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Cela fait, déjà, plusieurs semaines que s’est tenue, à Carthage, la session préliminaire du “Dialogue National sur l’Economie” annoncée par le chef du gouvernement Mehdi Jomaa, quelques semaines après son investiture… A l’heure où le « Consensus de Washington » agonise, la dégradation des indicateurs macroéconomiques fait guise de sonnette d’alarme pour attirer les acteurs de la scène politique tunisienne, autour d’une table, dans le but de créer un consensus autour des réformes à amorcer.

Des équilibres déjà précaires

Les termes utilisés pour décrire la situation économique de la Tunisie s’empêtrent dans les nuances de la négativité. Certains parlent de crise financière. D’autres préfèrent l’expression crise économique. Un faux débat a été également ouvert autour de l’adjectif le mieux approprié à attribuer à la phase, par laquelle transite l’économie tunisienne : catastrophique, difficile, déplorable, etc.

Cependant, la quasi-totalité des commentateurs sont d’accord sur le fait que les indicateurs économiques ont viré au rouge durant les dernières années. Divers facteurs étaient réunis, au lendemain de la révolution, pour que les grands équilibres macro-économiques se dégradent, mettant fin aux années d’orthodoxie financière qui ont caractérisé le régime pré-révolution.

Depuis le début de la transition, les projections faites par les institutions de Bretton Woods prévoyaient, déjà, cela. Il était attendu que l’instabilité politique résultant des changements de régimes dans les pays du « printemps arabe » ait des conséquences économiques similaires à celles d’autres pays(1) qui sont passés par là.

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Les réformes « standards » de la transition

La similarité entre l’économie tunisienne, pendant les premières années qui ont suivi la révolution, et celles d’autres pays, qui sont ou ont été en transition, ne se limite pas aux déséquilibres des indicateurs macroéconomiques. Les périodes de transition qui suivent les grands changements politiques (révolution, coup d’État, guerres…) sont généralement accompagnés par une transition économique. Certes, ce terme est fréquemment utilisé par les politiciens tunisiens, depuis les premiers jours de la fuite de Ben Ali, sans qu’il ne soit le sujet d’un vrai débat sociétal.

Pourtant, dès le 19 janvier 2011, El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie internationale, a affirmé que « la Tunisie passera probablement par une période similaire à l’économie de transition des pays d’Europe de l’Est ». L’impact des évènements politiques sur les indicateurs macroéconomiques n’était pas encore visible. Mais, par contre, certaines décisions politiques, qui vont affecter à long terme l’économie tunisienne, ont été prises dans l’ombre du chaos, pendant les premières semaines de la nouvelle Tunisie. Dans le tout premier gouvernement (qui a porté le nom de gouvernement d’union nationale) on trouve, déjà, le portefeuille de « ministre chargé des réformes économiques ».

Tout comme celles qui ont accompagné le processus de transition dans les pays de l’Europe de l’Est, au lendemain de la chute des systèmes centralisés, les réformes économiques entamées, en Tunisie, ont pour but de transformer l’économie tunisienne en une « économie de marché ». La refonte du code d’incitation aux investissements, la promotion des Partenariats Publics-Privés (PPP), l’instauration d’un marché de travail « flexible », la libéralisation du secteur de l’énergie, la revue du système fiscal sont toutes des réformes qui s’inscrivent dans le cadre de cette économie de transition basée sur un programme fidèle au « Consensus de Washington ». John Williamson qui était à l’origine de cette expression, résume le consensus qui s’était formé, pendant les années 1940, entre les institutions de Washington (FMI, Banque Mondiale, Congrès et Trésor américains …) en 10 points :

1 Une stricte discipline budgétaire ;

2 Redéfinition des priorités en matière de dépenses publiques;

3 La réforme fiscale (élargissement de l’assiette fiscale, diminution des taux marginaux) ;

4 La libéralisation des taux d’intérêt ;

5 Un taux de change unique et compétitif ;

6 La libéralisation du commerce extérieur ;

7 Élimination des barrières aux investissements (capitaux) directs de l’étranger ;

8 Privatisation des monopoles ou participations ou entreprises de l’État ;

9 La déréglementation des marchés (par l’abolition des barrières à l’entrée ou à la sortie) ;

10 La protection de la propriété privée, dont la propriété intellectuelle.

Ces dix commandements ont été repris par plusieurs économistes, dont Balassa, Bhagwati, Edwards, Krueger, Lal, Lin, and Sachs(2). Ces noms sont fréquemment cités dans les travaux académiques faits sur l’économie tunisienne. Par conséquent, les dix points de John Williamson sont présents dans le discours des responsables politiques tunisiens, depuis les années 1980. Cela se reflète donc dans les réformes économiques mises en place, depuis les ajustements structurelles jusqu’à aujourd’hui.

