Dans une première série d’articles consacrée à la contestation grandissante de la présence française en Afrique (lire ici et ici), j’ai tenté de démontrer que ce phénomène trouve son origine profonde dans la politique néocoloniale imposée par la France depuis les indépendances à ses anciennes colonies. Cette politique repose sur la conviction des dirigeants français, toutes générations confondues, que la colonisation est une «œuvre civilisatrice» dont les «acquis» supposés être mutuellement bénéfiques, devaient être préservés, valorisés voire indemnisés. Et c’est cette conviction – fortement ancrée et défendue en France jusqu’à nos jours dans les hautes sphères du pouvoir comme dans certains milieux académiques – qui explique la politique française à l’égard de la Tunisie et du Maghreb au lendemain de l’indépendance.  Il en est de même de sa politique à l’égard des anciennes colonies françaises subsahariennes qui ont été maintenues sous domination à travers la zone franc et la mise en place du système «France Afrique». Sur le plan multilatéral, la domination franco-européenne sur l’Afrique repose sur les accords de libre commerce déséquilibrés depuis les indépendances avec la communauté économique européenne puis avec l’Union européenne.

Mécanismes de domination post-indépendances

Dans son ouvrage paru en 1998 (La Françafrique, Stock, Paris), l’économiste français François-Xavier Verschave «donne à l’expression le sens péjoratif qu’elle revêt aujourd’hui.  Elle désigne désormais les liens, souvent secrets, entretenus par les classes dirigeantes françaises et africaines dans les domaines politique, économique ou militaire à leurs profits exclusifs. Cultivant les réseaux discrets et les amitiés compradores, la « Françafrique» maintient les populations locales dans la pauvreté et la soumission à des régimes autocratiques. Depuis François Mitterrand (1981- 1995), tous les présidents français affirment en vain vouloir mettre un terme à ce système». (Monde diplomatique Manière De Voir, France Afrique Numéro 165 Juin Juillet 2019 p 30).

Toutefois, ce mode de gestion des relations franco-arabo-africaines englobe des mécanismes de transfert de richesses du Sud vers le Nord qui sont considérées vitales pour le maintien du statut de grande puissance de la France. Ce dispositif a également été associé au cadre organisationnel des rapports Nord-Sud et entre les deux rives de la Méditerranée.

A ce propos, il convient de signaler la prochaine tenue à Bruxelles du sixième sommet entre l’Union Africaine et l’Union Européenne prévu les 17 et 18 février 2022. Le Président Macron qui assure depuis le début de l’année la présidence de l’Union a évoqué dans son allocution du 19 janvier 2022 la « vocation et le devoir de l’Europe de proposer une nouvelle alliance au continent africain. Les destins des deux rives de la Méditerranée sont liés, et nous ne pouvons d’ailleurs décemment aborder le sujet des migrations sans en traiter les causes profondes, et évoquer le destin commun avec le continent africain. C’est en Afrique que se joue une partie du bouleversement du monde, une partie de l’avenir de ce continent et de sa jeunesse, mais de notre avenir».

Néanmoins, l’expérience a montré que ce genre de propos n’augure d’aucun changement majeur de la politique européenne à l’égard de l’Afrique comme précédemment démontré dans mon article publié sur Nawaat le 6 avril 2021. J’y rappelle aux dirigeants africains que nous avons toujours laissé aux Européens le soin de définir le cadre organisationnel des relations entre les deux continents qui repose depuis les indépendances sur un faux partenariat axé sur notre insertion quasi coercitive dans la globalisation économique injuste et inégale à travers les accords «d’association» bilatéraux ou multilatéraux. Le bilan négatif de ces accords et leur impact désastreux sur l’Afrique explique en grande partie la désaffection et le ressentiment éprouvé en Afrique et dans le monde arabe à l’égard de la France et de ses alliés occidentaux. En effet, il ne faut pas perdre de vue que la France et ses alliés occidentaux n’ont jamais tenu le moindre des engagements pris à l’égard des Africains et des pays du printemps arabe et notamment les promesses de soutien politique et économique annoncées  lors de la tenue du sommet du G7 à Deauville en mai 2011.

En somme, la France et ses alliés occidentaux se sont toujours empressés, lors des bouleversements majeurs dans les rapports Nord-Sud, de prendre l’initiative d’un «nouveau partenariat» supposé novateur et soucieux de la mise en place d’une nouvelle forme de coopération mutuellement bénéfique et plus équilibrée. Mais ils ne font en réalité que reprendre les mêmes politiques qui servent leurs intérêts exclusifs,quitte à les enrober d’incitations et d’engagements qui ne seront jamais respectés. Quant à nos dirigeants, ils se sont toujours soumis aux dépens de leurs peuples à ces faux partenariats dont les effets dévastateurs ne sont plus à démontrer. Dès lors, j’estime que pour faire respecter leurs intérêts, la Tunisie et les pays de la rive Sud devraient à mon sens se concerter et réfléchir, en coordination avec la Ligue arabe, l’Union africaine et nos partenaires africains, sur l’opportunité de développer une vision commune de l’avenir des relations Nord-Sud non réduite à la dimension économique et commerciale. Et celle-ci devrait tenir compte des enseignements du passé colonial ainsi que de la politique coordonnée des pays occidentaux, du G7 et de l’Union européenne à l’égard de l’Afrique, du Maghreb et du Monde Arabe.

