La zone touristique de Gammarth, fantomatique depuis la révolution, reprend vie. Derrière les grands portails des clubs, un monde hors normes s’ouvre aux jeunes mais aussi aux plus jeunes ( moins de 18 ans ). En réalité, le florissant commerce de musique électro est l’arbre qui cache la foret des psychotropes. Ecstasy, MDMA, cocaïne et LSD sont servis entre deux danses à ceux en quête d’évasion. Si la consommation des uns reste occasionnelle, d’autres deviennent rapidement accros. Reportage sur un monde mixé par l’euphorie et la dépression.

La rave tunisienne : mixtape de psychotropes

Il est 21h, aux abords d’un beach bar branché des hauteurs de la Banlieue Nord. Parking surveillé, file d’attente interminable, rien d’étonnant pour un vendredi soir à Gammarth. Le droit d’accès est de 30 à 50 dinars, sauf pour les habitués. Dans cette boite à ciel ouvert, digne d’un des clubs d’Ibiza, la fête a démarré depuis 14h et la piste de danse ne désemplie pas. Non loin de la cohue autour du bar, Amine*, 27 ans, danse avec une bouteille d’eau à la main. Une casquette, un sac à dos, un jean déchiré, son corps bouge lentement mais sûrement sur le rythme de la musique. Les yeux fermés, le jeune dessine un large sourire sur les lèvres.« Salut ! Vous avez des bonbons ?! ». le jeune ouvre ses yeux et remue la tête en signe de négation avant de crier joyeusement « Mon ami sait où en trouver. Attendez ici ! Il revient … ». Il montre de doigt la danse-floor et referme les yeux pour replonger dans son monde. Son « ami » a choisi de se placer juste devant les géantes enceintes du dub. Les fêtards planent souvent avec la musique. Certains affirment que les psychotropes sont un amplificateur du son. Ils augmentent l’appétit à la techno. « Ça fait une sorte d’évasion profonde mais rapide. L’effet peut durer quatre heures en moyenne. Il y a ceux qui ont des hallucinations sympas et ceux, plus endurants, qui en profitent juste pour danser non-stop et se concentrer plus sur la musique » explique Rafik, 23 ans, étudiant.

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L’ecstasy est le psychotrope le plus populaire chez les fêtards tunisiens. Son prix a chuté subitement de moitié en un an. Aujourd’hui, la pilule se négocie entre 15 et 30 dinars. Les prix varient selon les jours de la semaine, le lieu de la livraison et la qualité de la marchandise. La pilule la moins chère est donc celle vendue un lundi dans un quartier populaire. La pilule la plus chère est vendue dans une soirée d’électro, le week-end. Les mieux informés pensent que la popularité de l’ecstasy est lié au trafic transfrontalier en expansion depuis 2011. « La quantité la plus importante qui débarque en Tunisie est celle de l’ecstasy. Je parle de tonnes de pilules de toutes les couleurs qui affluent quotidiennement par les frontières terrestres et même aériennes. Dans mon quartier [Ouest de la capitale] chaque dealer du coin arrive à distribuer près de 1000 pilules par semaine. Chaque grossiste est le fournisseur d’une dizaine de dealers. Faites le calcul par vous même » explique Yassine, fonctionnaire et dealer occasionnel. Occasionnel, car il ne deal que pour « les intimes » ou pour « couvrir les dépenses de sa consommation personnelle ».

Yeux fermés et gorges sèches

Nombreux consommateurs réguliers deviennent avec le temps des dealers. Leurs profils sont très diversifiés. Ils sont étudiants, fonctionnaires, chômeurs ou même hommes d’affaires. « Ils te diront toujours qu’ils n’ont pas l’habitude de vendre. Mais chaque soirée, ils te dépanneront avec une ou deux ecstasy de leur propre consommation… Bien sûr ! Par contre, si tu gagne leur confiance, ils te contacteront au milieu de la semaine pour te préparer à la prochaine soirée mais ils t’expliqueront évidement que c’est une faveur parce qu’ils t’aiment bien et que la marchandise qu’ils ont sous la main est exceptionnellement extraordinaire » ironise Olfa, 35 ans, artiste et professeur universitaire.

Selon cette habituée, les petits dealers sont les victimes d’une grande machine. Les soirées, festivals et autres raves techno sont malheureusement devenus un prétexte. « Avec la complicité de certains policiers, le commerce n’est plus motivé par la musique sur laquelle on danse mais par la drogue qu’on avale. L’impunité dont jouissent les grossistes et la rentabilité du commerce attire de plus en plus de jeunes. Ceux qui payent la facture sont les jeunes de16 à 26 ans » constate Olfa.

Sur la piste de danse, il est 23 heures. Les danseurs munis de bouteilles d’eau sont plus nombreux. « Il y a des soirées où les bouteilles d’eau sont plus demandées au bar que la bière. Pourquoi ? Parce que ça sert à diluer la MDMA. Un psychotrope plus fort que l’ecstasy. Il y a des boites de nuit à Hammamet qui proposent à des dizaines de dinars la bouteille déjà panachée » explique Rafik. Dans les boites de nuit les dealers sont invisibles aux néophytes. « J’en ai pris ici, mais je retrouve plus le mec. Attends un peu, je reviens vers toi dès que je le chope » promet une connaissance.

La descente est plus dure !

Au bord de la mer, l’ambiance est plus calme. Ici, les clubbeurs se reposent et discutent loin des beats bourdonnants. Mais la plupart essayent surtout de gérer la descente : le moment où l’effet de la drogue commence à manquer. « L’adrénaline disparaît d’un coup. Le manque d’euphorie rend la personne désespérée et de très mauvaise humeur voire parfois agressive. Comme un enfant abandonné par sa mère, on se sent perdu. On ne sait pas quoi faire pour retrouver l’euphorie de la drogue. Certains rentrent chez eux pour éviter le pire. D’autres s’effondrent en public. Les plus fortunés reprennent une autre filsa [pilule]pour reconquérir le bonheur » continue Rafik avant de poursuivre « Si un soir vous passez à la deuxième pilule, la prochaine fois vous demandez la troisième, puis la quatrième. Au bout d’un mois, vous arriverez à sept ecstasy par soirée. Une fois habitué par cette dose, vous ne pourrez plus passer une journée sans la filsa [pilule] sous les dents. Bonjour l’addiction ! ».

Il est minuit, près du bar, un éclaireur (celui qui aide le dealer à trouver des clients sans risques) nous aborde. Joyeux et énergétique, il nous demande chaleureusement « Un chewing-gum ? ». Ceci n’est pas une simple demande. C’est un code, car le chewing-gum aide à éviter les grincements des dents (un des effets direct de la prise de drogue). Il propose une pilule bleue, à 30 dinars non négociable. « C’est de la bonne qualité » assure-t-il, mais les consommateurs n’ont aucun moyen de le vérifier. Comme à la roulette russe, ils continuent à jouer tantôt pour la vie tantôt pour la mort.

* Tous les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat des témoins.

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