Installée à la terrasse d’un café je regarde passer Aïda. Ça fait longtemps qu’elle se balade dans le quartier avec sa charrette. Le jour, la nuit, elle traine derrière elle cette structure de métal, s’arrête devant les monticules de poubelles, y plonge les mains, éventre les sacs à la recherche de bouteille en plastique qu’elle collecte pour gagner sa vie. Gagner sa vie ou « arracher son pain, c’est de l’ordre de la survie ce que font les gens du secteur informel » explique l’universitaire et chercheur Abderraham Ben Zakour. Voilà 30 ans qu’il étudie le sujet à travers de nombreuses études menées pour des institutions… On pourrait croire que le ministère de l’emploi s’est penché sur le problème. Apparemment ce n’est pas le cas. Impossible d’y trouver un interlocuteur. Les pauvres n’intéressent personne alors ?

« Le problème c’est que le secteur informel est athéorique. Il est difficile à cerner. » Le secteur informel c’est toutes ces activités qui sont faites sans enregistrement, sans comptabilité, sans payer de cotisation… toutes ces activités qui échappent au contrôle, à la réglementation, à la comptabilité de l’Etat. On pourrait croire que l’Etat souhaiterait insérer ces travailleurs de l’ombre, dont la productivité est un manque à gagner. Ce n’est pas le cas. « L’Etat est dans un laxisme complice. Il ne peut rien faire parce qu’il ne peut pas intégrer tous ces travailleurs » explique M. Ben Zakour.

Le secteur informel concerne cinq types d’activités en Tunisie d’après lui :

1) Les micro-entreprises qui ont pignon sur rue et donc qui sont repérables par le fisc. D’après INS sur les 520 000 unités informelles que compte la Tunisie, 490 000 seraient des micro-entreprises de ce type.

2) Les activités domestiques de production et de service : toute la production des femmes aux foyer par exemple, qui font de la broderie, du pain, des gâteaux ou encore les activités agricoles.

3) Le commerce frontalier, qu’on appelle plus communément la contrebande.

4) Les activités de dépannage ou de réparation en tout genre où le contact avec la clientèle se fait via un téléphone portable, qui devient la « secrétaire » du travailleur. Souvent le travailleu a commençait par ouvrir une micro-entreprise, le temps de se forger une clientèle, puis il a fermé son local et fonctionne sur sa clientèle existence, en plus du bouche à oreille.

5) Les activités liées aux marchés hebdomadaires, qui ont lieu partout dans le pays.

Pour M. Ben Zakour le secteur informel concernerait 35 à 42% de la population active, peut-être 50% des quelques 800 000 chômeurs et représenterait 50% du PIB tunisien.

Les travailleurs de l’informel sont les « nomades de la société industrielle » pour M. Ben Zakour « parce qu’ils ont une double mobilité : ils changent de local, de lieu très facilement. Ainsi on observe dans les régions de l’ouest de la Tunisie une sorte de vague de mouvement quand le printemps arrive, avec des travailleurs qui se rapprochent des régions de l’est du pays pour travailler comme peintre, menuisier ou dans le service et qui rentrent chez eux pendant l’hiver. » Du travail saisonnier, mieux rémunéré à la journée dans les grandes villes que dans leur région d’origine, mais qui n’est pas une activité stable. « Si cette population trouve un travail stable, avec la CNSS par exemple, mais avec un salaire moindre, elle n’hésite pas à se stabiliser en fait. » Les travailleurs de l’informel cherchent dons la stabilité, même si le salaire est moins important. Car finalement mieux vaut toucher 350 dinars par mois toute l’année et gagner en sécurité, que gagner 800 dinars par mois, mais ne pas être sur de toucher quoi que ce soit le mois suivant.

La deuxième mobilité de ces travailleurs concerne le changement d’activité. « Le capital de la société étant souvent faible ils n’ont pas de problème à passer d’une activité à une autre. » D’ailleurs M.Ben Zakour souligne aussi le fait que ces travailleurs sont multitâches et peuvent exercer plusieurs activités.

« L’Etat sait et il laisse faire. J’ai interrogé un agent de la CNSS à Gafsa lors de mes recherches. Il m’a expliqué qu’il valait mieux laisser les micro-entreprises vivoter et ne pas payer d’impôts que de chercher à régler la situation car le risque de révolte était énorme. Au niveau du ministère des finances on m’a même répondu que le coût de suivi des dossiers fiscaux était plus important que le rendement fiscal. » Le travail informel comme échec de l’Etat. Incapable de répondre à la situation de précarité du pays, il laisse faire depuis toujours avec un manque à gagner pour les caisses mais surtout avec un précarisation encore plus forte des travailleurs : pas de CNSS, pas de retraite, aucune stabilité et comme seule certitude celle de devoir travailler jusqu’à la fin de ces jours.

