Imaginez que vous venez de faire tomber un vase que vous avez ramené de l’autre bout du monde. Pas de panique, en quelques clics, il est désormais possible de fabriquer vous-même ce vase auquel vous tenez tant. Le genre de choses qu’on ne voit que dans des films de sciences fictions, mais qui pourtant sont aujourd’hui bien réelles. Le secret ? Les fablabs[1]. « Fab », pour fabriquer, « Lab » pour laboratoire. Le concept est simple : permettre à tous de créer et de fabriquer, grâce à des machines à commande numérique et aux logiciels open sources. L’objectif principal est de démocratiser les processus de conception, de prototypage et de fabrication d’objets. Bref, rompre avec la consommation passive, pour innover, fabriquer ou réparer. Tout a commencé aux Etats-Unis, au début des années 2000, alors qu’un certain Neil Gershenfeld, universitaire américain proposait une formation intitulée « Comment fabriquer tout, ou presque » afin d’apprendre aux étudiants à se servir des machines numériques permettant de créer n’importe quel objet.

Bricolo-créateurs

Depuis, les fablabs ne cessent d’essaimer un peu partout dans le monde : on en compte environ 700 répartis au quatre coin du globe. En Tunisie, il en existe déjà trois : le Fablab solidaire à Cité Khadra, El Fablab à La Marsa et le Club Fablab à l’Ecole Nationale d’Ingénieurs de Tunis. D’autres sont en cours de conception et bientôt, des fablabs verront le jour en dehors de la capitale.

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« Un fablab, est un espace ouvert de fabrication, de partage et d’entraide », explique Naoufel Razouane, président d’Open Fab, une association, créée en juin 2015, qui entend promouvoir la culture du Do It Yourself (DIY), l’Open Source Hardware et les Fablabs. « Nous aspirons à créer une communauté, car la nature même des fablabs est d’être dans l’échange et le partage », poursuit-il. C’est en 2010 que Naoufel Razouane a entendu parler pour la première fois du concept de fablabs. Il a alors crée la page Facebook ‘Tunisia DIY’ afin de rassembler tout les passionnés.

Aujourd’hui, nous sommes encore en phase de projets : nous allons créer une plateforme diy.tn de partage d’instructions dans la réalisation de projets DIY, pour que tout le monde puisse les reproduire ; nous allons mettre en ligne des ressources libres afin que chacun puisse y avoir accès ; nous prévoyons d’organiser des formations pour vulgariser et démocratiser la fabrication numérique.

L’association a déjà organisé son premier évènement en février dernier et a ressemblé plus de 150 personnes : ce fut le premier Festival de la Fabrication Personnelle en Tunisie. Il avait pour objectif de réunir la communauté DIY autour d’ateliers sur des thèmes comme l’électronique, la robotique, l’impression 3D, ou encore la modélisation. « Le succès de ce premier évènement témoigne de l’intérêt que porte les jeunes tunisiens pour la culture maker », se réjouit Naoufel Razouane.

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Dimension solidaire

Cet intérêt nous le retrouvons aussi au Fablab Solidaire de Cité El Khadra (Tunis). Financé par la fondation Orange, ce fablab, crée en novembre 2015 est une première en Tunisie. Animé par l’association Jeunes Sciences de Tunisie, au cœur d’un quartier populaire, il a pour vocation de lutter contre la fracture et l’exclusion numérique, tout en prônant l’innovation, le partage et la créativité. « Nous avons voulu faire de ce fablab un véritable lieu de fabrication, de création et de partage de connaissances », résume Badreddine Lasmar, secrétaire-général de l’association.

On y trouve des imprimantes 3D, une découpeuse laser, une fraiseuse numérique, ainsi qu’une panoplie de d’outils utilisés pour la réalisation d’objets divers. On se croirait dans une mini-usine, où l’esprit du Do It Yourself règne en maître. L’imprimante 3D est venue révolutionner les fablabs : commandée par un ordinateur, l’imprimante dépose de la matière (du plastique), couche par couche, jusqu’à créer l’objet souhaité, dessiné grâce à un logiciel ou scanné en 3D. « L’imprimante 3D que nous avons ici a été acheté à l’étranger, notre prochain défi va être d’en fabriquer une nous-mêmes », se projette Mortadha Dahmani, manager au sein du fablab. Ainsi, cette mouvance veut s’affranchir des systèmes de consommation et de production classique, pour pouvoir être libre de créer ce que bon lui semble. « Dans un pays comme la Tunisie où nous devons quasiment tout importé, imaginez la révolution que peut provoquer les fablabs si nous nous mettions à produire nous-mêmes ce dont nous avons besoin ? », s’exclame Naoufel Razouane. Il s’avère donc que les fablabs luttent contre la première des dépossessions : celle des savoirs et des savoirs-faires. Ce n’est pas rien.

La dimension sociale et solidaire est revendiquée au sein du tout jeune fablab de Cité El Khadra. « Dans notre association, nous avons toujours milité pour que la science soit accessible à tout le monde. Nous organisons partout en Tunisie des ateliers de robotique ou d’astronomie. Il était donc naturel pour nous que ce fablab soit également un lieu ouvert à tous », précise Badreddine Lasmar. Exemple d’un objet imaginé et crée au sein de ce fablab ? Début avril, le projet Smart Khadra a reçu le premier prix du Challenge Imake4mycity. L’idée de cet objet est venu d’un constat très simple : la pollution de l’air augmente de plus en plus et son impact, négatif sur la santé des populations, est invisible aux yeux des citoyens. L’objectif a été de créer un objet connecté qui mesure les effets de la pollution à Tunis et qui permet de la visualiser grâce à une application web et mobile. «C’était important pour nous que le projet réponde à des problématiques locales et environnementales », renchérit Mortadha Dahmani.

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Vraiment accessible à tous ?

Les fablabs sont supposés attirés une hétérogénéité de personnes aux intérêts différents. A la Cité El Khadra, on y trouve des lycéens, des étudiants, des chômeurs, des architectes ou encore des médecins. Mais l’accès n’est pas gratuit, même si les jeunes bénéficient d’un prix préférentiel. « Nous faisons payer l’utilisation des machines uniquement aux professionnels, pour les autres, ils payent seulement la matière première », explique Mortadha Dahmani. « Nous devons réfléchir à un modèle économique qui permettra à l’association de vivre et de se développer », note Badreddine Lasmar.

En effet, de nombreuses pièces sont importées de l’étranger et coûtent très chers. Le coût du fablab solidaire de Cité El Khadra a été estimé à 300 000 dinars. D’ailleurs, pour Naoufel Razouane, si le Fablab Solidaire est une grande réussite, il restera une exception dans le paysage tunisien : « c’est un modèle qui n’est pas reproductible car il a coûté très cher, seule une fondation ou peut-être une université privée peut mettre autant d’argent pour un projet comme celui-ci », fait-il remarquer. Selon le rapport de la Fondation Internet Nouvelle Générale, aucun fablab n’est capable de fonctionner sans financement public ou privé : un frein non négligeable pour son développement dans d’autres régions. Par ailleurs, l’utilisation d’une machine nécessite une formation au préalable : cela suppose donc qu’une équipe puisse se rendre disponible pour transmettre les compétences nécessaires. En effet, dans les fablabs, on ne délègue rien : on apprend par la pratique. Encore marginale en Tunisie, ces nouveaux laboratoires pourraient pourtant participer à lutter contre l’exclusion sociale et à renforcer la capacité de créer localement des solutions aux problèmes locaux.

[1] Une charte doit être respectée pour s’inscrire dans la communauté des fablabs,

 

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