Le mot d’ordre est lancé dans ce pays paisible de l’Europe occidentale

Les yeux rivés sur l’écran de son téléphone dernier cri, le douanier censé vérifier mon droit à entrer sur le territoire français est visiblement tendu. Il en oublie même de questionner les raisons de ma venue comme il est coutume de le faire à Orly. Depuis quelques semaines, les samedis autrefois paisibles de la capitale française sont devenus les lieux d’affrontements violents entre les « Gilets Jaunes » et les forces de l’ordre. En ce troisième samedi de manifestation, le sujet est sur toutes les bouches. Dans le taxi qui me mène au centre de la ville, le conducteur, qui porte une barbe, n’en démord pas, « Macron ne veut pas écouter le peuple, il refuse de comprendre », me dit-il avec colère. Sur la route, je remarque que les décorations de Noël sont plus ternes que d’habitude, signe que le pays est en proie à des doutes.

Cri de colère de la France profonde

A l’origine de l’explosion, la hausse prévue des taxes sur le carburant. L’annonce, faite par le gouvernement d’Edouard Philippe a entrainé un mouvement de protestation de grande ampleur dans les régions, bloquant les ronds-points et ouvrant les péages dans les autoroutes. Un mouvement spontané de citoyens marginalisés, épuisés par la hausse constante des taxes et la baisse subséquente de leur pouvoir d’achat a donc vu le jour, suscitant, à ses débuts, l’incompréhension des citadins, qui sont, il est vrai, peu habitués aux voitures. Ces derniers, leur préfèrent les vélos et les trottinettes électriques en libre-service, des moyens de transports résolument progressistes et qui attestent de l’envie des Parisiens de s’insérer dans la vie moderne. Toujours est-il que le « gilet jaune », obligatoire dans les voitures depuis 2008, est devenu le symbole de ralliement des manifestants en colère contre le « matraquage fiscal » dont ils se disent victimes. Pourtant, en France, le jaune, à priori fluo, n’est pas une couleur particulièrement appréciée des Français, qui en hiver, préfèrent porter des couleurs sombres.

Le « gilet jaune » était à ses origines, rejeté pour son aspect inesthétique, si bien que le gouvernement de l’époque a dû faire recours à Karl Lagarfeld, personnage influent de l’artisanat textile français pour faire accepter l’objet arguant que malgré sa laideur, il pouvait tout de même sauver des vies. Aujourd’hui, les gilets jaunes s’arrachent dans tout le pays, pour le plus grand bonheur des commerçants, qui les accrochent à leurs vitrines en signe de ralliement à la cause.

La répression policière se veut brutale à la ville lumière. Malgré l’interdiction de fumer dans les lieux publics, il est difficile de respirer

Tourisme et image du pays menacés

Les manifestations, parties des régions défavorisées et mal-desservies par les transports publics, ont progressivement gagné les grandes villes françaises, à l’instar de Bordeaux, Toulouse et Lyon, sans compter bien sûr la capitale Paris, qui est devenue le théâtre de scènes apocalyptiques au cœur des Champs Elysées, la plus célèbre avenue du pays, très fréquentée par les touristes du monde entier. Des touristes souvent choqués, qui n’osent plus sortir du weekend. « Je voulais aller au musée du Louvre samedi, non seulement les routes étaient fermées, nous obligeant à marcher dans le froid, mais quand on a enfin réussi à y arriver, on l’a trouvé fermé, à cause des manifestations. Je peux vous dire que si on était au Qatar, ça serait réglé très vite, on enverrait l’armée et on n’en reparlerait plus. Je ne vais pas revenir de sitôt dans ce pays », nous dit Jalal, un touriste qatari à sa sortie du célèbre magasin, Printemps. Un avis partagé par Hamidah, du Bénin, que l’on a croisée aux abords du Musée du Quai Branly : « Je suis vraiment soulagée de savoir que mon pays va récupérer ses œuvres, elles ne sont pas en sécurité dans ce pays. Vous avez vu cette statue brisée à l’Arc-de-Triomphe ? Un acte de barbarie tel qu’on les pensait disparus ».  L’image du pays, célébré partout dans le monde pour sa culture et sa sophistication, en prend un sacré coup. Mais les touristes ne sont pas les seuls à s’inquiéter. Des milliers de blessés, un mort, des arrestations de masse, la brutalité de la répression de ce mouvement social surprend. Si bien que des pays comme l’Arabie Saoudite ont conseillé à leurs ressortissants de ne pas sortir le samedi, par peur des violences. Mais à y regarder de plus près, une continuité est bien à l’œuvre. Cela fait quelques années que les organisations internationales pointent du doigt les dérives autoritaires de l’Etat français.

