A l’occasion de la présentation, le 2 mai, du rapport « Les dynamiques d’inclusion/exclusion de la Jeunesse en Méditerranée », commandé par l’Agence de Développement Française (AFD), Rim Ben Ismail, psychologue, et Imed Melliti, sociologue, ont apporté, sur le mal-être de la jeunesse tunisienne, des éclairages que les politiques ne sont pas toujours prêts à entendre.

Rim Ben Ismail : la violence de l’histoire à l’égard des jeunes

Plutôt que de parler du radicalisme, Rim Ben Ismail, psychologue clinicienne, préfère parler d’extrémisme violent, car, pour elle, la violence qui s’exprime chez les jeunes est l’aboutissement des violences qu’ils subissent au niveau de la structure familiale, du système éducatif et des institutions de l’Etat.

Plus précisément, l’extrémisme violent est une réponse à la « construction narcissique qui a été bafouée, complètement écrasée pendant les années… un sentiment d’humiliation… un sentiment d’injustice qui consistait à se voir réduire au silence ». Finalement, il s’agit d’une réponse à « un manque, de manière traumatique, de construction identitaire ».

Ben Ismail travaille beaucoup avec les jeunes victimes de tortures et de mauvais traitements. Elle a souvent observé le besoin de reconstruire un cadre qui leur a été refusé. Elle évoque le cas de certains jeunes qui ne sont pas arrivés à réussir les concours de l’armée ou de la police. Après le dépôt de plusieurs demandes, à chaque fois refusées, ces jeunes se retournent contre ce même cadre. Montrant « des sentiments de violence et de colère », ils s’en prennent à la police, au ministère des Affaires sociales, aux institutions publiques, à « el hakem » qui symbolise l’Etat de manière globale.

La psychologue pointe aussi « la structure familiale qui n’arrive plus à poser le cadre nécessaire au développement à l’enfant », à cause de l’absence de l’autorité du père dépassé par « l’autorité de la dictature, de l’autoritarisme ». Elle évoque un récit souvent raconté par les jeunes : « J’allais à l’école parce qu’il y avait un représentant de l’Etat dans le quartier qui y veillait… je ne me permettais pas certains dépassements parce qu’il y avait cet œil de l’Etat toujours là… ma famille risquait de perdre certains avantages sociaux ». L’absence du père se compense souvent par le « surinvestissement » de la mère, elle-même « objet de violence intraconjugale ».

A l’école, Ben Ismail constate qu’on « n’apprend pas aux enfants à avoir un esprit critique, on est dans un système de pensée rigide, de vérité absolue, non-négociable, de halal et de haram à la place du bien et du mal ». Dont la conséquence, d’après la psychologue, est une mise en échec du filtre collectif, « qui nous permet de penser », pour donner lieu à un filtre émotionnel, « qui nous induit à avoir peur de penser ». Le résultat est une pensée « presque délirante » qui consiste à raisonner à travers la théorie du complot, de penser qu’il existe derrière toute chose « cet ordre qui est là pour nous vouloir du mal ».

Dernier point, le vide culturel. Et plus précisément un manque de figures culturelles avec lesquelles les gens puissent s’identifier. Car de telles figures « ne sont pas développées, favorisées, mises en valeur. Elles sont même dénigrées par une certaine classe sociale ». Ben Ismail regrette le dénigrement d’une « culture locale » qui pourrait représenter un processus identificatoire. Au contraire, « le discours radical trouve une résonance collective dans une jeunesse en mal-être », qui s’exprime par la tentation de l’immigration clandestine, de la consommation de drogues, du suicide, du djihad. Elle rappelle ce que lui ont dit plusieurs jeunes : « Pourquoi voudriez-vous que je ne parte pas ? Je suis en train de mourir… je suis un mort-vivant… »

Si beaucoup de parents ne comprennent pas pourquoi leurs enfants « trahissent » leur propre pays, Ben Ismail pense que c’est une réponse au mépris vécu pendant des années, à une agression morale et physique, une déshumanisation, au sentiment dangereux de ne pas avoir sa place ou encore de ne pas exister dans l’espace public. Elle considère que la principale priorité serait de travailler sur la violence de l’histoire à l’égard des jeunes.

