Réfugié irakien à Amman, capitale de la Jordanie. Les Irakiens seraient entre 750 000 et 1 million dans ce pays d’à peine 6 millions d’habitants. Environ 300 000 s’y trouvaient déjà au moment où la guerre en Irak a été déclenchée ; la plupart n’ont qu’un permis de séjour temporaire et sont susceptibles d’être expulsés.

J’ai choisi, avec une amie italienne participant aussi à l’Euromed Academy for Young Journalists, de traiter de la question des réfugiés irakiens en Jordanie. Pour nous frotter à la réalité du terrain, nous avons pris un taxi pour un quartier d’Amman réputé abriter une importante communauté irakienne. Nous y avons rencontré M’hammed, un jeune Irakien de 21 ans qui nous a présenté sa famille.

Des réfugiés irakiens qui défendent les Américains.

Une famille irakienne insolite, c’est un euphémisme. La famille de M’hammed est ce que l’on peut être tenté de qualifier de « collabos » : des Irakiens qui ont coopéré avec les troupes américaines. Si je savais que des Irakiens ont pu collaborer avec les Marines pour diverses raisons (économiques, politiques, opportunisme…), je n’aurais jamais imaginé que plus de cinq ans après l’intervention américaine qui a conduit l’Irak au chaos le plus total, on puisse trouver parmi les réfugiés les plus pauvres de fervents défenseurs de la politique américaine en Irak. Jusqu’ici, j’imaginais que le slogan « C’était mieux sous Saddam » était très largement partagé.

La famille de M’hammed, originaire de la région de Tikrit et du Kurdistan irakien, porte une aversion très prononcée (encore un euphémisme…) pour l’Ancien Président qu’ils accusent d’avoir affamé et humilié le peuple irakien. Après la chute du régime baassiste en avril 2003, incapable de payer son loyer et avec plusieurs enfants à charge, le père de M’hammed a décidé, comme d’autres familles irakiennes, d’investir un des Palais de Saddam, celui de Mossoul en l’occurrence, et de s’y établir. La famille se rapproche progressivement d’une unité américaine stationnée à proximité du Palais. Des liens s’établissent et l’unité en question finit par demander aux femmes de la famille de leur laver leur linge et de leur préparer à manger en échange d’un salaire. Proposition inespérée qu’accepte avec « fierté » la famille de M’hammed.

Une acceptation qui leur coûtera très cher puisque les photos de l’ensemble de la famille seront affichées dans Mossoul et circuleront même sur CD. Wanted, ils reçoivent de nombreuses menaces. Une des filles nous a même montré l’impact d’une balle permanent sur un de ses bras et son doigt manquant, des miliciens ayant tiré délibérément sur la famille. Leurs vies étant en danger, ils décident de tous fuir pour la Jordanie où ils habitent maintenant depuis quatre ans. Une des filles de la famille est, aujourd’hui, mariée à un Américain et vit aux Etats Unis. Une autre est fiancée à un Américain aussi et attend avec impatience son départ.

Cinq ans après l’entrée des forces américaines en Irak, la famille de M’hammed vit dans la promiscuité la plus totale dans un très modeste appartement d’Amman sans pouvoir travailler, la loi jordanienne interdisant aux Irakiens d’exercer dans le Royaume sous peine d’être transféré en Irak. Cinq ans après ils continuent de vivre terrorisés à l’idée qu’on puisse les retrouver et les liquider. Cinq ans après les Etats-Unis semblent les avoir complètement oubliés. Et pourtant cinq ans après, l’ensemble de la famille continue de soutenir envers et contre tout que les Américains ne sont pas responsables de la situation actuelle en Irak. Selon eux, les diverses milices sunnites et chiites ont empêché les Américains de « finir le travail ». Ils ne regrettent pas un instant d’avoir collaboré avec la force occupante. Ils avouent même que si c’était à refaire, ils le referaient et que l’unité américaine avec laquelle ils travaillaient leur manque énormément.

La famille de M’hammed a envoyé plus de dix requêtes au Haut Commissariat aux Réfugiés expliquant sa situation. Sans réponse. Aujourd’hui la famille bâtit son unique espoir sur la promesse récente de Condolezza Rice d’accélérer l’octroi de visa pour les Irakiens ayant collaboré avec les forces américaines. En attendant ils gardent précieusement les diplômes de loyauté distribués par l’armée américaine et continuent de rêver à une vie meilleure chez l’Oncle Sam…

Amman, centre de rétention à ciel ouvert

En plus de la famille irakienne pro américaine que j’ai rencontrée aujourd’hui, j’ai fait la connaissance de deux familles irakiennes chrétiennes qui ont dû fuir l’Irak après la chute de Saddam Hussein. Le constat est assez semblable. Les deux familles ont :

– reçu des menaces persistantes de milices armées (lettres de menaces, rapts, expropriation.
– ont été assimilés à des “mécréant”.
– ont été assimilés à des “collabos” du fait même de leur religion.

Aujourd’hui, ces deux familles sont établies à Amman. Ne pouvant travailler légalement (sous peine d’être reconduits en Irak) et ayant épuisé leurs économies, elles tâchent de survivre. Leurs enfants qu’ils avaient d’abord mis dans des écoles privées ne sont plus scolarisés. Pas même dans les écoles publiques, celles ci ayant, selon eux, mauvaise réputation et entraînant, bien que gratuite, des frais que la famille ne peut plus se permettre (fournitures scolaires, transports…)

Une des mamans irakiennes rencontrées aujourd’hui et qui me confiait travailler au noir comme serveuse et avoir été obligée de faire travailler sa fille de 13 ans pour pouvoir survivre a littéralement explosé en sanglots quand je lui ai demandé ce que faisait sa fille qui a immédiatement quitté la salle…

Ce sont des milliers de familles irakiennes qui sont aujourd’hui dans cette situation. Elles attendent qu’un pays daigne les accepter.

Amman a décidément des airs de grand centre de rétention.

Publié sur le Blog de Amira Souilem
Voir dans le contexte Ici et Ici.


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