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Depuis le 14 janvier 2011, on a vu naître en Tunisie une floraison d’associations. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 18494 associations en 2015[1] contre 9700 au lendemain de la Révolution. Evidemment, toutes n’ont pas les mêmes degrés d’implications, et toutes, n’ont pas vocation à participer au développement et à la construction de la Tunisie post-révolution. Les associations qui nous intéressent dans le cadre de cet article, sont celles qui sont portées par des citoyens qui agissent à une échelle locale et qui repensent les fondements de notre société dans des domaines aussi diverse que l’agriculture, l’économie, les modes de gouvernance, l’habitation, la santé ou encore l’éducation. Ces « forces souterraines », comme les appellent Edgar Morin : isolées, discrètes, marginales, presqu’invisibles. Il existe déjà, sur tout le territoire, des initiatives locales qui apportent des solutions concrètes à des problèmes profonds. Nous pouvons donner de nombreux exemples : l’association de Sauvegarde de l’Oasis de Chenini qui aide les agriculteurs à se convertir à l’agriculture biologique ; Amine Draoui, à Mornag, qui proposent de réconcilier les enfants avec la nature grâce à sa ferme pédagogique ; la coopérative Nomad 08 qui aspirent à l’autogestion, au recyclage et à l’innovation ; l’association Action Associative qui a initié plusieurs municipalités à la démocratie participative ; les enseignants qui mettent en place des méthodes où le savoir est aussi important que le savoir-faire et le savoir-être. Bref, des citoyens qui se battent contre le sentiment d’impuissance dans un pays où d’une part, les crises ne cessent de se multiplier, et où d’autre part le champ des possibles est immense.

La société civile au cœur du changement ?

« La société civile tunisienne a essentiellement quatre types de missions : la dénonciation, la sensibilisation, la contribution au développement socio-éco-culturel du pays, et enfin, elle est une force de proposition », synthétise Kouraich Jaouahdou, président de l’association Action Associative et spécialiste du milieu associatif. « Tout au long de ces cinq années, elle a prouvé qu’elle pouvait changer la donne à différents niveaux ! », se réjouit-il. Plus encore, ces initiatives peuvent laissés penser que la société civile n’est pas seulement une force de proposition, mais est aussi une force de transformation.

L’idée est donc d’agir localement pour éviter les résistances qu’on peut rencontrer dès qu’on s’attaque à un niveau macro. Ces expériences, pour la plupart d’entre-elles menées à une échelle locale où chacun peut agir et mesurer les répercussions de ses actions, se multiplient. La société civile est-elle aujourd’hui au cœur du changement ? Elle semble, en tout cas, jouer un rôle fondamental dans les bouleversements et les transformations de notre société. « Ce qui est sûr c’est que la société civile tunisienne est en train de devenir un véritable cinquième pouvoir », observe Kouraich Jaouahdou. L’Histoire a démontré que si le changement est effectivement mené par une élite technocratique il n’en demeure pas moins que l’appareil gouvernemental s’adapte aux changements survenus au sein de la société civile.

Dans le même sens, Edgar Morin affirme que les changements radicaux de l’humanité ont commencé par l’invention de pratiques et de modèles isolés qui étaient le fait d’une minorité de personnes. Puis, un évènement, un contexte particulier, a permis à ces innovations sociales, économiques ou spirituelles de se généraliser. Cette généralisation, qu’on appelle « masse critique » est susceptible de faire basculer le cours des choses. Ce basculement, ou cette « métamorphose »[2] marque la rencontre entre un changement de vision du monde et l’apport d’innovations structurelles. Il reste cependant difficile d’évaluer l’ampleur de ces dynamiques et de savoir si elles resteront isolées et marginales ou si elles deviendront, à terme, le fait d’une minorité agissante.

Et l’Etat ?

Mais si ces initiatives redéfinissent notre système et apportent des solutions concrètes et positives, quid du rôle de l’Etat ? « La société civile joue principalement un rôle de contributeur et n’a pas vocation à se substituer à l’Etat », souligne Kouraich Jaouahdou. Pourtant, il met en garde : « les associations doivent collaborer avec les pouvoirs publics, notamment pour avoir accès à des informations ou pour les autorisations diverses, mais ne doit à aucun moment mettre en péril son indépendance ». Par ailleurs, pour cet expert du milieu associatif tunisien, collaborer avec l’Etat est aussi un moyen de contrôler l’activité de ce dernier et d’éviter le retour de l’Etat tout-puissant.

Même constat pour Damiano De Facci, doctorant en sociologie à l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain : « depuis les dernières élections, il y a un durcissement vis-à-vis des associations, notamment celles qui travaillent dans le domaine culturel. Il y a donc un juste équilibre à trouver entre l’indépendance de la société civile et les inévitables alliances qu’elle doit faire auprès des pouvoirs publics pour mener à bien ses projets ». En effet, dans un contexte comme celui de la Tunisie où l’Etat garde une place centrale, il semble presque inévitable d’en faire un partenaire, notamment dans des domaines comme celui de la décentralisation, de la gouvernance participative, ou de la lutte contre le chômage. Cependant, la société civile ne doit en aucun cas attendre la bénédiction de l’Etat : « nous n’attendons pas la permission des politiques, nous agissons, puis nous allons les voir pour leur dire : regardez, ça marche, suivez-nous ! ». En effet, les « acteurs du changement » partent du principe que nous assistons à la fin de l’Etat-providence et que les « puissants » n’ont pas le monopole du changement.

Dépasser les clivages idéologiques

Mais au-delà de l’Etat, qui peut parfois être un frein à l’épanouissement de la société civile tunisienne, les associations doivent faire face à de nombreux défis, dont la nécessité de dépasser les clivages idéologiques. En effet, les associations tunisiennes sont très marquées par différents courants idéologiques qui « empoisonnent » le milieu. Or, les différentes dynamiques que nous avons évoquées plus haut sont intéressantes dans la mesure où elles sont au-delà des affinités politiques, culturelles, religieuses et générationnelles. « Savoir si oui ou non on va installer un jardin public dans telle ville, n’a rien d’idéologique ! En travaillant sur le budget participatif j’ai réalisé combien les clivages que nous connaissons disparaissent lorsqu’il s’agit du l’intérêt commun », s’enthousiasme Kouraich Jaouahdou. Ainsi, le caractère pragmatique des objectifs poursuivis prennent le dessus.

« Il y a nécessité pour les associations de se mettre en réseau autour de problématiques communes et de créer des synergies fortes afin d’en finir avec le clivage islamistes/laïques », explique Damiano De Facci. Finalement, c’est aussi la façon de s’engager qui est en train de prendre de nouvelles formes, avec une génération qui est davantage tournée vers l’infra-politique[2], plutôt que dans des discours idéologisés. Si ces cinq dernières années ont été l’occasion pour la société civile de se structurer et d’enclencher des dynamiques qui revitalisent les questions de la démocratie, de l’écologie, de la culture ou encore de l’économie, le chemin est encore long. Mais déjà de nombreuses initiatives citoyennes nous ont prouvé que des solutions existent et fonctionnent.

 

[1] http://www.ifeda.org.tn/stats/francais.pdf

[2] « Une grande variété de formes discrètes de résistance qui n’osent pas dire leur nom », c’est ainsi que l’anthropologue américain James Scott définit le concept d’« infra-politique » dont il est à l’origine.

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