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VI – DE LA MORALE DU POUVOIR

-28- Associer la notion de morale à celle du pouvoir, semble à première vu une régression vers l’archaïque idée du « despote juste » chère à une tradition politique propre à notre héritage arabo-islamique. Cette rhétorique de persuasion faisant appel aux sentiments psychologique est propre au discours des régimes totalitaires qui cherche à personnifier le pouvoir dans son chef pour tirer de sa glorification la promotion du système dans son ensemble. L’objectivité de raisonnement et de jugement appliquée à l’évolution du pouvoir doit nous permettre de faire des jugements et des inférences sur la base de critères et de preuves mutuellement reconnues pour déterminer la morale d’un pouvoir déterminé. Si en démocratie le pouvoir n’est que le reflet de l’équilibre des forces qui ont aboutit au consensus qu l’a fondu, en pays totalitaires comme nous avons essayé d’expliquer dans le chapitre précèdent l’absolutisme n’est pas synonyme de liberté de décision. C’est plutôt le contraire, un pouvoir autoritaire est plus sujet à pressions et avec plus de vulnérabilité qu’un pouvoir dont les décisions font l’objet de débats et de discussion. Si la force du pouvoir n’est pas lié à la puissance de son autorité sur la société que peuvent être les intérêts les plus dominant dans son déploiement ? Ainsi peut-on relever le premier indice sur la morale du pouvoir de son rapport avec la société : un pouvoir tient-il un rapport loyal ou déloyal avec sa propre société ? Cherche-t-il à l’informer ou à la tromper ? Cherche-t-il à la convaincre ou à la contraindre ?

-29- Ibn Khaldoun parle d’« el omrane » [1] comme fin ultime du pouvoir : le pouvoir, par son rôle catalyseur des forces, tend à déclencher le processus de son développement et conduit à l’intégrer dans une phase de civilisation. Cette fin qui ne peut que profiter à tous et n’excepter personne dans l’entreprise de sa réalisation constitue le fondement moral de légitimité face aux excès despotiques qu’un pouvoir absolu génère nécessairement. Machiavel est plus explicite dans sa justification de la nécessité de l’autoritarisme pour faire aboutir les intérêts supérieurs de la nation. Un autoritarisme allant jusqu’à justifier le qualificatif de cruauté en citant les propos de Didon reine de Carthage rapportés par Virgile « Res dura et regni novitas me talia cogunt moliri et late fines custode tueri » [2] pour conclure que si l’homme de pouvoir avait à choisir entre être aimé ou craint, il est beaucoup plus sur d’être craint qu’aimé. Les deux illustres auteurs préoccupés chacun de son coté du destin de son propre pays en état de délitement total et cherchent à contribuer par leur savoir à trouver la solution pour leur intégration cherchent à justifier le sacrifice de certains intérêts au profit d’un intérêt supérieur hautement bénéfique à tous. Cette tache supérieure semble suffire à tenir le statut moral pour justifier tout pouvoir qui peut lui aboutir. Ainsi la fin justifierait les moyens pour éviter au Maghreb la décadence qui se profilait chez Ibn Khaldoun et pour assurer l’émergence de l’Italie qui s’annonçait pour Machiavel. C’est cet argument qui n’a cessé depuis d’être repris par tous les tyrans pour asseoir un fondement moral à leur pouvoir en dépit de la cruauté et de l’arbitraire avec lequel ils l’exerçaient sur leurs peuples ou peut en résulter. Malheureusement les plus nobles objectifs ont été toujours les meilleurs alibis pour les plus sinistre dessins. Cette évolution est venu consacré le mythe du pouvoir au lieu de le rationaliser. Venant des deux plus grands symboles de l’école objective, Leurs conclusions n’ont fait en réalité que déplacer le fondement de droit divin, dont se prévalait les ancien tyrans au nom d’une prétendu volonté divine vers un terrain plus concret qui investi le pouvoir de la mission de gardien des intérêts supérieurs de la nation pour continuer à être exercé indépendamment de tout autre moyen de contrôle sur son autorité. L’état s’est transformé ainsi en arme de pouvoir absolu en sacralisant son droit, elle sacralise le pouvoir dont il émane et refonde la tyrannie.

