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« Off » comme un son qui s’arrête tout en laissant place à un silence assourdissant. « Off » comme un disque rayé, voué à l’agonie avant sa totale disparition. Il s’entête pourtant à tourner encore et encore.

« Off » comme les pages d’une partition sur-jouée, noircies par la cruelle gratuité des « bis repetita », lancés dans le tourbillon parasitaire des confusions.

Comment écrire sur autre chose que sur les vicissitudes d’un terrorisme individuel, actionné par un loup solitaire, compatriote, frère, voisin, ami, faucheur de vies humaines ? De surcroît sur ce sol tantôt humide, tantôt aride qu’est celui de notre pays ?

Et pourtant, les mots ne viennent pas, ne s’alignent pas. Les mots se bousculent. Les mots se font la guerre.

Alors, pour cette fois-ci, le numéro de notre chronique n’aura pas de numéro.

Il sera parachuté dans une série, dans un rituel. Une chronique, n’est-ce pas un recueil de faits consignés suivant un ordre ou un type particulier ? Celle-ci sera sans ordre et sans type. Elle sera désordre et chaos. Elle sera sans-titre.

Chronique, elle sera, oui. Mais comme une maladie alors. Car, qu’est-ce donc ce terrorisme « nouvelle vague » sinon une chronicité hypra pathologique ?

Son visage. Son Identité. Sa culture. Son origine. La source du mal ? Questionnements qui ont mené et qui mèneront tous vers un trou noir. De plus en plus noir. Hypocrisie enchaînée dans la corruption des valeurs sentimentales ou sentimentalistes. À vous de voir…

Massacre de 39 personnes et presque autant de blessés. Seulement des « touristes » disent-ils ? Ne sont-ils pas des individus comme nous, et comme tous les autres ? Macabre.

Assurément, ce sont principalement les Occidentaux qui sont visés par le terrorisme ayant pour étendard le « jihad islamiste », ces derniers étant la progéniture de leur éternel adversaire, l’Occident. À ce propos, le premier ministre français Manuel Valls, a même parlé de « guerre de civilisation ». Mais nous, n’est-ce pas l’ennemi venant de l’intérieur que nous devons regarder.

Comment sortir de son mutisme pour discourir d’une radicalisation souterraine, travaillant dans le silence abyssal que peut peuvent représenter les secrets des ténèbres ? Comment retracer l’itinéraire d’un jeune homme ordinaire, un enfant de la Mère Tunisie ? Un brillant étudiant de 23 ans au-dessus de tout soupçon. De l’éclosion d’une destinée en cours à la sauvagerie terroriste n’y aurait-il qu’un pas ?

Face à cela, comment réagissent les figures politiques nationales, les grands médias et l’opinion générale ?

Les plateaux « télé » n’ont pas changé. L’hystérie ambiante est perpétuellement de mise. Les tables rondes « politique » donnent l’une après l’autre le tournis cérébral et les images audiovisuelles s’enchaînent dans la rythmique d’une sourde rhétorique. Une nausée collective qui ne cesse de s’accrocher à ses courbes ascendantes.

Quand la première chaîne publique El Watania 1 floute les verres des touristes rescapés interviewés, car ils semblent remplis d’un liquide qui est ou qui fait penser à du vin, où sommes-nous ? Quand l’opinion de masse acquiesce, où irons-nous ?

Quand la chaîne privée Nessma lors d’un plateau politique (dans les heures qui ont suivi l’attentat de Sousse le vendredi 26 juin 2015) invite entre autres personnages Abdellatif El Mekki, et que ce dernier appelle à l’union nationale et au combat unifié de tous les Tunisiens contre le terrorisme, alors qu’il a encouragé à l’impunité des extrémistes jihadistes terroristes, lorsqu’il était ministre, à deux reprises, dans les gouvernements Jebali puis Larayedh, que devons-nous penser ?

Quand quelques heures après, également le jour de l’attentat, dans la soirée, toujours lors d’un plateau politique, ici sur la chaîne privée Ettounsia TV (celle hébergée sur El Hiwar Ettounsi), un membre de Nida Tounès prône, fermement, un retour à la police en service sous la présidence de Ben-Ali, sous prétexte qu’au sein de ce corps policier, ne l’oublions pas politique, existe de multiples compétences, quelles prises de positon peuvent s’installer dans nos esprits?

