Des migrants tunisiens au centre de rétention de Lampedusa en janvier 2018

Depuis janvier 2018, quelques 1400 Tunisiens sont arrivés sur les côtes italiennes dans des bateaux de fortune, d’après les chiffres du ministère de l’Intérieur italien. La tendance date de la fin de l’été 2017 quand les départs se sont multipliés. Les chiffres des autorités italiennes parlent d’un total de 6000 Tunisiens ayant franchi la Méditerranée en 2017 pour atteindre leurs côtes. Un rapport du Forum Tunisien des Droits Economiques et Sociaux sur la migration (FTDES) relie cette montée du nombre de départs vers l’Europe à celle des mouvements de protestations. La situation économique de plus en plus critique, conjuguée à l’incapacité des autorités à changer la donne en la matière, a poussé des milliers de Tunisiens à prendre la route du départ, au péril de leur vie, contrairement à ceux qui ont le privilège de quitter le pays légalement comme les médecins ou les ingénieurs.

Retour à Enfidha pour les malchanceux

Depuis la tragédie d’octobre 2017 au large des îles de Kerkennah, quand une collision, volontaire selon certains survivants, entre un bateau de migrants et un navire militaire a fait 46 victimes, la migration irrégulière est sortie des radars médiatiques.  Pourtant, les départs se poursuivent à un rythme régulier. De septembre à décembre 2017, Alberto Mallardo de l’association Mediterranean Hope a dénombré quelques 4000 Tunisiens arrivés au port de Lampedusa.

Mohamed Aziz Khlifi, 16 ans, est un des survivants de cette collision. Il a témoigné de ce qu’il a vécu dans Skadra, un court-métrage documentaire de Nawaat.

Ces migrants sont généralement emmenés dans un centre d’accueil situé sur les terrains de l’aéroport de Lampedusa. Officiellement, ils n’ont pas le droit de sortir du centre, mais d’après Alberto Mallardo, les gardes tolèrent les sorties des migrants, qui peuvent circuler dans la ville. Pour beaucoup de migrants tunisiens qui n’étaient supposés rester que quelques jours, le séjour s’est prolongé. « La plupart d’entre eux passent un à deux mois sur Lampedusa, ce qui a suscité des tensions avec les habitants de l’île », nous a confié Mallardo. Des petits larcins, des vols, ont donné lieu à des plaintes des habitants visant explicitement des Tunisiens. Ces derniers ne comprennent pas la raison de leur abandon sur l’île, dans l’attente d’une expulsion alors que les autres migrants sont rapidement envoyés en Sicile.

Entre juillet et octobre 2017, 2200 Tunisiens ont été expulsés selon le ministère de l’Intérieur italien, du fait d’accords que la Tunisie a signé avec l’Italie en avril 2011. Ces accords bilatéraux sont tenus confidentiels. « Les expulsions se font sur simple procès-verbal du côté italien » constate Valentin Bonnefoy, du FTDES. Il semble que le consulat tunisien à Palerme, prend part à ces expulsions en confirmant la nationalité tunisienne des expulsés à l’aéroport juste avant le départ forcé vers l’aéroport d’Enfidha, plus discret que celui de Tunis-Carthage. Interrogés à ce sujet par Nawaat, ni le consulat ni le ministère des Affaires étrangères n’ont voulu confirmer. La confidentialité de ces accords fait qu’il n’y a aucun moyen légal de savoir sur quelle base les expulsés sont choisis. « Ceux qui ont le plus de chances d’être renvoyés sont, parait-il, ceux qui ont déjà été expulsés d’Italie par le passé ou ceux qui ont commis des crimes », relève Alberto Mallardo de l’association Mediterranean Hope. Contacté par Nawaat, le consulat tunisien à Palerme s’est contenté de nous informer qu’il offrait aux migrants irréguliers, séjournant hors des centres d’hébergement et souhaitant rentrer en Tunisie, la possibilité d’obtenir un laisser-passer et une aide financière pour le billet de bateau.

Un dessin de Sadri Khiari

L’asile comme seul recours

En janvier 2018, un homme originaire de Redeyef, Ali Ben Amara Fajraoui, 30 ans, qui avait accepté d’être renvoyé après trois mois passés à Lampedusa, avait été retrouvé pendu. De quoi susciter la colère des migrants tunisiens dans le centre qui ont protesté contre leurs conditions de vie et leur traitement. Fahd Trimech, chargé de la migration auprès du ministère des Affaires sociales a assuré à Nawaat que les autorités tunisiennes font de leur mieux pour que les migrants soient bien traités : « Une délégation s’est rendue en Italie en décembre 2017 au sujet des migrants, elle y a rencontré le secrétaire d’Etat à la migration du ministère des Affaires étrangères italien ainsi que des représentants de l’Organisation Internationale pour la Migration (OIM) ». Cependant, cette délégation ne s’est pas rendue auprès des migrants. Le consulat à Palerme nous a assuré toutefois qu’il effectuait « des visites sur le terrain pour s’assurer que les droits humains et l’intégrité physique des migrants tunisiens étaient respectés ».

Outre les expulsions, les harragas sont pénalisés par le fait qu’ils ne sont pas éligibles au statut de réfugiés politiques en tant que Tunisiens, contrairement à ceux qui viennent de pays en proie à des violences comme la Syrie, qui sont rapidement envoyés en Sicile pour faire leur demande d’asile. C’est pour protester contre leur maintien à Lampedusa qu’une cinquantaine de Tunisiens ont organisé une grève de la faim et un sit-in devant l’église de la ville en janvier 2018, revendiquant le droit d’asile et des conditions de vie dignes dans le centre. D’après le représentant de Mediterranean Hope, ces derniers ont pu déposer des demandes d’asiles en Sicile. Il a toutefois préféré ne pas communiquer les motifs de ces demandes d’asile, pour « ne pas les pénaliser dans leurs demandes ».

En mars dernier, le centre qui accueillait les migrants à Lampedusa a été temporairement fermé pour travaux de rénovation. Il avait été incendié à de nombreuses reprises par des migrants harassés par leurs conditions de vie déplorables. Cependant, face à l’afflux ininterrompu de migrants, notamment tunisiens, le centre a dû rapidement rouvrir. Toutefois, Lampedusa perd peu à peu en centralité dans les circuits de la migration irrégulière. De plus en plus de bateaux en partance des ports tunisiens se dirigent directement vers la Sicile comme l’illustre le récent démantèlement par la police italienne d’un groupe de passeurs. D’après les policiers italiens, le groupe, composé de Tunisiens, d’Italiens et de Marocains organisait la traversée sur des hors-bords, capables de faire voyager une quinzaine de personnes de Nabeul à Trapani en quatre heures pour des sommes allant de 9000 à 15000 dinars (montant comprenant des vêtements secs à l’arrivée et une assistance pour la prochaine étape du voyage). Et de fait, de plus en plus de tunisiens débarquent clandestinement l’insu des autorités italiennes qui estiment à 3000 le nombre de Tunisiens débarqué entre juillet et décembre 2017 lors d’« arrivées fantômes », ne laissant derrière eux que des bateaux. Cette évolution du circuit  n’est peut-être pas sans liens avec les difficultés rencontrés par les Tunisiens à Lampedusa.

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