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Le hasard du calendrier a voulu que ce soit la veille d’un 6 février, commémoration de l’assassinat de Chokri Belaïd, que la confiance soit votée au gouvernement Habib Essid. Pourtant, le spectacle d’une équipe de « compétences » scellant l’alliance entre les deux conservatismes nostalgique et religieux aurait fait tiquer de rage le tribun martyr.

Le président de l’Assemblée, vice-président de Nidaa Tounes, s’en félicite : l’Histoire retiendra que le premier gouvernement post Constitution de la deuxième République a récolté environ trois quarts de votes favorables : 167 voix pour, 30 contre, et 8 abstentions. Seulement 204 députés étaient présents à la séance plénière, soit 12 absences…

C’est plus que les trois gouvernements Jebali (158 voix), Larayedh (139 voix), et Jomâa (149 voix). Pour autant, ce vote consacre probablement la rupture entre le peuple et la classe politique, du moins celle issue des deux derniers scrutins. Il suffit en effet aujourd’hui de sonder l’opinion dans la rue tunisienne pour s’apercevoir que cette équipe gouvernementale suscite au mieux l’indifférence, au pire le mépris. L’unanimisme béat de l’Assemblée des représentants ne reflète en aucun cas le scepticisme d’une opinion publique qui envoie des signaux de démission de toute vie politique.

« Il pourrait faire la même tâche chez Nidaa Tounes », ironisait il y a quelques mois un observateur de cette vie politique, à propos de Zied Ladhari, porte-parole d’Ennahdha. Il ne croyait pas si bien dire : Ladhari est pressenti parmi les candidats au poste de porte-parole du gouvernement Essid.

Indigence du programme

Lors d’un grand oral plutôt laborieux pour cet exécutant au profil jadis discret, Habib Essid présentait mercredi les grandes lignes de son programme, si tant est qu’il y ait des petites lignes.

Y furent énoncées surtout des « mesurettes » d’urgence, telles que l’augmentation de l’aide aux familles les plus démunies de 120 à 150 dinars, et l’effacement de l’ardoise des dettes pour les agriculteurs, à condition que celle-ci ne dépasse pas les 2000 dinars. Or, les petits agriculteurs sont souvent les plus endettés, souligne un député du Front Populaire.

C’est ce dernier parti qui fut d’ailleurs le plus véhément dans ses prises de parole lors des débats particulièrement clivés de la plénière consacrée au vote de confiance. Il n’y avait pas photo entre les insipides tirades monocordes des députés de l’UPL pour ne citer qu’eux, et la verve d’un Ammar Amroussia qui a dénoncé avec force « un consensus truqué ». Mais les 15 sièges du Front n’ont pas pesé bien lourd lors de la séance du vote, ce qui n’est pas sans rappeler qu’en matière de gauche sociale en Tunisie, tout reste à construire.

Gouvernement d’austérité ?

Avec pas moins de 43 membres au total, le gouvernement Essid (23 ministres, 3 ministres délégués et 16 secrétaires d’État) est le plus pléthorique des gouvernements post révolution, y compris en comptant les conseillers (nous arrivons alors à un gouvernement de plus de 80 membres). A titre de comparaison, celui de Hamadi Jebali en comptait 41 (26 ministres, 4 ministres délégués et 11 secrétaires d’État) et celui d’Ali Laarayedh 37 membres (24 ministres, 3 ministres délégués et 10 secrétaires d’État)… Mehdi Jomâa avait pu réduire ce nombre, mais au prix de conseillers ministériels plus nombreux.

Alors que l’un des leitmotive de la campagne électorale de Nidaa Tounes était la crise économique et la réduction des dépenses des institutions au sommet de l’Etat, on ne peut pas dire que nous sommes face à un gouvernement d’austérité, loin s’en faut.

La logique de partage du butin du pouvoir a résulté en un « gouvernement 2.0 », ou plutôt version 1.1, aux modifications sans fondement autre que celui inhérent à la politique à la petite semaine. Elle a aussi engendré ce nombre conséquent de portefeuilles, censé contenter les partis de Slim Riahi et de Yassine Brahim, deux formations aux allures d’entreprises à but lucratif sans le moindre rapport avec les aspirations de ceux qui ont précipité la révolution.

Alors qu’on nous parle de « mode de vie et acquis modernistes menacés », Ennahdha entre finalement au gouvernement. Alors que l’on nous parle d’exemplarité, Slim Chaker, poursuivi par le pôle judiciaire financière, est désigné à un poste ministériel au cœur des finances de l’Etat, tout comme le nouveau ministre de l’Intérieur Gharsalli, aux prises avec la justice transitionnelle. Alors qu’on nous parle de compétences, rien ne permet de justifier la nomination de Farhat Horchani à la Défense.

Comme un dernier pied de nez à la Tunisie d’en bas, « le système » politico-médiatique qui avait fait campagne pour Nidaa Tounes, quand il ne feint pas la surprise, pousse le cynisme jusqu’à se gausser de l’indignation d’un Taoufik Ben Brik, chroniqueur que l’on ne prend plus vraiment au sérieux. Le rouleau compresseur des droites, déguisé en « besoin de stabilité », est en marche…

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