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Le jour de l’attentat du Bardo, Nessma tv a trouvé le moyen de se poser en victime, à la fois du terrorisme et de la Haica. Ainsi, la chaîne aura fait d’une pierre deux coups en reprenant le fil de son réquisitoire contre la régulation. Déjà la veille, l’émission Ness Nessma rameutait ses initiés pour décortiquer un communiqué de l’instance visant le patron de la chaîne pour « infraction à la loi électorale et au Cahier des charges ».

L’horrible attentat commis le 18 mars dernier, au musée du Bardo, a lâché la bride à toutes les manipulations. A Nessma tv, l’heure était à la victimisation. Ainsi, l’impénitent Borhéne Bessaies a-t-il déploré le manque de solidarité de l’instance de régulation vis-à-vis de la chaîne qui a été menacée par le jihadiste Abu Talha Ettounsi. Meriem Belkadhi a rappelé, quant à elle, que le Régulateur l’avait taxé d’apologie du terrorisme, alors qu’elle avait diffusé, ce jour-là, des images après consultation du ministère de l’Intérieur (sic).
Un jour avant, l’animatrice invitait deux avocats à « évaluer » un communiqué de la Haica annonçant l’ouverture d’une enquête à propos de déclarations (notamment ici et ici) compromettant Nabil Karoui avec Nidaa Tounes. Le patron de Nessma tv s’étant prévalu de sa légitimité de membre fondateur du parti de Béji Caid Essebsi, qu’il aurait contribué à porter à la victoire, lors des dernières élections.

La forme plutôt que le fond

Parmi les invités, l’avocat Kamel Ben Messaoud, un habitué des plateaux de la chaîne, qui élude l’infraction et avance un argument formel : « La formulation du communiqué de la Haica ressemble à celle d’un parti politique ». Mais encore ! Le juriste estime qu’ « il est inconcevable qu’une instance de régulation indépendante décide d’agir en se basant sur ce qui s’est propagé ». Certes, on peut en convenir, le verbe « circuler » aurait été plus pertinent que le verbe « propager », mais cela ne change rien au fond du problème. Car les aveux du co-fondateur du groupe Karoui & Karoui World sont bel et bien politisés, parce qu’impliquant Nidaa Tounés, autrement le parti au pouvoir, que secouent des guerres intestines dont l’impact sur les médias partisans n’est pas à sous-estimer. En effet, la réaction de l’Exécutif n’est-elle pas une caisse de résonance des positions officielles vis-à-vis de la réforme des médias ? N’est-ce pas plutôt l’irresponsabilité du patron de Nessma tv, qui est, ici, en question ? On rappellera, en l’occurrence, qu’en octobre 2014, Nabil Karoui avait signé avec la Haica, après bien des péripéties, un engagement sur l’honneur l’obligeant à se plier au Cahier des charges et à signer la convention de la licence. Il était même question, dans ce contrat négocié avec la médiation de l’UGTT, d’annuler l’amende de 50 000 dinars infligée à la chaîne privée.

On sait que le mode de fonctionnement du Régulateur, qui plus est dans une période transitoire, dépend de plusieurs facteurs. Si le décret-loi 116 pose des garde-fous, il n’en demeure pas moins que la mission de la HAICA consiste, d’abord, à préserver les équilibres institutionnels. Ces équilibres étant évalués à l’aune de l’intérêt général. Dans ce sens, l’instance dispose d’une latitude d’appréciation qui l’autorise, parfois, à l’impartialité. Et partant, certaines de ces décisions n’ont pas à être expliquées, comme celle concernant Nessma tv.

Même toi, Naceur Laouini !