En Tunisie, comme dans différentes économies en transition, les politiques économiques standards conformes au « Consensus de Washington » ont été plus ou moins fidèlement mises en œuvre avec l’assistance des institutions de Bretton Woods(3). En effet, d’une part, et malgré la stagnation de l’activité économique, l’objectif principal fixé, lors de la préparation des dernières lois de finances, est la réduction du déficit budgétaire, avec pour but d’atteindre la barre des 3%. D’autre part, la réorientation des dépenses publiques du soutien à la consommation et à l’investissement a été rarement absente du discours des gouvernements qui se sont succédés, depuis la révolution. En ce qui concerne la réforme fiscale, elle consiste en l’élargissement de l’assiette fiscale pour qu’elle inclut les sociétés offshores. En contrepartie, les taux imposés sur les sociétés onshores seront bientôt abaissées pour qu’ils soient au même niveau que les taux fixés pour le secteur offshore. Quant aux taux d’intérêts, il est dit dans la lettre d’intention adressée au FMI, au mois de mai 2013, que la BCT compte assouplir les plafonds existants sur les taux d’intérêt, en vue de les éliminer dans un délai d’un an. Dans la lettre adressée par le ministre du développement et de la coopération internationale à la Banque Mondiale, le 9 octobre 2012, il est clairement dit que « les réformes économiques s’inscriront dans un processus d’approfondissement de la libéralisation du commerce extérieur […] Il sera consolidé à travers l’approfondissement de la coopération avec l’Union Européenne pour un partenariat privilégié. » Le partenariat politique établit, en 2012, devrait être suivi, prochainement, par la signature de l’ALECA qui achèvera le démantèlement tarifaire entamé, en 1995, avec la signature de l’accord d’association Tunisie-Union Européenne. Avec les mesures apportées par le nouveau Code de l’Investissement, les barrières aux investissements (capitaux) directs de l’étranger seront quasi-supprimées. Cependant, la question de la privatisation d’entreprises publiques est difficilement abordable, en Tunisie, après la vague de privatisation des années 1990. Pourtant, la restructuration de certaines entreprises publiques comme l’usine d’acier de Bizerte ou l’assainissement du secteur financier est en train d’être utilisé comme cadre permettant la cession de part de l’Etat, dans des entreprises privées, tels que STUSID Bank, la BTK ou autre. L’ouverture du marché de production de l’électricité au privé fait également partie des mesures prises pour mettre fin au monopole de la STEG. La « Regulatory Guillotine » est quant à elle la tactique utilisée par le gouvernement actuel pour déréglementer les marchés. Pour finir avec le dixième point du « Consensus de Washington », la constitution tunisienne a prévu la protection des droits de propriété intellectuelle.

La question qui se pose maintenant est la suivante : Est-ce que l’application de ces dix commandements a permis, et/ou permettra à la Tunisie de résoudre ses problèmes ?

La faillite du Consensus de Washington …

Après des années d’application du Consensus de Washington, plusieurs économistes ont pris le temps de faire une rétrospective de ce paradigme en essayant de tracer le bilan des dernières décennies. Joseph Stiglitz, ancien président de la Banque Mondiale, a été l’un des plus importants économistes à avoir critiqué le « Consensus de Washington » dans ses derniers livres. Dans une publication intitulée « Consensus de l’après Consensus de Washington », il a tout simplement affirmé qu’il n’y a aucun consensus, à par le fait que le Consensus de Washington, tel qu’il a été considéré par les institutions financières internationales, pendant les années 1980 et 1980, n’a pas apporté la réponse aux problèmes de développement(4).

Luciana Diaz Frers résume ce consensus post-Consensus de Washington en disant que les pays auquels on a demandé de suivre des réformes, basées sur le consensus de Washington, les ont appliqués avec fidélité et le résultat était comme suit(5) :

– Diminution de l’inflation, du déficit budgétaire, et de la dette publique.