Formes rénovées de la domination franco-européenne

Dans le même ordre d’idées,  – et tout en prétendant œuvrer depuis 1994 en vue de reconsidérer la France Afrique et la zone franc –la France n’a rien véritablement entrepris  dans le sens d’une réelle réforme  des mécanismes de dépendance économique, financière et commerciale, qui sont à la base du maintien de ce système et des transferts considérables  de richesses qu’il génère en faveur de la France. Ceci est confirmé par Thomas Borrel, coauteur de l’ouvrage “L’empire qui ne veut pas mourir – Une histoire de la Françafrique » paru en octobre 2021. Dans une interview publiée sur Franceinfo, il explique que les promesses de rupture d’Emmanuel Macron, précédemment reprises par Nicolas Sarkozy et François Hollande, ne sont que pure communication et sans lien avec la réalité. Rien de ce qui touche aux fondements des outils de subordination et de dépendance n’est remis en cause, ce qui prouve leur capacité d’adaptation au contexte évolutif des relations franco-africaines. Les promesses de changement sont de pure forme en dépit de l’évolution du discours qui ne fait que confirmer la volonté des dirigeants français successifs de maintenir ce «système de domination qui profite à des élites françaises et africaines».

En effet, la persistance sous de nouvelles formes des mêmes rapports de subordination n’aurait pas été possible sans la connivence de la majorité des dirigeants africains et de la classe politique et économique associées. Ceux-ci sont instrumentalisés, corrompus et intégrés à ce système au détriment des intérêts supérieurs des peuples et du continent africain. A ce propos, il convient de citer l’article de l’économiste Ali Zafar publiéle 7 octobre 2021 sur le site Afrique XXI qui démontre les «faux semblants de la réforme de la Zone franc Macron Ouattara» annoncée en 2019 qui en fait « n’a pas touché aux éléments clés du système.L’arrimage à l’euro reste l’architecture centrale du dispositif, tandis que le lien étroit entre le Trésor français et la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) persiste, notamment en ce qui concerne la gestion des réserves».

En vérité, l’acharnement du Président Macron et de ses prédécesseurs  à vouloir maintenir en l’état  le système néocolonial d’exploitation de l’Afrique tout en affirmant haut et fort leur volonté d’y mettre un terme, a considérablement nui à leur image tout en hypothéquant la crédibilité de la politique française en Afrique subsaharienne et en Afrique du Nord . Et c’est cette attitude, comparable à celle de la France à l’égard de la Tunisie, qui est à la source de la vague grandissante du rejet de la présence française en Afrique que nous avons précédemment évoquée. En vérité, plusieurs considérations expliquent l’opportunisme de la politique africaine des dirigeants français successifs, dont les effets contreproductifs ne sont plus à démontrer.

En effet, nul n’ignore l’incapacité de la France et des entreprises françaises à juguler le recul inexorable des intérêts français et de l’influence française en Afrique face à la concurrence de plus en plus vive, notamment celle de la Chine et de la Turquie. En outre les multiples ingérences politiques et militaires de la France en Afrique sont de plus en plus décriées et dénoncées car leurs objectifs non avoués consistent, le plus souvent, à maintenir au pouvoir des alliés contestés acquis à ses intérêts, au détriment des peuples africains.

Dès lors, cet interventionnisme, désormais soutenu et coordonné avec les alliés occidentaux, ne fait que nourrir l’instabilité, le ressentiment et l’extrémisme qu’il prétend combattre au nom de la lutte contre le terrorisme ou encore au nom du droit d’ingérence humanitaire. Il accentue également les multiples fléaux dont souffre l’Afrique (pauvreté, famines, émigration…..).  Sans compter les crises à répétition qu’il suscite dans les relations franco-africaines dans un contexte marqué par l’hostilité de plus en plus marquée à l’égard de la France notamment en Afrique.
L’écrivain Boubacar Boris Diop avait, dans son article paru dans le numéro de juillet 2020 du Monde diplomatique sous le titre «Après la pandémie, le réveil de l’Afrique», révélé que la contestation de la politique et de la présence française gagne en virulence et ne se limite plus aux milieux intellectuels atteignant toutes les couches de la société ainsi que le monde de la culture voire les hautes sphères du pouvoir. Il ajoute que la gestion calamiteuse par les Occidentaux de la crise du Covid-19 ainsi que l’absence de solidarité internationale dans la lutte contre la pandémie a fait perdre à l’Europe et aux USA leur «autorité morale». Elle a également réveillé en Afrique «le sentiment d’un destin commun et une certaine combativité» notamment au sein des nouvelles générations qui tendent à renouer avec les idéaux de l’indépendance et de la souveraineté.

Les prochaines publications de cette série seront consacrées aux retombées de la politique française en Afrique, sur ses intérêts et son influence dans de nombreux pays africains et en particulier la dégradation de ses relations avec le Mali et l’Algérie, ainsi que les enjeux stratégiques y associés.

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