sa fin dans l’esthétique des shows télévisuels comme une représentation du système, non seulement dans le sens politique du terme mais aussi dans ses dimensions sociale et culturelle.

Pouvoir, télé et flouss

« Monstranum’s » a été présentée vendredi 16 octobre en ouverture des JTC, en hommage à son metteur-en-scène, Ezeddine Gannoun, décédé en mars dernier. Ecrite par Leila Toubel, cette création théâtrale propose une rencontre avec des « monstres qui changent -avec le temps et les rebonds- de forme, de couleur et d’expression », comme le relève le synopsis. Parmi les personnages, Hloppa propulsé à la tête d’une chaîne tv au lendemain de la révolution. Ancien patron d’un tabloïd, il était à la solde du régime. Un brusque retournement de veste l’a mis au service du nouveau pouvoir politique et de ses bailleurs de fonds.

« Plateau » de Ghazi Zaghbani, est une adaptation de « Nekrassov » de Jean-Paul Sartre. Si l’auteur français s’en prend aux médias français et leur diabolisation des communistes durant les années 50, le metteur-en-scène tunisien s’est concentré sur les effets dévastateurs de la désinformation concernant les groupes djihadistes. La course à l’audience au détriment de la crédibilité, le bidonnage et la servitude des béni-oui-oui esquissent le portrait d’une chaîne tv dont la priorité absolue est la satisfaction du pouvoir politique et des lobbies financiers.

Le petit écran, une allégorie du « système »

Depuis 2010, « The End », autre pièce de Gannoun sur une dramaturgie de Leila Toubel, s’est penchée sur la question. C’est avec un cynisme poignant que la caricature est dessinée. Le personnage principal, l’agonisante Nejma va jusqu’à lancer un appel à l’immobilité :

Citoyennes et citoyens, vous avez tous les pouvoirs. Vous n’avez même pas à vous déplacer aux urnes. Restez sur place. Faites du surplace. Urinez sur place. Surtout ne bougez pas… mais votez.

« The End » a brillamment parodié « El Moussamah Karim », « Andi Manqollek » et autres émissions voyeuristes. « Va vendre tes larmes à la télé. Là-bas, ils en achètent », lance un des personnages à une vieille femme en pleurs.

Toujours dans une veine sarcastique, « Tsunami », mise en scène par Jaibi sur un texte de Jalila Baccar propose un tableau où une animatrice tv se convertit en représentante du pouvoir : elle s’est appropriée le discours politique dominant et s’est érigé en tant qu’autorité morale et cognitive en jouant de ses charmes. « L’Isoloir » pousse la satire encore plus loin en convertissant un bureau de vote en plateau de jeu télévisé. Un quizz est lancé. Les urnes sont immédiatement converties en boites à la manière de « Dlilek Mlak ». L’excitation s’empare des électeurs qui entrent en transe.

Avec peu de moyens et une énergie créatrice, le théâtre tunisien poursuit inlassablement la déconstruction de l’industrie de l’entertainment, des fondements du système de propagande et de leurs adeptes issus de “l’école du buzz”. Dans la tête de plusieurs générations de spectateurs résonnent encore la réplique cinglante de Ghassalet Ennouader (1980), «  أخبار الناس عند الناس و اخبار الحاكم فى التلفزة » [Les gens se racontent leurs histoires et la télé raconte les histoires du pouvoir].

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