Borhen Bsaies a une veste magique. Ses retournements sont innombrables. Et elle a bien plus que deux facettes, bien plus que trois couleurs, encore plus de modèles. Mais son tissu est le même : l’affairisme et la propagande. Toutefois, Bsaies n’est qu’une caricature révélatrice de la situation maladive où les médias audiovisuels se convertissent en vestiaires ou en tremplins des partis politiques. 

Chargé depuis mercredi 15 mars des affaires politiques de Nida Tounes, Borhen Bsaies est une caricature de la banalisation des collusions politico-médiatiques. Le lendemain de sa nomination, il a occupé le même siège dans Attessia Massa’an mais avec sa nouvelle casquette et non pas sous l’appellation de « chroniqueur ». Pour justifier son choix, il valorise le statut du politique au détriment de celui de « l’homme de média ». « Le changement ne vient que par la pratique politique », avance-t-il, avant d’ajouter : « C’est facile de rester en retrait et de critiquer sur un plateau tv dont les outils servent à transmettre ses idées ». Bien que l’objectivité demeure relative, un journaliste est appelé à rester honnête, et donc, distant des acteurs qui font l’actualité qu’il traite. Mais Bsaies préfère utiliser le terme vague d’ « homme de média » plutôt que celui de journaliste. La tromperie est avant tout sémantique. Ainsi, le journalisme n’est plus un métier mais une sphère d’action et d’influence.

La veste magique de Bsaies

Avec Bsaies, exit les codes éthiques et les règles déontologiques. La référence en la matière, la Charte de Munich, est pourtant très claire sur la question : « Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste », stipule-t-elle. Or, Borhen Bsaies en est loin, très loin. D’ailleurs, bien avant de se faire connaitre sur Nessma puis Attessia, il était lobbyiste pour Slim Riahi, le président de l’Union Patriotique Libre (UPL). Sous l’ancien régime, il était le principal propagandiste de Ben Ali et un collaborateur de ses services de renseignement. Chez Nessma, il jouait le même rôle en enfilant la casquette d’animateur, au gré des besoins du patron de la chaîne Nabil Karoui qui essayait d’entamer une carrière politique. Toutefois, Bsaies a toujours particulièrement affectionné certaines rhétoriques : le révisionnisme, la diabolisation des militants des droits humains et le plaidoyer en faveur des caciques de l’ancien régime.

L’étendue du phénomène

Bien que Bsaies soit un cas d’école, le nombre de « chroniqueurs » passés des partis politiques aux médias et vice versa est considérablement en hausse. Les exemples ne manquent pas. Les médias sont tantôt un vestiaire tantôt un tremplin pour les politiques. Chakib Derouiche, qui officie dans Klem Ennas et 24/7 sur El Hiwar Ettounsi, est un militant d’Ennahdha au sein de sa section de Menzel Bourguiba (Bizerte) et membre du cabinet de Samir Dilou au ministère des Droits de l’Homme et de la Justice Transitionnelle (2012-2013). Mahmoud Baroudi, ancien responsable du parti de l’Alliance Démocratique est aussi passé de la politique aux médias, en dirigeant Radio Kelma après sa défaite aux élections législatives de 2014 puis en se convertissant en commentateur politique dans 24/7 sur El Hiwar Ettounsi. Idem pour Khalifa Ben Salem sur Nessma, jadis député au dernier parlement de Ben Ali puis membre de Nida Tounes ainsi qu’Amine Mtiraoui, militant au sein de l’équipe de campagne de Béji Caid Essebsi. Plus récemment, l’équipe de Nessma a été rejointe par Souad Abderrahim, membre du groupe d’Ennahdha à l’Assemblée Constituante.

L’affairisme comme point de convergence

« C’est le projet de Chafik […] Le projet de l’expansion, c’est son raisonnement, son initiative, son idée, sa motivation, ses hommes et ses négociations », révèle le lobbyiste Safi Saïd, très proche du sulfureux homme d’affaire Chafik Jarraya, tout comme Borhen Bsaies. « Il y a plus d’un an, il [Bsaies] se réunissait avec eux. Il leur prodiguait  des conseils. C’était un porte-parole caché. Il était passionné. Il avait beaucoup d’amis parmi eux », poursuit Saïd, lors de son passage dans Attessia Massa’an. « Bien sûr, c’était une partie des négociations », confirme Bsaies, juste en face de lui, avant que Jarraya ne le démente le lendemain. A part sa connivence avec Jarraya, point de convergence entre affaires et politique, Bsaies est lié à Nida Tounes par ses deux derniers employeurs, Nabil Karoui de Nessma et Lotfi Charfeddine, propriétaire du tiers des actions d’Attessia et frère de Ridha Charfeddine, homme d’affaires et député de Nida Tounes.

Par équilibrisme, pour un semblant de pluralisme ou pour les besoins de propagande, la banalisation de la collusion entre médias et politique est en marche. Elle opère au niveau de l’actionnariat des entreprises médiatiques ou au niveau de leurs salariés. Le pire est le laxisme des partis politiques à l’égard de ce phénomène qui se traduit par les réactions sur le plateau d’Attessia Massa’an, notamment celles des représentants de deux partis de l’opposition, Mohamed Abbou, d’Attayar et Iyadh Elloumi de Harak El Irada. Encore plus grave, l’immobilisme des autorités, y compris celle du régulateur, la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA).

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