– Libéralisation du commerce et du secteur financier.

– Privatisation des entreprises publiques.

– Augmentation du chômage, de la pauvreté, de l’injustice, de la criminalité et de la violence.

Les défaillances des politiques qui vont être menées par les IFI à partir des années 1980 viennent du fait qu’elles ont tourné le dos aux théories du développement et ont négligé les spécificités des économies du Tiers monde(6).

Barkley Rosser et Marina Vcherashnaya Rosser, quant à eux, ils ont remarqué que les politiques économiques de transition basées sur le Consensus de Washington, appliqués dans plusieurs pays, avaient comme logique de mettre fin aux systèmes de planification qui donnaient une grande importance à la question de la lutte contre les inégalités sociales, sans créer suffisamment d’opportunités. Il était donc inévitable d’accentuer encore plus les inégalités, si l’on voulait créer plus d’opportunités dans un système de marché capitaliste(7).

Dans la préface de son livre « Le prix de l’inégalité », Stiglitz a essayer de chercher ce qu’il y avait en commun entre les soulèvements populaires qui ont eu lieu, au début de 2011, que ce soit en Tunisie ou en Egypte, qui ont mené à la chute des régimes en place, ou les manifestations qui ont eu lieu à New York, à Madrid, à Londres, à Paris et à Athènes, connues sous les nom « Occupy », « Los indignados » ou « les indignés ». Selon lui, il s’agit du problème des inégalités. D’une part, il y a un énorme problème de répartition de la richesse qui s’est manifesté par l’utilisation des manifestants du symbole « 1% », faisant allusion aux oligarchies financières et capitalistes proches des cercles de pouvoir, qui ne représente que 1% du peuple et au 1% de la richesse produite allant au reste du peuple. Stiglitz rappelle également qu’en Tunisie (tout comme en Egypte), le problème n’est pas seulement la difficulté à trouver du travail : les emplois existants étaient pour ceux qui avaient des relations.

En Tunisie, Hakim Ben Hammouda, l’actuel ministre des Finances et de l’Economie, a été l’un des très rares à avoir critiqué le Consensus de Washington et à avoir fait la relation entre la rigueur macroéconomique et la révolution. Dans le dernier chapitre de son livre publié en 2012 sous le nom de « Tunisie : Economie politique d’une révolution », il rappelle qu’en dépit des remises en cause du Consensus de Washington et aux appels à la mise en place nouveau paradigme de développement, qui ont eu lieu pendant la fin des années 1990 et le début des années 2000, les pays arabes sont restés fidèles au idées et pratiques des années 1980. Selon Ben Hammouda, c’est l’incapacité à définir de nouveaux paradigmes qui a provoqué les révolutions en Tunisie, en Egypte et les contestations dans les autres pays. Dans un long texte, Ben Hammouda déclare que c’est l’adhésion à la « nouvelle religion de l’hégémonie de la macro-économie » caractérisée par une forte confiance dans le marché, aboutissant à la privatisation du secteur public et mettant l’accent sur la stabilité et la gestion des grands équilibres macro-économiques, qui a provoqué le printemps arabe.

Ces politiques ont été, certes, plus qu’efficace au niveau de la maitrise du déficit, de l’inflation, de l’endettement public et des autres indicateurs macro-économiques, à tel point que les institutions financières parlaient du « Miracle Tunisien ». Cela camouflait « les maux des économies » et « les faillites au cœur de la révolution ». L’explosion de la corruption et de népotisme ont, selon Ben Hammouda, fortement nui au développement économique. D’autre part, le fait que les pays arabes n’ont pas réussi à sortir de « la trappe de la diversification » les a confiné dans une phase où leurs modèles économiques sont rentiers et/ou intensifs, ce qui a eu comme conséquence l’explosion du chômage des jeunes diplômés. D’autre part, la discipline macro-économique a caché l’incapacité des économies pré-révolutions à inclure les jeunes et les régions.

Ainsi, le Consensus de Washington et la primauté accordée à la macro-économique ont provoqué une exclusion politique, une inefficacité économique et un accroissement des inégalités. Ce cocktail explosif qui a nourri les frustrations et les colères et qui sera à l’origine des révolutions arabes », conclut Ben Hammouda.

Et maintenant ?