Pour Anis Kacem, lui aussi chercheur et universitaire, le développement du secteur informel va de pair avec le recul de la bonne gouvernance. Ainsi moins il y a d’institution, moins il y a de transparence, moins il y a d’Etat de droit et plus il y a de corruption et donc de travail illégal. « D’ailleurs aprés la révolution, dans ce moment de transition, le secteur informel va se développer parce qu’il n’y a pas de contrôle, mais avec le temps et avec la mise en place d’institutions, d’outils de régulation et de transparence, le secteur informel est amené à se résorber. »

Loin du cliché de la pauvre mère de famille seule, qui subvient aux besoins de son foyer comme elle peut, on se rend compte que toutes les tranches d’âge et tous les niveaux d’instruction sont touchés. Il y a d’abord, bien évidement, les travailleurs peu instruits et qui n’ont pas d’autre choix que de faire avec ce qu’il trouve.

Mais un autre type de population est de plus en plus concerné par ce type de travail précaire. Et cette population pourrait être, en fin de compte, une manière de résorber ce secteur. Il s’agit des diplômes chômeurs. M.Ben Zakour a aussi étudié ce phénomène.

« J’avais commencé à regarder les chiffres du nombres de diplômés qui sortaient des établissement du supérieur dés 2008 et j’avais prévenu mes étudiants : ils étaient une bombe à retardement pour le gouvernement. Structurés ils pouvaient exiger de l’Etat des choses qu’il ne pouvait offrir. On a vu le résultat. »

Entre les chômeurs existants et les primo arrivants nous sommes fasse à des centaines de milliers de personnes, donc de postes à créer. Impossible pour l’Etat de résoudre ce problème. Il ferme donc les yeux sur le côté illégal des activités du fait de son incapacité à résoudre le problème de précarité.

Ces diplômés de l’enseignement supérieur représentent une nouvelle frange des travailleurs illégaux. Depuis quelques années, M. Zakour l’a constaté, le niveau d’instruction des apprentis et des employés dépasse celui des patrons. Si bien que toutes les micro-entreprises qui atteignaient auparavant un seuil d’incompétence, seuil qui les freinaient dans leur expansion, se retrouvent aujourd’hui dirigées par des jeunes plus instruits, qui ont une vision a plus long terme, n’ont pas peur du changement, comprennent les questions de rentabilité et d’amortissement et développent ces micro-entreprises en les amenant au statut de moyenne entreprise.

Finalement le développement des compétences des travailleurs et le degré d’instruction de ces jeunes diplômés, leur permet, à un moment donné, de grandir et de rentrer dans le domaine structuré. A défaut de compter sur l’Etat ils comptent sur eux-même. Et M.Ben Zakour de citer comme exemple trois jeunes gens diplômés en informatique et en HEC, qui ont monté une structure de création de programmes informatiques pour les entreprises étrangères et dont l’activité s’est tellement développé qu’ils ont fini par créer des structures chacun de leur côté.

Pour cette partie de la population le secteur informel ressemble plus à un tremplin : ces jeunes resteraient dans l’ombre le temps de se faire une expérience et de trouver une clientèle. Puis une fois la machine lancée, ils accéderaient au secteur structuré.

Pour les autres la situation est plus difficile. Depuis un an maintenant M. Ben Zakour s’est penché sur une solution avec l’économiste De Soto : il s’agit en faite d’une vision juridique foncière de l’informel. Puisque la majorité des personnes travaillant dans le secteur informel ne sont pas propriétaires, ils n’ont aucune garantie à présenter aux banques et n’ont aucune richesse matérielle qui leur permettrait de se développer. Il faudrait alors que l’Etat distribue des titres de propriété pour régulariser ses situations. « On peut développer cette idée autrement. A Sidi Bouzid par exemple, on pourrait donner aux familles des martyrs des emplacements dans les marchés ou régulariser la situation des terres agricoles, pour que cette richesses matérielle permettent aux gens de développer leur activité. » Une solution simple qui ne coûterait rien à l’Etat et qui ne concerne que 5 à 6% du terrain lui appartenant.

« A long terme je pense que l’on va arriver à cette solution de toute façon. C’est que, comme l’explique M.Ben Zakour, l’Etat est en dehors de la loi : il ne peut mettre dehors des gens à qui il ne donne rien et dont il est incapable de s’occuper. L’Etat ne peut donc pas légiférer n’importe comment, il doit adapter sa stratégie pour pallier à son incompétence. Si les gens s’en sortent seuls du fait du manque d’infrastructure et d’institution on ne peut exiger d’eux de se soumettre à des normes sans rien leur donner en retour. »

Si l’Etat ne se décide pas à trouver une solution l’écart entre les populations va continuer à se creuser. Les jeunes diplômés trouveront toujours un moyen de s’en sortir mais les moins instruits resteront indéfiniment dans une situation difficile.

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