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Nos Affaires Etrangères semblent prendre des décisions « étranges ».

Le 21 avril dernier, nous avons appris que la Tunisie a accordé aux ressortissants de 7 pays arabes et africains une exemption du visa d’entrée en Tunisie. Ces 7 pays sont : la Jordanie, le Burkina Faso, la République Démocratique du Congo, la République du Congo, le Botswana, le Zimbabwe et enfin la République de Centrafrique.

Dans un premier temps, a été évoqué le nom de l’Ethiopie dans cette liste d’exemptés de visa d’entrée, ce qui fut aussitôt démenti par le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères chargé des relations arabes et africaines Touhami Abdouli.

Selon ce dernier, et selon le porte parole dudit ministère Mokhtar Chaouachi, cela permettra à la Tunisie de générer des points de croissance économique supplémentaire.

Nombreuses interrogations se posent quant à cette exemption de visa d’entrée pour les ressortissants de ces pays : Pourquoi eux et non d’autres pays ? Dans le cadre du principe de réciprocité, les ressortissants tunisiens bénéficient-ils de cette exemption dans les pays sus-cités ?

Petit tour des situations économiques des pays visés :

Le Botswana : Si le Botswana est un pays connaissant une croissance soutenue depuis 2012 (entre 4 et 5%), cela est principalement du à l’industrie du diamant mais aussi aux services. Cependant, il connait d’importants problèmes sociaux en raison d’un niveau élevé du chômage et de la pauvreté.

Bien qu’il soit un pays à revenu intermédiaire, le Botswana est confronté à d’importants problèmes découlant de sa structure économique étroite et de sa dépendance excessive vis-à-vis du secteur minier en général et des diamants en particulier. Si l’État est réputé pour sa gestion prudente des recettes minières et a fait ses preuves en matière de gouvernance et de stabilité de la démocratie, la diversification demeure essentielle. Sur le plan social, la répartition des ressources et le niveau de développement restent des préoccupations majeures. S’établissant à 0.61, le coefficient de Gini reflète les inégalités dans la répartition des richesses. Une part de 18.4 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le taux de chômage est élevé (17.8 %) et l’indice de développement humain (IDH) reste faible, en raison de la forte prévalence du VIH/Sida (23.4 %), qui réduit l’espérance de vie. Banque Africaine de Développement.

Le Burkina Faso : Le Burkina Faso est un pays en forte croissance. Cependant celle-ci tend à s’essouffler passant de 9% en 2012 à près de 6,3% en 2015. L’agriculture et les mines demeurent les principaux secteurs moteurs de la croissance économique. Selon la Banque Africaine de Développement, le Burkina Faso souffre d’un problème majeur de main d’œuvre qualifiée mais aussi au niveau des infrastructures.

Le Burkina Faso participe faiblement aux chaînes de valeur mondiales. Les principaux obstacles sont notamment l’accès aux infrastructures transnationales, l’accès et la fiabilité de l’énergie ainsi que la disponibilité d’une main-d’oeuvre qualifiée. Pour améliorer sa participation aux chaînes de valeur mondiales, le pays devra mettre en place de manière cohérente une stratégie qui cible le développement des chaînes de valeur. Banque Africaine de Développement.

La République Centrafricaine : La République Centrafricaine a connue une grave crise politique en 2013 ayant entrainé plusieurs milliers de morts et de blessés et le déplacement massif de sa population. Cela a conduit à l’intervention des forces africaines et françaises afin de stabiliser le pays. Ce pays dont l’agriculture représente 50% du PIB connait de nombreuses difficultés dans les domaines de l’industrie et des services. Les graves troubles politiques et humanitaires empêchent aujourd’hui la République centrafricaine de connaitre un regain économique.

Les entreprises centrafricaines ont payé un lourd tribut à l’anarchie et l’instabilité qui règnent dans le pays en proie à une crise politique et sécuritaire de grande envergure. La récession menace et la misère grandit dans l’un des pays les plus pauvres de la planète. RFI.

La République Démocratique du Congo : La République Démocratique du Congo jouit d’un climat d’affaires serein tiré par la locomotive des exploitations minières. Cependant, malgré ses richesses naturelles, il reste l’un des pays les plus pauvres de la planète, ses richesses étant détenues par une poignée de personnes seulement.

L’économie est restée vigoureuse en 2013 avec une croissance de 8.1 % (contre 7.2 % en 2012), grâce aux industries extractives, mais aussi au commerce, à la construction et l’agriculture. La croissance a bénéficié de l’amélioration de certains éléments du climat des affaires, de la reconstruction des infrastructures et d’une demande soutenue. L’exploitation minière a constitué le principal levier de croissance. Plusieurs sociétés minières sont passées de la phase d’exploration à celle de l’exploitation depuis 2013.Banque Africaine de Développement.