Et ce n’est pas seulement à la télévision que l’on propose un come-back à l’ancien régime. Une recrudescence affligeante des opinions tunisiennes qui ré-applaudissent en masse les manières et procédures sécuritaires ben-aliennes est plus qu’évidente sur les réseaux sociaux. Nous avons même pu y lire des statuts et commentaires rendant un fervent hommage à Ali Seriati, le qualifiant d’ « Homme qu’il faut pour la situation qu’il faut », « de vrai chef sérieux et imposant », « d’homme de pouvoir respecté de tous » ou encore de « poigne de fer ».

Alors, ce que l’on appelle la « jeune démocratie » tunisienne n’est pas seulement en péril à cause de la menace terroriste. Elle l’est surtout par le renforcement, nous dirions même l’aggravation, de l’opinion publique devant le retour aux méthodes inacceptables de la police politique nourrie au sein du régime de Zaba. Les plus vieilles démocraties ont vécu, vivent et vivront encore des attentats terroristes. Prônent-ils pour autant des méthodes sécuritaires niant les fondements mêmes de leur démocratie ?

Est-ce qu’un État de droit peut mettre en place des services de police capables de contrer et de combattre le terrorisme sans remettre en question ses propres valeurs ? Cette problématique est bien réelle. Et pas seulement pour la Tunisie. Les gouvernements français, britanniques, allemands ou américains se préoccupent également de la question.

Les responsables gouvernementaux tunisiens affirment que les formules sécuritaires renforcées et corsées ne seront appliquées que sur les réseaux terroristes et que des lois spécifiques leur seront octroyées. Mais pourront-ils seulement éviter les débordements ?

Tous les Tunisiens se rappellent des propos de Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Affaires étrangères sous le gouvernement Sarkozy, en janvier 2011, quelques jours avant la chute de Ben-Ali, lorsqu’elle lui a proposé son aide en lui offrant le « savoir-faire français » pour régler ses questions sécuritaires et « mater » la rébellion tunisienne. « Savoir-faire » bradé par la livraison de grenades lacrymogènes qu’elle n’a jamais pu envoyer, car Ben-Ali fuira le pays quelques jours après. Mais l’intention de le faire a bel et bien été au rendez-vous.

Aujourd’hui, c’est le chef de l’Etat Beji Caïd Essebsi et son gouvernement en place qui demandent de l’aide à la France et à son « savoir-faire sécuritaire mondialement reconnu ». Ils le demandent également à l’Union Européenne

Ils pensent tous que la guerre contre le terrorisme est au-dessus de nos moyens. Lorsque nous savons, d’après l’analyse de responsables militaires reconnus à l’échelle internationale, que pour suivre un terroriste potentiel, il faut débloquer jusqu’à huit hommes, tous monopolisés pour une surveillance24h sur 24, l’on saisit donc l’impossibilité pour notre pays d’assurer en matière d’effectifs.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, des centaines de touristes quittent la Tunisie. L’économie en sera impitoyablement touchée, cela est clair comme de l’eau de roche. De nombreux emplois dépendent directement ou indirectement du secteur touristique. Beaucoup d’enseignes fermeront boutique. Irréversible. Que feront alors tous ces nouveaux chômeurs ? Vers qui et vers quoi vont-ils se diriger ?

L’optimisme ne doit pas être « bonnes manières ». L optimisme n’est pas politesse. L’optimisme est un sentiment qui vous envahit, et quand il est absent, cela se sent. Présentement, il fait défaut.

Le chemin vers la liberté est encore long. Vers la vérité aussi, car ne l’oublions jamais : tant que les procès de feu Belaid et Brahmi n’auront pas abouti à la condamnation des commanditaires de leurs assassinats, tant que l’exactitude des faits qui ont mené à la disparition de Chourabi et de Guetari ne sera pas connue de tous, le terrorisme aura de beaux jours devant lui en Tunisie.

Le monde est en guerre contre le terrorisme. Cela n’a jamais été aussi vrai. « Nous devons être plus forts que le terrorisme », « nous nous devons de gagner cette bataille », etc. Une série de phrases toutes faites qui n’en finissent plus de s’aligner sur une théorisation des faits qui embarrasse de plus en plus l’action déterminante.

Nous nous rappelons encore de la médiocrité de la campagne touristique qui a suivi l’attentat du Bardo. Espérons qu’il n’en sera pas de même au lendemain de l’attentat de Sousse El Kantaoui. Au lieu d’essayer de prévenir une saison blanche qui paraît pourtant inéluctable, évitons plutôt d’inciter des personnes à venir en Tunisie sans en assurer la totale sécurité. Assumons l’état hautement critique dans lequel se trouve notre pays, car aucune pathologie sociale, économique, et politique (la concomitance des trois ayant mené au fléau terroriste) ne pourra être traitée si l’on continue à baigner dans les faux-semblants.

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