-30- Chercher la morale d’un pouvoir de domination, semble contraire à la logique même du raisonnement. Si le pouvoir révèle le besoin de s’exercer par la domination, c’est qu’il ne cherche plus à satisfaire aux besoins légitimes des gens mais à leur soustraire par l’arbitraire ce qu’il n’a pu atteindre autrement. « Si une grande masse descend au minimum de subsistance qui apparaît de soi même comme nécessaire pour un membre d’une société, si elle perd ainsi le sentiment du droit, de la légitimité et de l’honneur d’exister par sa propre activité et son propre travail, on assiste à la formation d’une plèbe, qui entraîne en même temps avec soi une grande facilité de concentrer en peut de mains des richesses disproportionnées » disait Hegel [3] comme s’il avait à décrire la situation que nous vivons aujourd’hui en Tunisie. Il ne saurait se trouver une morale fondant un pouvoir de cette façon, seule sa finalité le confond au système de spoliation qu il est véritablement et qui se vérifie par la misère et la précarité ou sont réduit les simples gens en contrepartie des fortunes amassés en peut de temps par ceux qui ont le pouvoir de leur coté. Totalitaire et arbitraire, un tel pouvoir trouve aussi le besoin de revendiquer la mission de « régulation sociale globale il devient insensiblement le tuteur de la société : c’est à la fois le garant du développement social collectif et le protecteur de chacun ; et l’aspiration à de plus de sécurité conduit à la mise en place de dispositifs d’intervention de plus en plus nombreux et diversifiés couvrant tous les aspects de la vie individuelle » [4] jusqu’à ce qu’aucun respect de particularité ou garantie d’inviolabilité de la vie privé n’est plus reconnu en fait. Il serait inouï de s’étaler sur les conséquences qu’une telle morale de pouvoir peut avoir sur le sens commun de la justice dans la société et sur sa stabilité. Le sens commun de la justice que partage les membres d’une communauté joue un rôle fondamental dans la cohésion sociale. Les sentiments moraux sont indispensables pour garantir la stabilité de la structure sociale dans son ensemble. Une morale arbitraire de pouvoir ne peut qu’ouvrir la voie de l’espace du non droit. D’un point de vue individualiste tout le monde sait qu’une conduite juste est bonne pour les autres et la société mais l’individu est le plus souvent porté par ses propres motivations et intérêts à une conduite injuste qu’il sait nuisible aux autres et à la société. Ses perceptions morales de la prééminence de l’intérêt général ne peuvent être instaurés si elle ne se reflète Pas dans la morale de l’autorité.

-31- En réalité ce n’est pas l’arbitraire qui caractérise essentiellement un pouvoir autoritaire mais l’injustice, car même son arbitraire n’atteint pas tout le monde ni de la même façon. La véritable question qui à lieu à être posée dans ces conditions, n’est pas de chercher la morale du pouvoir ou s’il est possible d’en exister, mais de se demander ou est le droit dans tout ça et si le pouvoir est exercé en vertu d’une quelconque loi ? Si nos juristes continuent dans leur léthargie face à l’explosion de textes que le pouvoir est en train de produire prétendant accomplir la construction de structure de l’état de droit. Cette prétention n’est en fait qu’une mystification, dans un état de droit la réglementation par production de textes législatif vise à protéger les libertés et à assurer l’efficience des droits alors que dans notre cas le pouvoir ne cherche par les texte qu’il fait promulguer qu’a accomplir l’assujettissement total de la société et à asseoir par la loi la légitimité de son pouvoir illimité. D’autre part il y a longtemps que la théorie du droit à dépassé l’aspect formel de la loi pour une conception substantielle qui distingue le droit de n’importe qu’elle loi. Le droit est en train de se séparer de ces aphorismes compliqués qu’on leur fait toute une parodie pour promulguer et qui ne servent plus qu’à dissimuler les caprices dévastateurs des dictateurs à l’encontre leurs sociétés. Les procédés d’instrumentalisation de la législation par les régimes totalitaires au service de leurs iniques pouvoir sont aujourd’hui complètement déjoués et ressemble à de piètres métaphores qui ne trompent que leurs auteurs. Le droit considère aujourd’hui la loi dans son processus d’adoption, par son contenu et par les garanties de son application ce qui lui donne un statut que le simple texte ne peut plus lui procurer mais qui à besoin de tout un ensemble institutionnel que le simple pouvoir de domination d’une dictature ne peut le lui donner. Il devient évident que même en présence de tous les garanties institutionnelles préalable à toute légitimité la science juridique doit garder sa distance et son indépendance de tout Etat ou situation ou pouvoir de manipulation et n’obéir qu’a sa propre rationalité et aux normes universelles de justice et d’équité pour contenir le penchant de tout pouvoir à la domination.

