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Après l’inattendu prix Nobel de la paix, deux autres importantes distinctions internationales ont été délivrées coup sur coup cette semaine pour saluer ce qu’il est convenu d’appeler le modèle tunisien. Le 27 octobre, Béji Caid Essebsi et Rached Ghannouchi ont été faits lauréats du prix de l’International Crisis Group (ICG) des « pionniers en matière de construction de la paix ». Sayida Ounissi élue Ennahdha, Wafa Makhlouf élue Nidaa Tounes, relativement méconnues, et Yassine Brahim seront quant à eux décorés par L’Institut national démocratique pour les affaires internationales (NDI), annonce l’Institut américain le 28 octobre. Que récompense-t-on au juste, et quelle sera l’incidence de ces ornements, prestigieux mais probablement hâtifs, sur l’action de l’opposition ?

Dimanche 1er novembre, les rixes et autres violences physiques entre factions Nidaa Tounes font la Une de la presse électronique : « la réunion extraordinaire du bureau exécutif de Nidaa Tounes à Hammamet a été annulée, suite à l’arrivée d’un groupe de saboteurs armés », peut-on notamment lire y compris sur l’un des sites d’info proches du parti. C’est la première fois que les barres de fer font leur retour sur la scène publique depuis les évènements du 4 décembre 2012, Place Mohamed Ali. La Tunisie serait-elle en train de renouer avec son passé politique jalonné de violences ?

Ce n’est manifestement pas ce sur quoi ont misé l’ICG, le NDI et le comité du Nobel. Déjà en 2009, de nombreux observateurs avaient sévèrement critiqué le fait que le prix Nobel de la paix soit décerné à Barak Obama « pour ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationales entre les peuples ». Ainsi Lech Walesa avait jugé ce Nobel prématuré, « faute de percée concrète à l’actif du président américain ». D’autres ont estimé que le prix inaugurait une nouvelle tradition du « Nobel en amont », censé davantage impulser que consacrer une œuvre en devenir.

C’est cette tendance qui semble aujourd’hui s’être installée à l’échelle internationale, avec des organismes privilégiant la symbolique et l’encouragement, non sans prise de risque…

Une paix civile couteuse voire factice

Mais que récompensent au juste toutes ces décorations washingtoniennes ? Dès 2014, année électorale charnière, face à l’absence de consignes de votes d’Ennahdha et à la cohabitation qui se profilait, certaines voix avaient émis des craintes et des mises en garde contre la tentation pour des forces de l’ancien régime « rebranded » de procéder à un simple agrandissement du cercle du pouvoir, en y intégrant l’islam politique.

Force est de constater que cette prédiction se vérifie aujourd’hui à l’approche des élections municipales, où les appels mutuels des deux partis dominants à se présenter via des listes communes se font de plus en plus insistants, sur fond de projet de système de scrutin favorisant la mainmise bicéphale conservatrice sur les municipalités, dernière strate du pouvoir.

A ce déficit de pluralisme s’ajoute un rôle de l’UGTT qui confine de plus en plus à l’assistance qu’à la régulation de la part de la centrale syndicale, dont le secrétaire général Houssine Abbassi étudiait cordialement cette semaine avec le président Béji Caïd Essebsi le meilleur moyen de « capitaliser » sur le prix Nobel de la paix.

Portée par ce qu’elle interprète comme un état de grâce politique né d’une reconnaissance internationale spécifique à son égard, la présidence de la République a pris quelques libertés lors de la rentrée de la magistrature cette année, en reconfigurant l’enceinte abritant la célébration d’une manière qui n’est pas sans rappeler l’hyperprésidence pré-révolution. Une disposition qui inquiète l’un des juges présents, Ahmed Rahmouni, sur le futur de la séparation des pouvoirs.

Par ailleurs, quelques jours avant sa décoration par la plus haute distinction du NDI, le néolibéral ministre du Développement Yassine Brahim se trouve pris dans la tourmente d’une affaire d’atteinte à la souveraineté nationale, pour avoir recouru à la banque d’affaires française Lazard en vue de l’élaboration du plan quinquennal.

Les instances internationales sont-elles allées vite en besogne ?

Il existe encore dans la société tunisienne ce que l’on pourrait considérer comme étant des îlots de résistance à la restauration d’une nouvelle oligarchie, à l’image de la campagne des jeunes de « Manich Msemah », contre le projet de loi de réconciliation économique, un texte désavoué par la Commission de Venise sur le fond.

Ce sont ces forces vives qui seront sans doute les premiers à pâtir de cet élan international couronnant la sécurité et le consensus avant tout, cet élan qui adoube ce que Gilbert Naccache qualifiait de « sous-démocratie » en deçà des aspirations des révolutionnaires.

Si l’opinion internationale continue de voir la Tunisie à travers le prisme de cet unanimisme béat, il sera sûrement plus facile désormais de faire passer les efforts de la jeunesse militante comme le fait de quelques marginaux illuminés, surtout auprès de l’étranger, moins attentif aux subtilités et la complexité locales.

La tentative d’assassinat présumée de Ridha Chafeddine, la veille de l’obtention du Nobel, sonnait comme une alerte. Les batailles de chiffonniers du parti au pouvoir laissent à penser aujourd’hui que la violence des Ligues de protection de la révolution n’a finalement fait que changer de camp.

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