Egalement invité sur le plateau de Ness Nessma, une icône de la Révolution, l’avocat Naceur Laouini qui ne craint pas le délit d’initié, sachant qu’il a défendu Nabil Karoui, lors de l’affaire Persépolis. Pour Me Laouini, « la Haica se mêle de politique parce que ses membres ont une connaissance superficielle de la loi », entendu que ses deux juristes, Mohsen Riahi et Raja Chaouachi, sont partis. Or, l’avocat se contredit en reconnaissant que « Nabil Karoui s’est enrôlé dans une lutte politique » ; ce qui ne requiert pas d’être une lumière en droit pour comprendre que cet aveu ne fait que confirmer la collusion de Karoui avec le parti du président, d’autant que Nessma tv a écopé de plusieurs amendes, lors des élections, notamment pour publicité politique pour le compte de Nidaa Tounés. Contredisant son confrère, Me Laouini s’étonne que le Régulateur ait pris sa décision sur la base d’informations vues à la télévision ! L’avocat ignorant, sans doute, que l’essentiel du travail de l’instance est étroitement lié à ce qui se diffuse dans les télévisions et à les radios.

Mais Laouini devient plus virulent, lorsque Meriem Belkadhi évoque le dernier paragraphe du communiqué affirmant que la Haica prendra les mesures qui s’imposent, y compris le retrait de la licence, à l’encontre de toute radio ou télévision dont la collusion avec une partie politique sera révélée par l’enquête. Le militant du Watad estime, ainsi, que les méthodes de la Haica relèvent de la censure et non pas de la régulation. La régulation consistant, selon lui, à « protéger le paysage audiovisuel et non pas à l’entraver ». Etonnant que l’avocat qui criait, un 14 janvier 2011, sur l’avenue Habib Bourguiba, « Ben Ali s’est enfui », confonde la liberté d’information avec l’impunité des patrons ! De surcroit, l’enquête annoncée par l’instance ne concerne pas seulement Nessma tv. En effet, il semblerait que Slim Riahi soit en négociation pour l’achat de médias privés dont Telvza tv. De même, la situation de certaines chaînes comme Hannibal tv (dont le directeur général Zouhair Guembri est Secrétaire général du STDM) et Zitouna tv demeure opaque.

La solidarité du patronat

Intervenant par téléphone dans l’émission, Amel Mzabi, présidente du Syndicat Tunisien des Dirigeants des Médias (STDM), a décrié, pour sa part, la « situation catastrophique du secteur », référant notamment à l’incarcération de Moez Ben Gharbia (vice-président du STDM), Wassim Herissi et Abdelhak Toumi (libérés depuis), mais aussi à l’enquête de la Haica sur Nabil Karoui (premier vice-président du STDM). Pourtant, cette avocate spécialisée en droit des affaires, qui a remis sa robe pour défendre le patron du journal Attounissia, ne s’embarrasse pas de « principes constitutionnels », quand des journalistes sont humiliés, instrumentalisés ou débarqués d’une chaîne de radio ou de télévision. D’ailleurs, le patron de Nessma tv est allé, lui aussi, soutenir son confrère Moez Ben Gharbia, le jour du procès, prolongeant sa prise de position du camp nidaiste du président, en affirmant que « Migalo dérange certaines personnes de l’entourage de Béji Caid Essebsi ».

La veille encore, Amel Mzabi déclarait sur Radio Shems FM (dont le responsable Lotfi Zoghdana est Trésorier de la STDM) que « la décision de la Haica contre Nessma tv est une ingérence dans les affaires politiques de Nidaa Tounés ». On avait, pourtant, cru comprendre que c’est Nabil Karoui qui était suspecté de collusion d’intérêts avec le politique. Enfin, l’ultime argument des patrons consiste à marteler que l’actuelle Haica est « illégitime », que son statut transitoire est une aubaine, attendu que la nouvelle instance sera plus propice aux Anti-régulation. On verra bien !

En attendant, cette tactique de la victimisation et du rabâchage médiatique du STDM n’est pas sans influer, négativement, sur le grand public, qui ne reconnait pas encore le rôle essentiel de la régulation dans le développement des médias et d’une sphère publique démocratique. Pour l’heure, l’insubordination des patrons est un mauvais signe qui dit que le paternalisme politique a encore de beaux jours devant lui.

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