Imed Melliti : des géographies de l’exclusion à la géographie du mépris

Pour sa part, Imed Melliti, professeur en sociologie à l’Université Tunis El Manar, constate à son tour le sentiment, commun à de nombreux jeunes, de mener « une vie qui n’avance pas… qui tourne en rond ». Il se rappelle avec peine des jeunes diplômés issues de petits villages du sud du pays, qui terminent leurs études ailleurs et rentrent ensuite pour se trouver au chômage et à nouveau « sous la coupe familiale, sous l’autorité, comme si une bonne dizaine d’années de leur vie était partie en fumée ».

Melliti prend des distances amicales avec l’étude commandée par l’AFD. Notant que le chercheur est souvent appelé à répondre à une demande politique, il remarque chez l’auteur du rapport Sébastien Duhaut une certaine maladresse pour « montrer cette causalité équivoque entre l’exclusion et la radicalisation ». A la place des « géographies de l’exclusion » proposées par l’auteur, Melliti suggère une « géographie du mépris ». Au lieu de se concentrer sur les questions strictement économiques posées lors de la discussion, il préfère élargir la perspective. A la définition donnée au terme « jeunesse », qui se veut une transition à l’autonomisation, il rajoute que la jeunesse tunisienne représente également « la sortie progressive d’un statut de minorité », car les jeunes Tunisiens peinent à « accéder à un statut de pleine existence sur le plan social ». Le sociologue va plus loin : il propose une approche intergénérationnelle qui tient compte des conflits entre les jeunes et les parents, un engagement religieux changeant. Cette approche pourrait mener à des pistes et des conclusions « beaucoup plus juteuses ». Il y avait un temps, poursuit-il, où faire partie de la jeunesse était un avantage. « Quand est-ce devenu une sorte de piège, de malédiction ? Pour une bonne partie des jeunes Tunisiens, leur défi est de sortir de cette jeunesse. Ils sont coincés, tous leurs efforts vont dans cette direction, vers cette sortie espérée ».

Melliti revient sur la notion d’inégalité telle qu’elle est vécue par les jeunes : « Qu’est-ce qui fait que de telles inégalités puissent devenir insupportables, intolérables ? » et de relever le « basculement des inégalités ordinaires, acceptables, légitimes, à celles qui ne le seraient pas ». Il y a des gens, raconte-il, dans le domaine universitaire, qui considèrent « légitime qu’on échoue lorsqu’on ne travaille pas. Alors que ce n’est pas légitime qu’on échoue parce que les parents n’arrivent pas à payer les cours particuliers ». Il souligne l’ironie du discours politique qui accuse l’école de produire l’inégalité, alors que l’action politique permet que « l’argent soit converti en diplôme ».

L’enjeu sous-jacent, selon Melliti, est celui d’une reconnaissance sociale. A titre d’exemple, il cite le rapport employé-employeur : « Il [l’employé] n’arrive pas à sentir notre peine, à évaluer la pénibilité de ce que nous faisons. Il n’est pas sensible à notre existence d’homme, de chair, de sang. » Pour le professeur en sociologie, il faudrait « revaloriser le travail, le mérite, le savoir-faire, qui sont totalement discrédités en Tunisie ». Le résultat est un système éducatif qui produit des diplômés qui manquent de compétences techniques : « On a fait le choix de produire des étudiants à compétences limitées. On prend tout le monde, on fabrique des élites médiocres ».

« Nous avons une politique lâche », conclut Melliti. Interpellé par une jeune dans la salle qui demande aux chercheurs de fournir non seulement leurs observations mais de proposer des solutions concrètes, Melliti affirme son droit en tant que chercheur d’être pessimiste.

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