Trois ans après le début de son quinquennat, Béji Caid Essebsi se retrouve avec un mandat qui se résume en trois axes : une bataille acharnée qui a duré plus de deux ans pour amnistier les corrompus et leurs sous-fifres, un compromis aussi opportuniste que paralysant  avec ses meilleurs ennemis-alliés d’Ennahdha et la promesse incertaine d’une réformette en matière d’égalité hommes-femmes. Malgré les doutes qu’il laisse planer sur une éventuelle candidature aux présidentielles de 2019, l’agonie politique du chef de l’Etat est certainement en cours. Idem pour le parti qu’il a fondé, Nidaa Tounes, aujourd’hui sous réanimation après un mercato bananier à l’effet circonstanciel éphémère.

Nolens volens, sa volonté annoncée, avant son élection, d’être un contrepoids face au massif nahdhaoui n’est plus qu’un sevrage temporaire aux effets relaxants pour la formation politique de Rached Ghannouchi. Dépossédée en apparence de sa détermination à légiférer et institutionnaliser son projet islamiste, Ennahdha se ressource en attendant que des vents plus favorables soufflent du nord et que les élections municipales lui confèrent les commodités nécessaires pour reprendre sa forme. Mais elle ne s’en sortira pas sans séquelles. Ses plaies sont tellement profondes. Et la société tunisienne a fait preuve d’une grande immunité face à la contagion nahdhaouie. La validité de la recette néo-bourguibienne est donc arrivée à terme. Tout comme le délai d’expiration de la démarche de la nébuleuse nahdhaouie contrainte aujourd’hui à changer ou à se démembrer.

Face aux agonisants, que des morts-vivants ! Moncef Marzouki est aujourd’hui à la tête d’un micro-parti traversé par des conflits qui l’exposent à un sérieux risque d’implosion. Il a beau à puiser dans le sensationnel et à mal écrire les pages mensongères de l’histoire récente de la Tunisie. Un personnage aussi clivant qui dit la chose et son contraire, incapable de constituer une formation politique stable, structurée et pérenne et suscitant le rejet et l’hostilité de la majorité écrasante des acteurs politiques ne peut donner vie à quoi que ce soit. Il est aujourd’hui en quarantaine. Difficile de retrouver toutes ses capacités motrices.

Pour sa part, le Front Populaire est condamné à réduire son action politique à la contestation. Près de 5 ans après sa création et 3 ans après avoir formé un bloc parlementaire de 15 élus, le bilan de ses propositions législatives est extrêmement maigre. Cet assemblage de parcelles de groupuscules de gauche n’est pas arrivé à fusionner. Sa structuration est aussi chancelante et fragile que lors de sa création, d’où une faible disposition à être à la hauteur des enjeux des élections municipales. Autant de cécité ne peut amener qu’à un statut de zombie. Ça peut gueuler mais pas agir et changer la donne.

Et voilà que cette situation favorise l’émergence des revenants. Abid Briki, ancien secrétaire général adjoint de l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) sous Ben Ali et ministre démissionnaire du premier gouvernement de Youssef Chahed, en est un. Il porte une initiative pour créer ce qu’il appelle « le grand parti de la gauche ». Sa ligne réformiste et sa proximité avec l’UGTT sont des gages de son alignement sur la conservation des fondements du statut quo. Mais elles sont aussi des armes à double tranchant qui légitiment sa place dans le paysage politique mais, en même temps, la soumettent à un équilibre fragile dépendant de la fatalité des feux amis.  De son côté, Ahmed Nejib Chebbi, l’autre revenant, a le potentiel de l’ancien combattant chevronné mais il a perdu ses troupes. Son passé est comme une valeureuse munition trop lourde à porter surtout avec autant de plaies et de séquelles des guerres du passé.

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés », écrivait le théoricien marxiste italien Antonio Gramsci dans son hebdomadaire l’Ordine Nuovo du 10 avril 1920. Et nous sommes aujourd’hui bien servis en Bsaies, Toubel, Bhiri, Riahi et Caïd Essebsi Junior. Or, même la seule jeune dynamique politique du pays, la campagne « Manich Msamah », continue à s’attacher à son caractère exclusivement « citoyen », rejette l’action politique partisane et se refuse la mission d’incubateur de formation politique.

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