Depuis la publication de la note d’orientation du Plan de Développement en septembre 2015, jusqu’à sa présentation officielle aux bailleurs de fonds étrangers lors de la conférence Tunisia 2020 en novembre 2016, le gouvernement s’est mis en infraction en adoptant un plan quinquennal sans l’avoir soumis au vote de l’ARP.

Malgré les répercussions considérables qu’il va avoir sur l’économie tunisienne, dans une période décisive pour son redressement, ce Plan n’a fait l’objet d’aucun dialogue national ; concocté en catimini, avec une consultation limitée à des acteurs acquis, il a mis à l’écart tout un pan de la société tunisienne (experts locaux et expatriés, syndicats, société civile, … etc.) largement concerné par une réévaluation des choix stratégiques de cet enjeu majeur. Par contre, cette note d’orientation a impliqué, dès sa conception, les représentants de plusieurs institutions de l’Etat français.

Une nouvelle forme de tutelle française

« Réunion du Comité de pilotage de l’économie tunisienne (2015-2020) » avait pompeusement titré le site Kapitalis. Cette réunion s’est tenue le 8 juillet 2014, au siège de la Banque Centrale Tunisienne, à l’initiative de Chedly Ayari, gouverneur de la BCT et président exécutif du Comité Directeur de l’Institut de la Méditerrané (antenne de Tunis). On y relève la participation de l’Ambassadeur de France à Tunis, François Gouyette, et des représentants de la Direction Générale du Trésor Public français et de l’Union Européenne.

Selon le communiqué publié par la BCT, cette « Etude Stratégique de Reconstruction et Développement de l’Economie Tunisienne » menée par la FEMISE, un organisme proche du gouvernement français, avait eu pour objectif de : « proposer une vision à moyen terme pour l’économie Nationale, vision qui a, jusqu’ici, manqué aux autorités, aux opérateurs économiques et aux investisseurs et partenaires étrangers de la Tunisie ». Et d’ajouter : « en vue de la tenue du Sommet Investir en Tunisie, Start-up Democracy […] le Comité de pilotage a discuté les orientations de la note stratégique qui sera finalisée […] pour constituer un document de travail pour la conférence. Cette note développera, en outre, six axes stratégiques concernant les transformations structurelles et réformes de l’économie tunisienne ».

L’ancienne puissance « protectrice » aura également eu une présence remarquée lors des deux sommets sur l’investissement : elle a co-parrainé l’organisation d’« Investir en Tunisie, Start-up Democracy », en septembre 2014, et de « Tunisia 2020 », en novembre 2016.

Depuis le scandale de Michelle Alliot-Marie en pleine insurrection, et la chute de son allié-dictateur Ben Ali, la France a perdu du terrain en Tunisie. Elle s’est vue bousculer par l’activisme de nouveaux partenaires stratégiques : les monarchies du Golfe (le Qatar et les Emirats), la Turquie et l’Allemagne. Dans ce contexte, ces conférences sur l’investissement constituent une aubaine pour la France, afin de se repositionner et regagner du crédit auprès des gouvernements Tunisiens.

Cependant, la participation de l’Ambassadeur de France et du Trésor Public français à un « comité de pilotage » chargé de développer les « axes stratégiques concernant les transformations structurelles et réformes de l’économie tunisienne » a choqué. Certains experts y voient un élément préoccupant sur la renaissance d’une nouvelle forme de tutelle française, soixante ans après la proclamation d’indépendance.

Une orientation néolibérale prônée par l’occident

Cette ingérence, ajoutée aux différentes formes de pression exercées par les instances internationales (le FMI et la Banque Mondiale, etc.), perturbe l’élaboration souveraine du développement économique de la Tunisie post révolutionnaire. Elle incite à un désengagement progressif de l’Etat, qui s’est matérialisé par une orientation néolibérale de la gouvernance ; la privatisation des entreprises publiques, la privatisation des banques publiques, la multiplication des Partenariats Public-Privé, … etc.

Ce ne sont pas les projets de l’Etat démocratique qui vont baliser la reconstruction économique, mais les intérêts des groupes de pression, mieux placés et disposant d’un pouvoir de négociation plus imposant : instances étrangères, acteurs de l’ancien régime, lobbys de corruption, acteurs de l’économie parallèle, holdings, groupements de fonds spéculatifs, centrales d’achats, tour-operators… etc. Les partisans de choix de développement alternatifs sont quant à eux marginalisés.

Ce constat est reconnu de façon explicite par Jean Glavany, député PS, rapporteur de la mission d’information sur la coopération européenne avec les pays du Maghreb. Son rapport, rendu public le 18 janvier 2017, précise : « L’application de la conditionnalité ne doit pas accabler les pays du Maghreb avec la reprise formelle de standards définis au Nord […] l’Union européenne aurait tort de croire pouvoir imposer son seul agenda à des pays confrontés à des défis qui leur sont propres […] Il faut aussi mobiliser tous les acteurs du changement : les sociétés civiles et les collectivités locales n’ont pas été assez consultées dans leurs diverses composantes, ni associées à la mise en œuvre de la politique de voisinage, alors même qu’elles peuvent jouer un rôle moteur dans les transitions politiques soutenues par l’Union européenne ».

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