Par Ghassen Ben Khelifa, traduit de l’arabe par Amal Bint Nadia.

Mohsen-Marzouk

Un constat des traces du mémorandum d’entente avec les Etats-Unis

Ce mémorandum d’entente a été signé le 20 mai dernier à Washington entre la Tunisie, représentée par Mohsen Marzouk et les Etats-Unis d’Amérique, représentés par John Kerry (Ministre des Affaires étrangères). Cette signature, sous le regard du président de la République tunisienne, Béji Caid Essebsi, a provoqué une vague de controverses.

Ces discussions argumentées autour du mémorandum d’entente se sont focalisées sur deux questions : Quelle qualité attribuée à Mohsen Marzouk lui permet de signer tel convention ? Et sur quoi porte ce document ?

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Le débat juridique autour de la première interrogation a fini par se dissoudre, après qu’il s’est avéré, qu’au moment de la signature, Mohsen Marzouk était dans la position de Ministre Conseiller à la Présidence de la République, peu avant de s’en séparer pour présider le parti de Nidaa Tounes. Dès lors, une polémique sur la grande influence qu’a Marzouk, de par les couloirs du palais de Carthage, et sur ses ambitions politiques, a vu le jour. Lors de cette visite à Washington, Marzouk a notamment fait resurgir l’ancien Directeur Régional de Freedom House en Afrique du Nord. Ce qui a, d’autant plus, animer la polémique. Wikileaxs avait, auparavant, révélé les anciennes et privilégiées relations avec les Américains de Marzouk.

Toutefois, de nombreux observateurs ont analysé cette polémique de près et avec suspicion. Leur observation s’est axée sur la coïncidence de la signature de ce protocole et l’annonce faite par le président des Etats Unis d’Amérique sur son intention d’accorder le statut d’« allié majeur non membre de l’OTAN ». Surtout que, du côté américain, il a été confirmé que cette décision sera mise en vigueur au mois de juillet 2015, sans que cela ne soit exposé aux Tunisiens et sans avoir consulté le parlement tunisien.

Divulgation du contenu du document

Suite à de nombreuses demandes pour la révélation du contenu du document signé, le ministère tunisien des Affaires étrangères a publié, près de trois mois après la signature, le contenu de mémorandum en langue anglaise. Celui-ci se compose de quatre sections, étiquetées comme suit : La coopération sécuritaire, le progrès économique, la consolidation des acquis démocratiques et enfin la coopération stratégique.

Mis-à-part les « valeurs et intérêts communs » et la « condamnation des attaques contre les civils et les forces de sécurité en Tunisie », ce document évoque des questions importantes, comme le développement de la coopération militaire à travers des programmes qui visent le renforcement de la sécurité nationale dans son combat engagé face aux défis régionaux. Ainsi que de permettre à la Tunisie d’acheter des « équipements et services militaires américains ».

Ce qui attire encore plus d’attention, c’est un document intitulé « Fact Sheet » publié par la maison blanche, au lendemain de la signature du mémorandum d’entente. Ce dernier comprend les plus importantes mesures prises par l’administration américaine au cours des dernières années ainsi que celles qu’elle compte prendre dans le but d’« aider la Tunisie » dans divers domaines. Cette fiche, qui n’a pas reçu l’attention médiatique attendue, contrairement au mémorandum, comprend la question d’octroi à la Tunisie du statut d’« allié majeur non membre de l’OTAN ». Des détails sur les formes possibles d’« aide » que les Américains ont l’intention de soumettre dans les domaines sécuritaires et économiques y sont inscrits.

L’économie au service de la politique

Ce mémorandum d’entente assigne un espace important aux questions économiques. Il s’axe clairement sur les « politiques de réforme », auxquelles les deux parties prenantes de ce protocole attribuent une grande importance pour la prospérité de l’investissement, le commerce bilatéral et le secteur privé. Et afin de facilité la réalisation de ces « réformes » exigées par les institutions financières mondiales, les Etats-Unis d’Amérique expriment leur volonté de travailler avec le gouvernement tunisien sur l’élaboration d’une stratégie de coopération pour le développement du pays.