République du Congo : La baisse de production pétrolière a entrainé la République du Congo vers un ralentissement de sa croissance. Bien que riche en matières premières, son absence au réseau de production mondial à cause de problèmes structurels, l’empêche d’être un centre économique régional.

À une croissance insuffisante et trop peu inclusive pour réduire de manière significative la pauvreté s’ajoute une absence de changements structurels profonds dans l’économie. Bien qu’elle ait baissé de 50.7 % en 2005 à 46.5 % en 2011, la pauvreté reste importante pour un pays à revenu intermédiaire, de même que le chômage, notamment celui des jeunes de 15 à 29 ans, à 25 %.Banque Africaine de Développement.

Le Zimbabwe : L’informalisation accrue de son économie ainsi que son lent processus de désindustrialisation à conduit à un délitement du climat des affaires au Zimbabwe. L’incohérence des politiques, la corruption, et les contraintes de financement sont autant de causes expliquant le manque d’investissements dans le pays.

L’économie du Zimbabwe demeure fragile, avec une dette extérieure trop élevée ainsi qu’une désindustrialisation et une informalisation massives. Le taux de croissance moyen du PIB, de 7.5 % en moyenne pendant la reprise économique de 2009-12,marque le pas. Ce ralentissement économique est dû aux problèmes de liquidité (ex. : le manque de capital et son prix élevé ainsi que la mauvaise performance des recettes), aux technologies obsolètes, aux blocages structurels que sont les pénuries d’énergie et les déficits d’infrastructure, à la corruption ainsi qu’à un environnement financier mondial volatil et fragile.
Banque Africaine de Développement.

La Jordanie : L’économie Jordanienne est celle qui se tient le mieux des sept pays mentionnés par le secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères. En libéralisant le commerce afin d’attirer les investisseurs, son économie affiche de bonnes performances depuis 2000, dans une région instable.

La Jordanie est particulièrement active dans le domaine des technologies de communication et des services financiers. Les secteurs de la distribution et des infrastructures touristiques contribuent aussi de manière importante au PIB, bien qu’ils aient connu un ralentissement au cours de ces dernières années. Les secteurs de la construction et des transports sont en plein essor. Le Moniteur du Commerce International.

En regardant de plus près les économies de ces pays, et plus particulièrement les investissements qui y sont menés, l’on peut légitimement s’interroger sur le pourquoi d’une telle initiative de la part des autorités tunisiennes. L’argument économique tient-il la route ?

Nous sommes tentés de répondre par la positive. Car il s’agit là principalement de pays où seul l’Etat –et son cercle le plus proche- ont les moyens d’investir. En ouvrant nos frontières aux ressortissants de ces pays pour « augmenter » les investissements en Tunisie –comme affirmé par le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères – n’est donc pas forcément erroné. Les magnats du pétrole, des mines, des diamants, du phosphate et de l’uranium pullulent dans ces pays. Leur apport financier pourrait être non seulement bénéfique à l’économie tunisienne mais aussi au développement régional dans notre pays.

Cependant, il semble exister un fil rouge entre ces différents pays : une diversité de secteurs et de potentiel investissements. Si pour la Jordanie il s’agit des technologies de la communication et des services financiers, pour les autres pays, il s’agit principalement du secteur industriel à forte valeur ajoutée : le secteur minier pour le Botswana, l’agriculture pour le Burkina Faso, les industries extractives pour la République Démocratique du Congo, le pétrole et le sucre pour la République du Congo. Quant à la République Centrafricaine et au Zimbabwe, la déliquescence de l’Etat après la guerre civile pour l’un et le cout élevé de la conduite des affaires pour l’autre, sont autant de raisons qui pousseraient leurs investisseurs à s’installer en Tunisie.

Mais avant d’en arriver là, cela sous entend une modification importante du Code d’Incitation aux Investissements. En effet, cela sous entendrait une libéralisation accrue de certains secteurs qui, en l’état actuel des choses, semblent plus restreint.
Serait-ce un aveu d’une future libéralisation accrue de l’économie tunisienne faite par le Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères ?
En argumentant la levée du visa pour les ressortissants de ces pays par une augmentation de la croissance économique tunisienne, le représentant des Affaires Etrangères tunisiennes a semble t-il admit implicitement la future politique économique néolibérale que mènera la Tunisie.

Quelles répercussions sociales sur la Tunisie ?