Aujourd’hui, le chantier des réformes est totalement ouvert, ou plutôt le débat autour des réformes, devrait-on dire. En organisant un grand débat où participent la plupart des intervenants sur la scène politique et économique, le gouvernement Jomaa tente de créer un consensus autour de réformes préalablement établies, voire imposées, dans le cadre des conditionnalités des prêts perçus par la Tunisie, depuis 2011. Comme nous l’affirmions, ces réformes entrent, elles aussi, dans le cadre du Consensus de Washington. Le paradoxe, c’est que Hakim Ben Hammouda, qui critiquait il y a quelques mois, l’importance excessive donnée par les anciens régimes arabes à la stabilité macro-économique, semble s’être converti à ce qu’il a précédemment appelé « la nouvelle religion de l’hégémonie de la macro-économie ». En effet, depuis ses premiers instants à la tête du ministère des finances et de l’économie, il a adopté les réformes préparées par ses prédécesseurs, à quelques différences près, et s’est fixé comme tâche de créer un consensus pour les faire accepter par les politiques et par le peuple. Pourtant, dans son livre, il appelait à fonder des nouvelles logiques économiques et de nouveaux paradigmes qui mettent l’accent sur une vraie participation politique. Nous nous demandons, ainsi, si la participation politique qu’il évoquait peut se limiter à un dialogue suggéré par les « Partenaires de Deauville » pour accélérer l’implémentation d’un agenda bien spécifique de réformes, ou s’il parlait d’une participation politique horizontale, créative et inclusive qui pourrait aboutir réellement à la création d’un nouveau consensus.

Devant les divergences d’opinion et les fortes critiques, vis-à-vis des réformes proposées par les bailleurs de fonds aux gouvernements, qui se sont manifestés au cours des réunions préliminaires au Débat Nationale sur l’Economie, certaines voix s’élèvent, aujourd’hui, pour appeler les autorités à aller directement vers l’implémentation des réformes. Abderrazek Zouari, qui fait partie des « experts » désignés par le gouvernement pour encadrer le dialogue multipartite, a publiquement demandé au gouvernement de ne pas attendre l’établissement du consensus entre les tunisiens. Adepte du Consensus de Washington, il a affirmé qu’il y a des équilibres économiques qui ont été rompus et qui doivent être réinstaurés, quel que soit le régime politique en place et quels que soient ses choix idéologiques. « Ce sont les règles d’or en économie, on ne peut pas être contre l’équilibre ! », a-t-il affirmé.

Nous finirons avec un extrait du livre de Stiglitz « Le Prix de l’Inégalité » :

 On comprend pourquoi la jeunesse s’est soulevée contre les dictatures de Tunisie et d’Egypte. Les jeunes étaient fatigués de ces dirigeants vieillissants, sclérosés, qui protégeaient leurs intérêts personnels aux dépens du reste de la société. Joseph Stiglitz « Le Prix de l’Inégalité »

Les consensus négociés dans les chambres fermés ou simulés à travers des campagnes médiatiques sont loin d’être de vrais consensus qui pourraient apaiser les colères des peuples … Cependant, un retour à la dictature et à l’autoritarisme pourraient être de « bons » moyens relativement efficaces qui permettraient de faire accepter ces réformes et rétablir rapidement les équilibres macroéconomiques. A-t-on vraiment écarté cette dernière « solution » ?

Notes

1- Les crises politiques qui ont été prises en considération sont les suivantes : Albanie
1997-98, Argentine 2001-03, Cote D’Ivoire 2000-01, Honduras 2009-10, Corée 1980-81, Madagascar 2002, Myanmar 1988-90, Paraguay 1999-03, Philippines 1983-87, Afrique du Sud 1990-94, Togo 1991-93.

2- Serious Inadequacies of the Washington Consensus: Misunderstanding the Poor by the Brightest, Wing Thye Woo.

3- Economie de la transition: La transformation des économies planifiées en économie de marché, Wladimir Andreff.

4- The Post-Washington Consensus, J. E. Stiglitz.

5- LucianaDíazFrers, lors d’une conférence organisée conjointement par le «Center for International Private Enterprise » et la « National Endowment for Democracy ».

6- Berr E, Combarnous F. (2005), « Vingt ans d’application du consensus de Washington à l’épreuve des faits », Economie appliquée, tome LVIII, n°2, p.5-44.

7- Another Failure of the Washington Consensus on Transition Countries Inequality and Underground Economies.

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