Les ouvriers se mobilisent contre la hogra des élites au pouvoir

Inquiétantes violations des droits de l’homme

En effet, depuis la COP 21 en décembre 2015, l’usage de la violence contre les manifestants est monté crescendo tandis que les violations des droits de l’homme se sont multipliées, notamment avec la mise en place de l’état d’urgence. Les doutes se font chaque jour plus audibles sur la capacité du régime en place à respecter les droits de l’homme. Il est en effet à craindre que la tentation autoritaire, constante du pouvoir français depuis le règne de Louis XIV soit à l’ordre du jour. Mais plus que le Roi Soleil, c’est l’ombre de Napoléon Bonaparte, le despote éclairé à l’origine de l’avant-gardiste Code civil qui plane sur les Champs Elysées.

Emmanuel Macron, élu en mai 2017 face à Marine le Pen, représentante de l’extrême-droite en France, se targue en effet d’être un grand réformateur, un « dynamiteur » comme l’avait qualifié le magazine pro-gouvernemental le Nouvel Observateur en 2017, à même de secouer les atavismes des « gaulois réfractaires au changement » comme il a lui-même qualifié ses concitoyens. D’après un anthropologue qui a préféré garder l’anonymat, ces derniers seraient coincés dans une faille spatio-temporelle connue sous le nom de « entre modernité et tradition ». Célébré partout dans le monde comme le symbole d’une jeunesse conquérante et progressiste, Emmanuel Macron peine pourtant à convaincre une société où les fractures se font de plus en plus visibles de la nécessité de devenir « une start-up nation ».

Dans les rues de la capitale, la tension bien qu’éparse reste pourtant palpable. Nous nous rendons à Saint Germain des Près, quartier chic concentrant le gratin des intellectuels français modernistes. D’éminents intellectuels habitués des lieux comme l’historien télévisé Stéphane Bern et le philosophe télévisé Bernard Henri Levy (appelé affectueusement BHL en France) ont d’ailleurs signé un texte pour appeler à l’apaisement. Mais au Marché de Noël, face à l’église, les regards se font fuyants, tandis que les banques et les supermarchés, effrayés par les destructions, se barricadent derrière des planches de bois ou de métal. Les pas des acheteurs sont rapides, trop rapides. « Nous pensons à partir à l’étranger quelques mois après Noël  [l’anniversaire du prophète Jésus-Christ]», nous confie Marguerite, 75 ans, qui vient d’acheter un brie de chez le fromager du marché, « C’est fini la France. Ces « gilets jaunes » menacent tout ce qui fait la civilisation française, à commencer par le style », dit-elle en rappelant avec effroi le pillage des célèbres boutiques d’artisanat textile de l’Avenue des Champs-Elysées. Pourtant, Aux Deux Magots, la brasserie chic du quartier en face du marché, la femme parisienne tient bon en terrasse chauffée, cigarette Gauloise à la main, habillée de noir et de gris. Mes voisines de tables, la trentaine, conversent à voix haute sur le dernier Goncourt, comme si de rien n’était. Je les écoute avec enchantement jusqu’au moment où lorsqu’il faut payer l’addition, l’une d’elle glisse à l’autre « Tu me dois 40 centimes ». Curieuse, je m’enquiers auprès du serveur sur cet épisode, il me répond en souriant « Vous savez, en France, c’est une tradition ancienne de compter ses sous. Les bons comptes font les bons amis comme on dit ». Un adage que semble avoir oublié le trop moderne Emmanuel Macron.

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