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Depuis des mois, l’État tente de ramener les lieux de culte « séditieux » dans son giron. Selon le ministère de l’Intérieur, plus de 1 000 seraient tombées aux mains des fondamentalistes au lendemain du 14 janvier 2011. Dictée par l’urgence sécuritaire et l’échéancier électoral, cette reprise en main tardive vise à neutraliser ces lieux publics détournés par des imams radicaux et autoproclamés à des fins de prosélytisme et d’allégeance partisane. Ainsi, après bien des péripéties, l’État endosse, enfin, son rôle de « gardien de la religion », comme l’y engage la vocation séculière de la Constitution. Mais, cette sécularité demeure contrariée par une ambivalence fondatrice à l’égard du référent religieux, qui est à la base du travail de mise en forme du social par le politique. Le social ressortissant au lieu symbolique du pouvoir où le vivre-ensemble reste déterminé par la place qu’il ménage à la liberté. Or, au même titre que le religieux, le politique entretient l’ambigüité, récupérant à son compte la force mobilisatrice de la doctrine enrobée de tolérance et de modération. Dans ce sens, la ruée vers les mosquées, au lendemain du 14 janvier 2011, a démontré que la redoutable question de la neutralité n’est que l’arbre qui cache la forêt. En témoigne le statut problématique des mosquées et des imams qui révèle la fragilité d’un dogme vidée de sa substance où l’expression a été marginalisée au profit des formes extérieures du culte.

Les difficultés auxquelles est confronté, aujourd’hui, le ministère des Affaires religieuses témoignent de cette logique aberrante d’encadrement de l’islam. Une chose est sure : Le long processus conflictuel de la sécularisation commence avec une politique publique de gestion du religieux qui reste à réinventer.

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L’État « gardien de la religion »

Le gouvernement s’est donc décidé à appliquer la loi de la neutralité. Dès juillet dernier, les mosquées ont été rappelées à l’ordre et certaines ont même été fermées. Dénoncée par des députés islamistes et des imams radicaux, cette mesure a été jugée contraire à la liberté du culte et à la sacralité du lieu de culte. Pour Ridha Jaouadi, prédicateur de la mosquée Lakhmi à Sfax, c’est « une guerre contre l’islam », alors que l’imam de la grande mosquée Ezzitouna, Houcine Laâbdi, a qualifié cette mesure de « menace à la démocratie ».

Poussant le paradoxe à son comble, Habib Kheder, député d’Ennahdha et rapporteur général de la Constitution, affirmait, lui, que la «liberté de conscience est en danger». En récupérant à leur compte l’article qui fut le plus contesté par le bloc islamiste, lors du vote de la Constitution, les contestataires se plaisent, ainsi, à « euphémiser » le conflit en mélangeant, sciemment, l’argumentaire fidéique avec le registre des libertés fondamentales. On se souvient, en effet, que les articles 1 et 6 ont fait l’objet d’un âpre et long débat qui a, finalement, débouché sur un troc entre les blocs politiques, reconduisant la vocation séculariste de l’État tout en empêtrant la liberté de conscience dans les rets du sacré.

Ainsi, la disposition « islam religion d’État » a été maintenue dans l’article premier de la Constitution du 26 janvier 2014, scellant le lien organique irrévocable entre l’État et la religion.

La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l’Islam est sa religion, l’arabe sa langue et la République son régime.
Il n’est pas permis d’amender cet article.
Article 1er de la Constitution