Malgré le fait que ce « Fact Sheet » parle, dès son premier paragraphe, des détails d’« aides financières » attribuées à la Tunisie par les USA, la seule action concrète qu’elle a rapporté, est la volonté conditionnelle exprimée avec tacitement de Washington. Celle-ci est de fournir une garantie d’octroi d’un nouveau prêt de 500 millions de dollars, dans le but de soutenir l’accomplissement du programme de réforme en Tunisie. A ce sujet, Fathi Chemkhi, député et l’un des leaders du Front Populaire, spécialisé dans le dossier de l’endettement étranger, déclare à Nawaat que ceci est « la poursuite de la même politique américaine durant ces dernières années ». Il ajoute au sujet de cette politique qui contrairement à « l’aliénation qui se distingue vers la fin de l’ère de Ben Ali », se base principalement sur « l’enthousiasme des Américains face au chemin qu’orchestre la transition démocratique, selon les normes libérales qui ne tiennent pas compte de la justice sociale ».

Fathi Chemkhi précise que les États-Unis ne considèrent pas la Tunisie en tant qu’un important marché qu’ils visent d’envahir ou d’y investir massivement. En revanche, selon lui, le plus important, c’est l’emplacement stratégique en Afrique du Nord qu’occupe la Tunisie, et l’impact qu’il pourrait y avoir sur le reste de la région si ce pays « réussie sa transition démocratique libérale ». Ce qui explique la concentration des documents concernant l’« application des réformes demandées par les institutions financières mondiales, conjuguées avec des réformes politiques ». En effet, pour les USA, « la Tunisie a une grande importance politique et sécuritaire, qu’économique ».

Malgré l’importance relative à la décision d’affecter une garantie de prêt « que les USA n’ont pris auparavant qu’avec Israël », ça ne reflète pas, selon Chemkhi, une décision stratégique pour soutenir l’économie tunisienne. Il considère que c’est plutôt une procédure « à court terme ; tout comme quand un individu procure quelques litres d’essence à une voiture en panne, qui lui permettront d’accéder à la station d’alimentation, mais de ne pas aller plus loin ».

Le député assigné aux dossiers des « dettes odieuses » n’exclut pas le fait que les Américains auraient présenté des demandes reliées à la défense militaire ou à la sécurité mais qui n’avaient pas été révélées par les documents en question, en contrepartie à l’augmentation promise au niveau des « aides financières ». Une augmentation qui a été rejetée par le Sénat des États-Unis, un mois avant, après que le Congrès ait déjà donné son accord.

Dans les domaines militaire et sécuritaire : que de simples « aides » ?

Concernant la sécurité, les points les plus importants évoqués dans le protocole viennent rappeler que « les deux gouvernements appuient sur l’importance des aides militaires étrangères qui se schématisent dans la facilitation des achats de matériel et service militaires américains ». En effet, le « Fact Sheet » indique à ce sujet « la volonté de l’administration américaine d’allouer un montant supplémentaire, de 30 millions de dollars, cette année » sous le statut de « financement militaire étranger », en vue de renforcer la capacité de la Tunisie dans sa « guerre contre le terrorisme », pour « le contrôle des frontières », ainsi que « la coordination sécuritaire conjointe ».

Cette même fiche stipule que « le programme des Foreign Military Sales a facilité à la Tunisie l’acquisition de 8 hélicoptères (type uh-60m black hawk), afin d’aider le pays à déjouer les menaces extérieures, de renforcer les capacités de défense et de soutenir les opérations en place pour faire face au terrorisme ».

Ces hélicoptères sont probablement le premier lot des 12 hélicoptères du même type, qu’a confirmé BCE, récemment, avoir reçu. Cette commande remonte à l’année dernière et a déjà été annoncée par l’ancien président Moncef Marzouki.