En faisant le pari d’atteindre les investisseurs de ces pays, il semble que nos dirigeants aient oublié la précarité sociale que vivent leurs ressortissants.

Au Zimbabwe, 84% de la population travaille dans le secteur informel.

En 2004, 80 % des emplois au Zimbabwe appartenaient au secteur informel, l’enquête sur la population active de 2011 indiquant que ce taux avait encore augmenté, à 84 %. Banque Africaine de Développement.

La République du Congo souffre d’un chômage de masse touchant ses jeunes, doublé d’une pauvreté très importante.

Bien qu’elle ait baissé de 50.7 % en 2005 à 46.5 % en 2011, la pauvreté reste importante pour un pays à revenu intermédiaire, de même que le chômage, notamment celui des jeunes de 15 à 29 ans, à 25 %. Banque Africaine de Développement.

La République Démocratique du Congo reste l’un des pays les plus pauvres du monde, au sein duquel la situation sociale est alarmante.

Le marché du travail reste très exigu et les salaires réels n’augmentent pas. La malnutrition, qui sévit fortement, est l’une des principales causes de mortalité. Beaucoup d’enfants restent en dehors d’un système éducatif dont la qualité pose par ailleurs problème.Banque Africaine de Développement.

La République Centrafricaine paye le tribut de la guerre civile. Le drame humanitaire qu’il a connu a poussé sa population à fuir le pays.

Selon l’Organisation des Nations Unies (ONU), la crise avait fait en janvier 2014 plus de 800 000 personnes déplacées (dont près de 500 000 à Bangui, la capitale). Plus de la moitié de la population (environ 4.6 millions d’habitants) a eu besoin d’une assistance immédiate tandis que 245 000 personnes ont cherché refuge dans les pays voisins. Banque Africaine de Développement.

Il en va de même au Burkina Faso et au Botswana. Si le premier connait une transition politique difficile, le second fait face à un chômage en hausse et à un Indice de Développement Humain faible.

Les problèmes sociaux que connaissent ces pays pourraient amener leurs ressortissants à immigrer vers la Tunisie qui pourrait faire office d’un « nouvel Eldorado ». En ouvrant les portes de notre pays de la sorte, la Tunisie semble vouloir s’inscrire comme un point d’encrage économiquement et socialement prisé, au sud d’une Europe vraisemblablement lasse d’accueillir toute la misère du monde.

Cette ouverture des frontières tunisiennes à des ressortissants étrangers est dangereuse en l’état actuel des choses. Faut-il rappeler le taux de chômage élevé touchant les jeunes tunisiens ? Faut-il rappeler la bonne santé de l’économie informelle ? Faut-il rappeler les conditions économiques et sociales rugueuses que vivent certaines régions ?
Autant de questions que notre ministère des Affaires Etrangères ne semble pas avoir pris en considération.

Dans l’attente du Principe de réciprocité

Le principe de réciprocité joue un rôle central dans les relations internationales. En application de ce principe, un Etat ne confère des droits ou des avantages à un autre Etat que si ce dernier lui donne les mêmes droits et avantages. Par exemple, un Etat partie à un traité n’accordera à un autre Etat partie les droits découlant du traité que si celui-ci lui confère les mêmes droits.
Or après avoir contacter le porte parole du ministère des Affaires Etrangères, celui-ci nous informe qu’il s’agit d’une « décision unilatérale » des autorités tunisiennes.
En d’autres termes, les ressortissants tunisiens seront toujours dans l’obligation d’obtenir leurs visas afin de pouvoir voyager dans ces pays.

Nous avons contacté l’ambassade du Burkina Faso et de la République Démocratique du Congo afin de savoir si nous, citoyens tunisiens, sommes exemptés de visas dans le cadre du principe de réciprocité. Cela n’est –bien sur- pas le cas. Notre interlocuteur auprès de l’ambassade de la RCD nous informe :

Nous avons entendu comme vous dans les médias cette information. Nous avons contacté votre ministère [des Affaires Etrangères]. On nous a dit que cela sera applicable dès le 1 er mai. Pour le moment, nous ne pouvons vous en dire plus étant donné que nous n’avons reçu aucun document officiel relatif à cette question.

Ainsi, pour voyager au Burkina Faso, il faudrait au citoyen tunisien : Une photocopie de son passeport, des photos, 136 dinars et enfin un ordre de mission et/ou une invitation.
Pour voyager en République Démocratique du Congo en Tunisie, il faut en plus de la photocopie du passeport et de deux photos, une invitation légalisée par le ministère des Affaires Etrangères du Congo.

Autant dire un parcours du combattant pour les obtenir.

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