Cette disposition n’en garantit pas moins la vocation séculière de l’État tunisien, appelé à intervenir dans la régulation des cultes. Contrairement au modèle laïc où l’Etat reste neutre, l’Etat séculier garantit la neutralité religieuse tout en n’étant pas neutre. On ne reviendra pas, ici, sur les usages politiques de la sécularité comparés à ceux de la laïcité, parfaitement analysés et mis en contextes, ici, par Riadh Guerfali. On insistera, cependant, sur le fait que l’État tunisien est séculier et n’a jamais été laïc. La sécularité consistant à soustraire à l’emprise du religieux des fonctions et des biens pour les faire passer dans la sphère publique. « Ce faisant, on renforce les valeurs citoyennes qui sont, par nature, communes à tous les citoyens… Cette rationalisation des rapports entre les citoyens tout comme des valeurs sociales communes devient la condition sine qua non de la viabilité du contrat social démocratique, sans lequel l’État moderne n’est qu’une illusion dans sa modernité politique ». Comme vient, d’ailleurs, le confirmer l’article 6, la prééminence du politique sur le religieux sert à « surplomber les croyances religieuses de chacun, dans la sphère publique ».

L’État est gardien de la religion. Il garantit la liberté de croyance, de conscience et le libre exercice des cultes ; il est le garant de la neutralité des mosquées et lieux de culte par rapport à toute instrumentalisation partisane.
L’État s’engage à diffuser les valeurs de la modération et la tolérance et à la protection du « sacré » et l’interdiction de toute atteinte à celui-ci. Il s’engage également à l’interdiction et la lutte contre les appels au Takfir et l’incitation à la violence et à la haine.Article 6 de la Constitution

L’appareil d’État est donc censé garantir la liberté religieuse le cas échéant, si celle-ci est contrariée ou dévoyée. Sachant que la liberté religieuse regroupe la liberté de croyance, la liberté de conscience et la liberté de culte. Néanmoins, cette disposition conditionne le libre exercice du culte par la neutralité des mosquées vis-à-vis de la politique, induisant la séparation de la croyance et de l’allégeance partisane. L’un des aspects essentiels de la neutralité étant de considérer le lieu de culte comme un service public, au même titre que l’administration, comme l’édicte l’article 49 de la Loi électorale.

En revanche, l’institutionnalisation de cette liberté fondamentale, qu’est la liberté de conscience, est contrariée par « la protection du sacré ». Peut-on concilier l’irrationnel avec le droit positif ? L’atteinte au sacré ne peut, en effet, être prévenue sans porter atteinte à la liberté de conscience. Certes, au regard de la loi, le sacré ne peut être circonscrit. Néanmoins, s’ils sont laissées au pouvoir d’appréciation du juge, ces trois paragraphes de l’article 6 « laissent le champ libre à l’interprétation, pouvant aller jusqu’à des interprétations liberticides au nom de l’atteinte au sacré ou de l’interdiction de l’incitation à la haine ».

En l’occurrence, on rappellera que la liberté religieuse a été, également, consacrée par l’article 5 de la Constitution de 1959, qui dispose que « la République tunisienne garantit l’inviolabilité de la personne humaine et la liberté de conscience et protège le libre exercice des cultes sous réserve qu’il ne trouble pas l’ordre public ». Interchangeables, les termes de la trilogie classique, constituée de la sécurité, de la protection de la moralité et de l’ordre public, non seulement entretiennent l’ambigüité, mais posent la question de savoir s’il entrait dans la mission de la police de prévenir ou de faire cesser les agissements considérés comme contraires au sacré. Le législateur n’ayant pas défini – et pour cause, puisqu’elle est indéfinissable – la notion de « sacré », une instance consultative comme le Conseil islamique supérieur sera-t-elle en mesure de donner un contenu à cette notion ?

L’arbre qui cache la forêt

Au lendemain du 14 janvier 2011, l’État a, progressivement, perdu son contrôle sur les esprits. L’une des premières réactions à des décennies de censure religieuse fut la ruée spectaculaire vers les mosquées. L’événement ne fut pas sans violence.

Avec l’arrivée au pouvoir du parti islamiste Ennahdha, la mosquée devint le lieu d’un « découplage » entre croyance et allégeance partisane. En servant de tribunes pour des personnalités politiques, la mosquée prolongeait le discours des enceintes politiques et médiatiques redevenant ainsi un enjeu de pouvoir conséquent.

