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J’ai passé dix ans à consommer le Subutex … Quand j’ai tout perdu, j’ai décidé d’arrêter, mais ce n’était pas évident.
Elyés, ex-toxicomane

Caché derrière sa paire de lunettes carrée et sa casquette, il aurait pu passer pour un garçon ordinaire, si sa crinière et ses grands yeux noirs aux sourcils fort épais, ne donnaient à son visage brun, une légère singularité. On pouvait le prendre pour un étudiant, un chômeur ou un jeune du quartier qu’on a l’habitude de croiser dans les transports publics ou dans les cafés de Tunis. Mais le vécu peu commun de cet ancien toxicomane pouvait faire le scénario d’un film à succès. Par sa seule volonté et le peu de dignité qui lui est restée, Elyés a changé son destin en devenant encadrant dans une association de lutte contre la toxicomanie.

Un cartable noir à la main et un café au lait dans l’autre, il débarque avec son sourire feutré pour demander leurs nouvelles aux présents. Nous sommes au local d’une association qui aide, encadre et fait le suivi des toxicomanes en sevrage. Là, au plein centre ville, des centaines de jeunes et moins jeunes défilent, quotidiennement, pour récupérer des seringues neuves. « Elle sera neuve ou ils se serviront d’une autre usée et contaminée. Nous préférons qu’ils récupèrent les neuves, au moins ils évitent le pire », nous explique une des médecins responsable du centre. L’année dernière, une étude a montré que 39% de personnes portant le VIH en Tunisie sont toxicomanes, et 29% des UDI (Usagers de Drogue Intraveineuse) ont l’hépatite C.

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Dans la petite salle du centre, des chaises encadrent une table au milieu. Dans le coin, une machine à café et un distributeur de préservatifs se positionnent au dessus de pancartes et photos de prévention contre la toxicomanie, le Sida, et l’hépatite C. En face de la porte d’entrée, une responsable du centre enregistre, à son bureau, les visiteurs pressés d’avoir leurs seringues neuves. Leurs visages sont pâles, leurs corps maigres et affectés par le médicament de sevrage devenu la drogue la plus redoutable, dans notre pays. Les mots rares des jeunes racontent la longue souffrance solitaire de ceux qui, égarés, n’ont plus de volonté de vivre.

Beaucoup meurent lentement soient par le Subutex ou par des maladies liées à la seringue comme l’hépatite C. Le nombre de consommateurs augmente à une vitesse hallucinante. Certains ne comprennent toujours pas la situation et ne réalisent pas sa gravité. D’ici deux ou trois ans, ils vont se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’une drogue mais d’une sorte de peste. Les toxicomanes, surtout les Usagers de Drogue Intraveineuse, influencent directement leur entourage. S’ils sont porteurs de maladies ou non, le phénomène est contagieux à plusieurs niveaux…Explique Elyés, se rappelant ses années de dépendance.

« J’ai commencé à consommer du cannabis, très jeune. C’est un de mes camarades qui nous servait au lycée. J’ai grandi avec cette habitude, mais quand mes amis ont commencé à défiler, un par un, en prison, j’ai arrêté », raconte Elyes, avant de préciser qu’il a commencé à s’injecter le Subutex à l’âge de 25 ans. A cette époque, il avait une épicerie dans son quartier à El Mehamdia. En été, un de ses cousins résidant à l’étranger, lui rend visite et lui ramène un de ces cadeaux convoités de l’Europe : « Une drogue pas comme les autres ». « La première fois, c’était facile. La deuxième fois, je l’ai cherché dans le quartier à côté, et au fils du temps, je me suis retrouvé à consacrer tout mon temps, mon énergie et mon argent à lui courir après. C’est plus qu’une obsession ou une dépendance. Quand tu ne l’injecte pas, la douleur t’envahit de la tête aux pieds, et tu ne peux ni bouger ni penser ni vivre », décrit-t-il.

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Elyes a vécu ainsi, pendant des années, entre la solitude et la drogue. Des années de sa jeunesse sans soutien ni issue. Chacun de ses flashbacks ouvre sur des gouffres d’obscurité et de souffrance. Entre ces silences, il nous a décrit les endroits secrets et ténébreux où il se cachait pour s’injecter de la « Soubia » (le nom tunisien de Subutex), avec ses amis. Sa relation avec sa famille n’était pas assez solide pour le sauver de son addiction mortelle. « J’ai réussi, durant des années, à leur cacher la réalité de ma situation. Ils se sont rendu compte de mon addiction au moment où j’ai décidé d’arrêter », raconte Elyes en souriant pour éviter les détails, certainement, plus complexes que cette phrase lapidaire.

En Tunisie, le subutex n’est jamais prescrit par les médecins et n’a jamais existé dans les pharmacies, comme c’est le cas en Europe. En France, par exemple, le Subutex et la Méthadone sont prescrits par les médecins pour les toxicomanes en sevrage. Mais, à l’heure actuelle, ces traitements sont considérés, par des spécialistes, comme une matière vénéneuse.

Depuis des années, cette drogue passe nos frontières et nous parvient des pays voisins. Les dealeurs la vendent en poudre avec des prix plus ou moins élevés. « Selon la situation sécuritaire, le prix monte ou descend mais reste, souvent, dans les environs de 20 dinars pour une seule injection. Les consommateurs peinent à trouver l’argent pour en acheter, et c’est l’une des raisons qui les poussent à partager les seringues usées, porteuses de maladies », explique Elyess. Dans l’association où il milite, depuis deux ans, quelques uns ont réussi, comme lui, à s’accrocher à ce maigre fil qui les relie douloureusement à la vie et à l’espoir.

D’après Elyes, les jeunes victimes d’addiction à la drogue sont, en majorité, des « cas sociaux » :

C’est tellement classique qu’on a tendance à banaliser la situation des victimes. Ces jeunes toxicomanes sont soit maltraités dans leurs familles, soient très pauvres, soit enfants d’un couple divorcé, ou ils ont d’autres problèmes. A force de se retrouver dans la rue à ne rien faire, ils se livrent à la drogue et se retrouvent, en conséquence, plus marginalisés et réprimés.

Dans le salon, trois hommes, la quarantaine, et une jeune femme enceinte discutent de tout et de rien. Ils font partie des encadrants de l’association et ont le même vécu d’Elyes ou presque. Les traces de leur mésaventure restent, jusqu’à présent, gravées sur leurs visages (dents noircis et manquants, couleur de peau pâle et maigreur extrême…) et leur donnent un air de ressemblance.

Lors de notre visite au centre, une réunion entre encadrants a eu lieu pour préparer une nouvelle enquête qui va concerner plusieurs régions de la Tunisie. D’après les volontaires de l’association, les enquêtes sont difficiles à réaliser. « Sur le terrain, c’est risqué, d’autant plus qu’une bonne partie de la population échantillon n’est pas coopérative. De plus, il y a un manque flagrant de coordination entre les différents intervenants ; ministère de la santé, le fond mondial et les autres associations », témoigne Zied, encadrant élu comme représentant officiel des toxicomanes, dans les différents programmes de lutte contre la toxicomanie.

Ni héros ni victimes, les toxicomanes en sevrage luttent pour un espoir légitime qu’est de vivre dignement et en bonne santé. Au delà de ce qu’ils demandent, à leurs niveaux personnels, ces activistes, comme nous l’a montré Elyes, tirent une sonnette d’alarme sur l’urgence de protéger les générations futures de cette « peste » (le Subutex) et prévenir les catastrophes qui en découlent et qui affectent les populations les plus démunies de la Tunisie.

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