Recevoir des personnalités nationales. Voilà à quoi semble se résumer l’approche présidentielle sédentaire de sortie de crise, au moment où les répliques du séisme social de Kasserine atteignent Tunis. Ainsi, pour la troisième semaine consécutive, Béji Caïd Essebsi continue de recevoir divers « VIP » en vue d’interminables consultations. C’est à se demander si à Carthage on a la même notion du temps que celle du brûlant dossier de l’emploi.

Hafedh-Caid-Essebsi-Taoufik-Baccar

Le défilé de la nonchalance

C’est par une figure du passé que le président de la République a entamé le 8 février ce troisième round de paisibles concertations : Abderrahim Zouari, ancien multi-ministre de Ben Ali, notamment aux Affaires sociales. Que pouvait bien raconter cet homme, l’un des artisans de la politique désastreuse ayant mené à la révolution de 2011, à un président visiblement en mal d’inspiration ?

Soucieux de transmettre une image pluraliste, Essebsi rencontrait aussi vendredi Mustapha Ben Jaâfar. Beau joueur, l’ancien président de l’Assemblée constituante concèdera qu’« il y a eu une accumulation d’erreurs, y compris dans la période précédente ». Un passage de l’entrevue que le service communication de la présidence a bien pris soin de garder au montage.

Le 9 février, le fils imitait le père. Aussi Hafedh Caïd Essebsi a-t-il reçu au siège de Nidaa Tounes Taoufik Baccar, ancien ministre des Finances et gouverneur de la Banque centrale tunisienne du temps de l’ancien régime, dernier RCDiste à occuper ce poste dont il fut chassé le 17 janvier 2011.

La dernière fois que Baccar avait refait parler de lui, c’était en août 2015, lorsque son frère, Mongi Baccar, était accusé par I-Watch de conflit d’intérêts. C’est lui qui avait en effet procédé via Ficom Etudes & Conseil à l’audit de la Banque de l’Habitat en vue de l’adoption de la loi de recapitalisation des banques, alors même que son frère porte une responsabilité dans la dégradation de la de la situation des trois banques publiques à travers l’annulation illégale des dettes d’un certain nombre d’hommes d’affaires corrompus.

Mais Essebsi père et fils ne sont pas les seuls à faire preuve d’un manque d’imagination dans leurs recettes éculées de sortie de crise, s’entêtant à reconduire les mêmes recettes de l’échec.

En duplex le 11 février lors de l’émission « le 8ème jour », l’ennemi fratricide Mohsen Marzouk est apparu avec à sa droite un portrait de Habib Bourguiba jeune, martelant que son futur parti politique, dont l’annonce est attendue pour le 20 mars prochain, est un parti national-moderniste. Interrogé sur son nom, le leader sécessionniste affirme qu’il hésite entre « le projet » et « al Horra », du même nom que le bloc parlementaire affranchi, substantif féminin signifiant par métonymie « la femme libre », sorte de message subliminal de drague destiné à l’électorat féminin, jadis principal réservoir de voix de Nidaa Tounes. Dans son Sfax natal, Marzouk s’offrait aujourd’hui dimanche une démonstration de force, lors de ce qu’il a appelé « une consultation nationale élargie » censée déterminer les orientations générales de sa future formation.

Tensions toujours vives en région

Loin de se préoccuper de ces mises en scène politiciennes, plusieurs viviers de tensions se sont ravivés notamment à Kasserine, au Kef, à Sidi Bouzid, à Gafsa et dans la capitale cette semaine. A Foussana (gouvernorat de Kasserine), des manifestants ont érigé des barricades bloquant les routes avec des pneus brûlés, tandis qu’au siège du gouvernorat, les tentatives de suicide collectif par pendaison continuaient en marge du sit-in toujours en vigueur. A Dahmani (gouvernorat du Kef), créatifs contrairement aux élites politiques, des sit-ineurs ont organisé des représentations théâtrales et des récitals de poésie en guise de protestation devant le siège de la délégation de la ville.

Reçus au palais de Carthage jeudi, les députés de Sidi Bouzid ont prévenu Essebsi de la situation sociale encore explosive dans leur circonscription. Au même moment, un laconique communiqué publié par le site de la présidence du gouvernement annonçait le limogeage sans ménagement du gouverneur de Gafsa. Taïeb Zarai n’y aura ainsi passé qu’à peine 10 mois. Des sources à la Kasbah avancent que cela fait suite à des « défaillances », en particulier dans la gestion des négociations sociales dans le secteur du phosphate, où l’homme n’a pas pu mettre un terme aux tensions à répétition.

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A Tunis, des dizaines de diplômés chômeurs, arrivés de Kasserine, campent depuis plusieurs jours aux abords du ministère de l’Emploi où ils ont cousu leurs lèvres et entamé une grève de la faim, dans une certaine indifférence médiatique. Reçus vendredi par le ministre Zied Ladhari autour d’une houleuse séance de négociations avec des officiels, ils ont dit toute leur détresse et réitéré leurs menaces de suicide.

Dimanche 14 février, un communiqué de la TAP repris par la page officielle de la présidence du gouvernement annonce que l’état de santé de Habib Essid « s’est amélioré », évoquant une inflammation aiguë suivie d’une contre-indication dans le traitement. Avec un chef de gouvernement amoindri, et un Parlement miné par l’absentéisme, les luttes intestines et les lenteurs, on voit mal comment l’actuel pouvoir pourrait sortir indemne d’une crise qui s’installe dans la durée. Surtout si une guerre imminente de l’OTAN en Libye viendrait aggraver la situation économique du pays dans les prochains jours.

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