Bou Hedma constituerait le plus grand laboratoire d’introductions d’espèces supposées avoir habité la Tunisie. Après sa création en 1980, on a assisté à l’introduction des antilopes oryx et addax, de l’autruche et de la pintade de Numidie, en plus de la gazelle dama. Après plusieurs années de séparation entre les trois zones de protection intégrale du parc de Bou Hedma, on a créé des corridors de communication entre elles. Les animaux se sont dispersés entre les trois zones, mais, en 2011, les habitants de la région se sont attaqués aux clôtures de la seconde zone et l’ont utilisée comme terrain de parcours. Par conséquent, les deux zones (1 et 3) se sont trouvées à nouveau séparées, puisque la seconde zone n’existe plus !

Figure 1. Gazelle dama. Photo publiée avec l’aimable autorisation d’Alexander Coke Smith

A l’époque, le troupeau de gazelles dama comptait une vingtaine de bêtes. Le braconnage qui s’est abattu sur la zone 3 a ciblé les grands animaux qui s’y trouvaient, particulièrement les antilopes et les gazelles. Ce qui restait après l’arrêt des missions macabres des braconniers ne pouvait pas assurer le renouvellement de la population. A notre connaissance, aucune mesure n’a été prise à l’encontre des contrevenants. La seule certitude est que la population de gazelle dama a entièrement été décimée. Précisons qu’il s’agit de la seule population en Tunisie, car l’espèce a été introduite d’Espagne.

Cette disparition laisse des questions encore sans réponse convaincante : sur quelle base a-t-on introduit la gazelle dama en Tunisie ? Comment suit-on et gère-t-on des populations maintenues en semi-captivité, avec des effectifs réduits ?

La première question n’est pas anodine, simplement parce qu’il n’existe pas de trace écrite sur la présence de cette espèce en Tunisie. Les individus à partir desquels la population a été reconstituée en Espagne provenaient du Sahara Occidental qui était une colonie espagnole. C’est dans les années 1970 que 17 individus de cette espèce ont été transférés de la région du Rio de Oro à Almeria pour la sauver. Entre le Sahara Occidental et la Tunisie, l’espèce n’est pas connue, au moins en Algérie1. Au Maroc, la présence ancienne de l’espèce date de la première moitié du XXème siècle, et les chances de survie de populations relictuelles sont très faibles.2

L’introduction de la gazelle dama à Bou Hedma s’est basée sur deux hypothèses :

  1. Que l’espèce vit dans ses habitats naturels dans des savanes d’acacia, ce qui n’est pas vrai (voir Cuzin, 2003),
  2. Qu’une mosaïque dans la région représente des gazelles pouvant correspondre à des gazelles dama. Cette dernière hypothèse est difficilement soutenable, simplement parce que les mosaïstes de l’époque romaine ne dessinaient pas des figures représentant fidèlement des animaux vivant dans la région, en plus du fait que les images prêtent à plus d’une interprétation (voir Figure 2).
Figure 2. Mosaïque à laquelle il est fait référence dans le texte.

Les données disponibles sur les effectifs de la gazelle dama (Figure 3) montrent que la présence de l’espèce en Tunisie n’a pas dépassé les trente ans, preuve que tout effort de conservation ne peut être envisagé que sur le long terme. Les mêmes données montrent que les introductions ont eu lieu à plusieurs reprises, sans donner les raisons d’ajout de nouveaux individus après ceux introduits auparavant.

Ces données ne permettent pas d’expliquer les variations interannuelles des effectifs, notamment le bond qui a eu lieu en 1993 (année pluvieuse ?) ou la chute des effectifs qui a commencé à s’opérer dès 2004 (saturation du milieu, effet de la prédation, sécheresses prolongées… ?). Remarquons à ce propos que les tendances des baisses ne sont pas enregistrées pour les mêmes années pour les différentes espèces aux données disponibles (non montrées ici), ce qui suppose une différence des paramètres explicatifs de ces tendances pour les différentes espèces présentes au parc.