Craintes des clauses secrètes

En étudiant le contenu du mémorandum d’entente, rien ne prouve qu’elle dépasse ce qui est nécessaire à l’octroi de la Tunisie du statut d’« allié majeur non membre de l’OTAN » comme les « facilitations dans les domaines des ventes et coopération militaire ». Cependant, il en peut être facilement déduit que ce mémorandum augmente la probabilité de l’installation des forces militaires américaines sur le territoire du pays bénéficiant du statut d’« allié majeur non membre de l’OTAN ». Surtout que parmi les 15 pays bénéficiaires du même statut, au moins 11 ont connu différentes formes de présence militaire américaine, ou des coopérations solides avec les USA contre d’autres pays. Ces pays ne sont autre que : Le japon, l’entité sioniste (avant l’octroi du statut d’allié stratégique, l’an dernier), la Corée du Sud, L’Egypte, La Philippine, La Thaïlande, le Kuwait, Le Bahrain, La Jordanie, L’Iran, L’Afghanistan, Le Pakistan.

L’annonce de l’attribution de ce statut à la Tunisie n’a soulevé qu’une timide polémique, dont Hamma Hammemi, porte-parole du Front Populaire, fut l’un des pionniers. Ce dernier a exprimé son refus face à l’adhésion de la Tunisie à une quelconque forme d’alliance. Cependant, cette annonce a déclenché craintes et spéculations de plusieurs adeptes.

Nabil Naali, chercheur dans la pensée (philosophie) stratégique américaine, trouve que cette décision « n’est pas gratuite ». Ce dernier considère que ce mémorandum est « le document le plus important et le plus dangereux qui a été signée depuis le 17 décembre 2010 ». Il ne fait aucun doute pour Naali (écrivain et nationaliste), que « l’emplacement géographique de la Tunisie, adjacent de Libye et l’Algérie, ainsi que leurs richesses et réserves stratégiques, pétrolières et de gaz, et la stratification de la Libye, et sa transformation en un “Etat en vain”, fait que l’administration américaine songe à ce que la Tunisie puisse lui fournir une plateforme et les bases pour accomplir ses plans ». Naali, ainsi que d’autres observateurs et politiciens craignent la possibilité de mise en place de base militaire américaine sur le territoire tunisien. Cette crainte n’est autre que le résultat du vœu connu des Etat Unis, celui qui consiste à transférer le quartier général de commandement militaire américain en Afrique (projet connu sous le nom de AFRICOM), en Afrique du Nord. Ainsi, les USA pourront dépasser le rejet de l’Afrique – celui de l’Algérie plus précisément – et s’installer dans cette région stratégique.

En outre, ces préoccupations se sont multipliées suite à la publication d’un article sur The Wall Street Journal. Publié quelques jours après la visite de BCE à Washington, l’article en question rapporte que selon un responsable américain qui gardera l’anonymat, les USA tentent de trouver un compromis avec la Tunisie et l’Egypte, dans le but d’être autorisé à l’utilisation des bases militaires des deux pays. Et ce pour faciliter le vol des aéronefs sans pilote sur le territoire libyen afin de surveiller « Daech » et la combattre.

Ce qui a d’autant plus alimenté ces craintes, c’est ce qui a été déclaré dans les milieux officiels algériens et les proches du pouvoir. Ce qui a exigé un démenti officiel du côté tunisien ainsi que des garanties annoncées par Khemaies Aljhinaoui, conseiller diplomatique du président BCE, au président Bouteflika.

Cependant, en Tunisie, certaines questions autour des résultats de cette visite à Washington et l’énigme derrière les « clauses secrètes » qui figurent dans le mémorandum d’entente restent en suspens pour certains, dont Mohamed Abbou, secrétaire général du parti Attayar (Courant Démocrate).

Au-delà du questionnement, Nabil Naala considère que les actions récentes des États-Unis vis-à-vis de la Tunisie ne sont pas le fruit du hasard, pointant du doigt, à ce sujet, le choix de David Rubenstein en tant que nouvel ambassadeur, ainsi que la « visite de travail » du secrétaire général adjoint de l’OTAN dans une période critique que traverse la Tunisie au niveau intérieur, régional et international. Et « ceci ne s’intègre pas que dans le dialogue méditerranéen », précise ce dernier. En revanche, il relève la volonté des Américains à « essayer de former une doctrine militaire à l’institution militaire tunisienne, ce qui garantit leurs intérêts vitaux et stratégiques ».

Il prévoit dans ce contexte que les Etats-Unis ne se limitent pas au statut de « principale allié », pour la Tunisie. Et estime que « les caractéristiques de “partenaire stratégique” se profilent progressivement » à l’horizon.

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