-32- Le traitement de la question de la morale du pouvoir dans cet essai n’a pas pour objectif l’investigation sur les fondement moraux du pouvoir qu’il soit autoritaire laïc ou religieux mais pour relever l’importance du véritable pouvoir caché qui fond toute autorité et lui donne ou lui déni sa légitimité et permet de distinguer l’autorité de coercition légitime de l’arbitraire de la domination. Si d’après la théorie de Freud les percepts moraux sont acceptés parce qu’ils sont le meilleur moyen de dissiper l’angoisse des situations consécutives à leur dépassement et pour éviter les punitions qui peuvent en résulter chez l’enfant, l’individu mur est capable de reconnaître sa place dans la société et de comprendre le point de vue des autres, est porté à apprécier les avantages mutuels que procure une coopération sociale équitable selon J J Rousseau. Dans tout pouvoir, ce qui heurte la nature humaine « c’est qu’on nous impose des contrainte non parce que nous nuisons au bien des autres mais en raison de leur seul mécontentement ou de ce qui nous semble être leur autorité arbitraire » comme l’exprimait justement J Rawls [5] . Les normes sont généralement vécues comme des contraintes contre lesquels l’individu est porté à se révolter en situation ordinaire, associés à un sentiment d’arbitraire le doute atteint directement la morale de l’autorité qui les a imposé. Si le doute commence à s’installer dans le sens commun de l’impartialité de l’autorité, le pouvoir n’est plus que synonyme d’arbitraire dans le sens commun de ceux qui le subissaient comme dans celui de ceux qui en bénéficiait. Un pouvoir réduit à la brutalité de sa puissance ne peut pallier au manque de confiance qu’une telle situation va instaurer et que les conséquences ne peuvent que mettre en cause l’ordre social dans sa totalité.

-33- Cette remise en question que nous revendiquons aujourd’hui pour notre pays ne se fond pas sur un différend d’ordre politique que les mécanismes ordinaires du pouvoir en place peuvent permettre de gérer mais sur l’autorité morale collective de toute une société qu’il ne détient plus et ne peu plus assumer. Le processus de dissimulation dans lequel le pouvoir s’est engagé ne l’a pas privé seulement d’exprimer la loi dans sa dimension égalitaire souveraine et générale et de l’appliquer selon les mêmes critères mais à atteint des proportions qui ont attiré l’attention du monde entier et affecter tous nos institutions par leurs subordination dans l’allégeance et la soumission dans la misérable mission d’exécuteurs des commandements d’une dictature. La hargne et l’agressivité par lesquels sont attaqués les dernières poches restantes dans les institutions et la société civile se réclamant encore d’une autonomie vis-à-vis du pouvoir donne la mesure de la crise dans laquelle il s’est mis. Dépourvu de toute solution autre que la fuite en avant dans la brutalité et l’intoxication le château qu’il a bâti par la manipulation à force de mensonge et de dissimulation est en train de se dévoilé comme le cauchemar que tout tunisien ne cherche plus qu’a voir sa fin et l’oublier définitivement. S’il peut sembler prématuré d’annoncer la proche de la fin, il est certain que la solution que le pouvoir cherche aujourd’hui à retarder à tout prix n’est plus entre ses mains. Avec tous mes respects à ceux qui ont encore peur, à ceux qui doutent encore et pour tous ceux qui n’osent pas avouer qu’ils se sont trompés, le meilleur apport avec lequel il peuvent encore contribuer est de ne plus chercher à nous faire douter, de ne pas s’inscrire dans des entreprise qui divise d’avantage encore car les plus forts ne sont pus ceux qui gouverne le pays par la peur mais ceux qui apporteront d’avantage l’espoir en l’avenir.

Yahyaoui Mokhtar – Tunis le 1er Juin 2006

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Voir le Blog du Juge Mokhtar Yahyaoui

[1] – Ibn Khaldoun n’emploi pas le mot Hadharah en parlant de civilisation à la place d’Omrane parce qu’il emploie le même mot dans le sens d’engouement à l’opulence et au faste de vie qu’il considère comme signe de décadence du Omrane (civilisation)

[2] – « les circonstances difficiles et la nouveauté de mon règne me contraigne à procéder ainsi, et à faire garder toutes les frontières. ( Virgile – Eniéde, I, 563/564 )

[3] – Hegel – principes de la philosophie du droit : § 244 page 261 – Gallimard

[4] – Jacques Chevalier – L’Etat de droit : page 104 édition Montchrestien, Paris 1995

[5] – John Rawls – Théorie de la justice – Seuil 1987

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