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Accusations sans preuves, diabolisation des protestataires, stigmatisation de la population de Kerkennah, certaines chaînes tv se sont converties en usines à intox, entre le 19 et le 22 septembre, période des négociations entre le gouvernement et les acteurs sociaux représentants de Kerkennah. Après notre focus sur le fantasme Hizb Ettahrir, la suite sur un tissu de mensonges.

La couverture des chaînes tv de la crise sociale de Kerkennah s’est caractérisée, dans l’ensemble, par un regard étriqué. L’enjeu économique national représenté par la possibilité de départ de Petrofac y a éclipsé l’urgence sociale locale. Les journaux télévisés, tout comme les émissions de débat, ont fortement privilégié le point de vue des détracteurs du mouvement contestataire de Kerkennah. Mais ce sont surtout les talk-shows qui leur ont donné libre antenne. Face aux mensonges de leurs invités, certains animateurs n’interviennent jamais pour rétablir les faits. Aucune rectification. Ils se sont désengagés de leur responsabilité journalistique et éditoriale, devenant ainsi de simples gérants de conducteurs.

Mensonge I : « Ils ne travaillent pas »

« Ils ont des salaires mensuels alors qu’ils croisent les bras », insiste l’avocat Nizar Ayed, dans Ness Nessma News du 20 septembre, quand il parle des 266 bénéficiaires du « programme de travail environnemental ». Créé par l’Etat en 2011 afin d’absorber la contestation et financé par les entreprises pétrolières présentes sur l’archipel, ce mécanisme d’emploi précaire implique l’affectation de chacun des bénéficiaires aux établissements publics de l’archipel (écoles, lycées, recette des finances, poste, SONEDE, STEG…). Maître Ayed a répété le même mensonge au moins cinq fois. Or, en réalité, des feuilles de présence sont remplies et centralisées à la délégation [môtamdia] puis transférées au conseil régional relevant du gouvernorat de Sfax, chargé de la gestion du fond destiné au Programme de travail environnemental. Ni la délégation, ni le conseil régional n’ont signalé des abus.

Un constat appuyé par des témoignages concordants d’habitants de Kerkennah qui affirment que la majorité écrasante des bénéficiaires du programme en question occupent leurs fonctions. Et la même chaine tv s’entête à inviter des tribuns qui propagent la même allégation. Dans Ness Nessma News du 21 septembre, Mokhtar Boubaker, ancien membre du bureau exécutif de Nida Tounes présenté en tant qu’ « homme de média », poussera le délire jusqu’à prétendre qu’il y a parmi les bénéficiaires  « des morts, des gens à l’étrangers, des fonctionnaires publics ». Sur Attessia, l’émission « Al-An Houna » du 21 septembre a laissé dire la même contrevérité. « Il n’y a que 7 ou 80 personnes qui travaillent. Les autres sont à la maison ou à l’étranger », prétend Sahbi Ben Frej, le député de Mahsroû Tounes.

Mensonge II : « Sans police, pas d’Etat »

La crise sociale de Kerkennah nous a fait découvrir les séquelles des décennies passés sur la culture politique et citoyenne de certains tribuns télévisuels. Dans leurs têtes, l’Etat est la police, comme l’illustre bien l’avocat Nizar Ayed dans Ness Nessma News du 20 septembre. « Il y a une absence totale de l’Etat à Kerkennah. Il n’y a pas de police à Kerkennah », clame-t-il en évoquant la situation de l’archipel depuis le 15 avril dernier. Supposée être un débat, l’émission lui a accordé près de 50% du temps de parole, largement devant les deux autres invités : le « chroniqueur » de l’émission et le représentant du Ministère des Energies. Sur un ton martial, il n’a pas hésité à appeler « à rétablir la souveraineté nationale sur Kerkennah » pour clore sa diatribe.

Faux. L’Etat est représenté à travers toutes ses institutions à Kerkennah, à l’exception de la police. Tous les établissements fonctionnent normalement. Les contribuables payent leurs impôts. Et les administrations fournissent les services dont ils sont chargés. L’armée assure la sécurité sur cet archipel traditionnellement paisible.  Pour sa part, le fondateur de Mashroû Tounes, Mohsen Marzouk, s’indignait, dans l’émission « 24/7 » du 21 septembre sur El Hiwar Ettounsi, de l’absence du « drapeau national sur les institutions ». Quant à M. Boubaker, il parle carrément d’un « gang criminel qui gouverne en l’absence de l’Etat ».

Mensonge III : « Les contestataires, une minorité partisane »

Les invités des talk-shows télévisés ont les violons bien accordés. Composée de toutes pièces, leur illustration du leadership du mouvement social de Kerkennah leur a permis de faire preuve d’une imagination débordante. « Ils sont sept à être derrière tout ça : trois de Hizb Ettahrir, deux du Parti des Travailleurs et autres sensibilités politiques », bluffe l’avocat Ayed sur Nessma. Des propos adoptés aveuglement par l’animatrice. Le lendemain, sur la même chaîne tv, Mokhtar Boubaker parle de cinq ou six personnes. Le jour même, le député Ben Frej évoque sept personnes sur Attessia et l’ancien député Mahmoud Baroudi, converti en chroniqueur politique de l’émission « 24/7 », se laisse tenter par le fantasme de Hizb Ettahrir.

Pourtant, le caractère fédérateur et largement représentatif du mouvement contestataire de Kerkennah s’est matérialisé à travers les négociations et leur aptitude à déboucher sur un dénouement de la crise. En témoigne la multitude et la diversité des acteurs sociaux impliqués. On compte parmi eux des représentants de l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), l’Union des Diplômés Chômeurs (UDC), les marins-pêcheurs et autres figures de la société civile à Kerkennah. Par ailleurs, aucun parti n’a participé aux négociations, aucun n’a demandé à en faire partie. Leur maintien à l’écart, à juste titre, n’a absolument eu aucun impact sur la mise en œuvre de l’accord. N’en déplaise aux « experts » qui officient à 300 kilomètres d’un archipel qu’ils n’ont pas visité depuis le début de la crise et même bien avant. Certains n’y ont jamais mis les pieds. Pourtant, ils ont la langue bien pendue.

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