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Qu’est ce qui lie une licence appliquée en administration des affaires obtenue à l’Institut supérieur des études technologiques (Iset) de Sidi Bouzid ou de Tozeur, une licence appliquée en gestion des technologies de l’information et de la communication obtenue à l’Iset El Ghazala et une licence appliquée en gestion acquise à la Faculté de droit de Sousse ? Elles sont toutes des licences rouges. Explication.

Chaque diplômé de ces filières attend en moyenne plus de 48 mois, avant de pouvoir trouver un emploi. Dans son étude nationale sur l’emploi, publiée le 11 juillet, l’Institut Arabe des Chefs des Entreprises (IACE) a colorié ces quatre filières, ainsi que 20 autres licences, en rouge, comme pour lancer une alerte sur un système éducatif qui broie la jeunesse pour générer chômage et désespoir. Cette moyenne peut atteindre les 72 mois d’inactivité, soit 6 années de chômage systématique, a révélé l’étude.

La majorité des étudiants de l’Iset de Zaghouan ne figure pas dans la zone rouge de l’enquête de l’IACE,  mais, lorsqu’ils sont venus, le 13 juillet à la foire de l’emploi Smart Tunisia, une trentaine d’entre eux ont relaté leurs longues années de chômage ou de sous-emploi. Certains techniciens supérieurs en maintenance informatique ont obtenu leurs diplômes en 2008 et cumulent donc plus de huit ans d’inactivité ou de petits boulots précaires.

Les diplômés, originaires pour la plupart de Zaghouan et d’El Fahs, étaient loin de pouvoir rafler l’un des 300 emplois proposés en ce jour-là par une vingtaine d’entreprises spécialisées des TIC. Il a été plutôt question de plusieurs ateliers : comment rédiger un CV, comment s’inscrire sur la plateforme Tounes Ta3mal (La Tunisie travaille) ou encore comment augmenter son intelligence émotionnelle. Ces ateliers font en effet partie des activités dispensées aux chômeurs inscrits au programme Forsati.

Des initiatives, en veux-tu en voilà

Lancé au début de cette année, le programme Forsati vise selon son concepteur, Zied Ladhari, ministre de la Formation professionnelle et de l’emploi, à « accompagner les jeunes demandeurs d’emploi dans le lancement de projets professionnels qui soient adaptés à leurs compétences et aux besoins du marché du travail ». Ce programme table, dans une première phase, sur un nombre de 50 mille jeunes bénéficiaires, pour en cibler, l’année prochaine, 120 mille.

Le secteur privé  se plaint régulièrement d’un déficit « grave et chronique » de main d’œuvre qualifiée. Si l’étude de l’IACE dévoile que sur 145 mille opportunités d’emploi disponibles pour un recrutement immédiat, 60% des candidats ne sont pas éligibles, une autre étude commanditée par l’ONG américaine Education For Employment (EFE) relève un nombre insuffisant d’ingénieurs. Les quelque 20 mille entreprises spécialisées dans le secteur des TIC, auraient besoin d’au moins 10 mille ingénieurs pour tourner à plein régime. L’université n’en forme que 3000 chaque année. L’étude de l’IACE souligne que  la plupart de ces ingénieurs seraient inaptes à intégrer le marché, faute de capacités linguistiques et de soft skills : négociation, communication, présentation ou encore esprit d’équipe. D’où un ensemble de programmes émanant principalement du privé, comme Smart Tunisia.

Lancé en juin 2O15, ce programme public privé ambitionne de créer 50 mille emplois dans le secteur des TIC durant le quinquennat 2015-2020. Un an après son départ, le projet a assuré 4 mille emplois à travers un ensemble d’incitations fiscales et financières. Pour chaque emploi créé, l’Etat prend en charge les frais de développement de compétences et la formation complémentaire à travers le fonds national de l’emploi avec un plafond maximum de 5 mille dinars. Chaque entreprise offshore bénéficie aussi d’une prime annuelle de recrutement de 700 dinars pour une période de 7 ans pour chaque première demande d’emploi. C’est l’Etat qui prend également en charge, pendant 5 ans, la contribution patronale à la sécurité sociale.

Exprimant les mêmes doléances sur le niveau des diplômés, la fédération TIC de l’Utica lancera au mois d’octobre prochain son ICT Academy. Le patronat prendrait en charge de jeunes diplômés, pour les former dans les métiers liés à l’Internet des objets, le Cloud Computing, les réseaux mobiles, avec un taux de placement à 80%.

Avant l’emploi, la formation

Si les politiques publiques de l’emploi et les initiatives privées ou publiques/privées, comme Smart Tunisia  peinent à réduire le fossé entre les diplômes et les besoins des entreprises, c’est que le problème de l’employabilité est bien plus profond qu’une simple adéquation entre offre et emploi.

« Quand j’étais étudiant, deux tiers de mes professeurs étaient des chefs d’entreprises », a confié Adel Torjmen, directeur général de Sungard-Fis, lors d’un atelier organisé le 21 juillet par l’UTICA et EFE sur les nouveaux métiers technologiques et les besoins de l’économie numérique.  Diplômé de l’Ecole Centrale de Paris, Torjmen gère une entreprise technologique de plus de 500 salariés. Il plaide pour une plus grande implication de l’entreprise dans les cursus universitaires. Une telle implication permettrait de réduire les récriminations du secteur privé et de minimiser le poids de la non-employabilité qui semble peser injustement sur le dos des jeunes étudiants, plutôt que sur le système tout entier.

En attendant une refonte du système éducatif national, le ministère de l’Enseignement supérieur a mis en place, dans la discrétion, 32 centres de développement de carrières et de certification des compétences. Développés avec l’appui de l’agence américaine de développement USAID, ces centres visent à connecter l’université à son milieu socio-économique. Depuis 2013, le Centre pilote de Sousse mobilise les ressources de trois institutions : l’école nationale d’ingénieurs de Sousse, l’institut supérieur de gestion et l’institut supérieur des sciences appliquées et de technologie. Mehdi Haddada, conseiller responsable  explique que « le centre accompagne les étudiants depuis le début de la formation, jusqu’à l’obtention des diplômes et au-delà. Les formateurs, qu’ils appartiennent à l’administration ou au corps académique, veilleront au développement d’une vie estudiantine. Au programme, conseils personnalisés, mise en relation avec les entreprises pour les stages, formations complémentaires ».

A la foire de Smart Tunisia, Mehdi Haddada a été le conseiller, le temps d’une heure, des diplômés de l’Iset de Zaghouan. Le contact avec ces jeunes n’a pas été facile. Il s’est heurté à leurs doutes, leurs récits de rejets répétitifs par les employeurs et la réalité socio-économique peu avantageuse à Zaghouan.

 

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