En novembre 2013, dans un prêche du vendredi, le président d’Ennahdha affirmait, ainsi, que ceux qui s’opposent au projet de loi sur les Awqaf sont contre les préceptes de l’Islam, alors même que le projet était discuté à l’Assemblée.

En se multipliant hors du contrôle de l’État, les carrés confessionnels ont ouvert la voie à des idéologies dangereusement englobantes. Ainsi en a-t-il été des accusations d’apostasie, proférées dans des mosquées, contre Mohamed Brahmi et Chokri Belaid, tous deux assassinés. On n’oubliera pas, non plus, le rôle joué par la mosquée Al-Fath dans l’attaque de l’ambassade américaine, ni celui de la mosquée Lakhmi dans les appels à la violence contre l’UGTT, ni l’appel lancé par l’imam autoproclamé de la Zitouna, à tuer les artistes « mécréants » exposant au palais Abdellya.

Le statut des mosquées et des imams a, cependant, révélé la fragilité d’un dogme vidée de sa substance par l’effet d’une longue politique de « containment religieux », qui a marginalisé l’expression au profit des formes extérieures du culte. Les difficultés auxquelles est confronté, aujourd’hui, le ministère des Affaires religieuses témoignent d’une logique aberrante d’encadrement de l’islam.

Première aberration : 96% du budget du ministère est réservé aux salaires et aux primes des cadres, dont 18 000 agents de culte, deux fois plus qu’en 1988. Sachant que le ministère des Affaires religieuses a bénéficié, cette année, de 88, 250 MDT, l’un des plus petits budgets 2014, presque équivalent à celui de la Femme et de la famille (86, 059 MDT), mais très en deçà d’un budget comme celui du ministère de l’Intérieur (2135,790), qui a été augmenté de 136 millions de dinars pour des besoins sécuritaires évidents. Et, vraisemblablement, les lieux de culte sont au cœur des missions de sécurité de la police nationale. Ce qui ne laisse pas d’étonner sur le fait que le ministère des Affaires religieuses, vu ses nouvelles responsabilités, ne puisse pas bénéficier d’un budget plus conséquent. Aujourd’hui, les imams délogés ou limogés (289 en 2013) sont difficilement remplaçables parce qu’ils sont mal payés, mais aussi et surtout parce qu’ils sont agressés et craignent pour leur vie.

Deuxième aberration : Les cadres religieux des mosquées sont mal rétribués et peu instruits, car quasiment bénévoles. Paradoxalement, la loi de 1988 sur les mosquées édicte que seuls les imams payés par le gouvernement peuvent exercer. C’est selon leurs « différents statuts » et leur niveau d’instruction. Il y a, donc, le prédicateur du vendredi, l’imam qui dirige les cinq prières quotidiennes, les muezzins et les responsables des mosquées. Ces derniers reçoivent une prime symbolique de 90dt par mois, alors que la prime des imams est de 200dt. En outre, il y a 4,8% d’imams diplômés de l’université Zitouna, 44,9% venant d’autres spécialités universitaires, 28,3% sont issus du secondaire (bac et en dessous) et 12,6% de la 6e année primaire ou de l’enseignement de base. Du coup, le tout nouvel institut supérieur d’expression et d’instruction religieuse relève très haut la barre. Financée sur fonds publics, l’ouverture de cet institut est prévue à Kairouan, début octobre 2014. Pour son démarrage, l’institut accueillera, sur concours, 50 bacheliers pour un cursus diplômant équivalent à celui d’un professeur d’enseignement secondaire. Aucun détail n’a été donné sur le contenu de la formation qui sera dispensée à ces futurs “super-imams”.

Troisième aberration : Alors que les imams sont mal formés et mal payés, le nombre des mosquées a beaucoup augmenté. Jusqu’au mois de juin 2014, 5146 mosquées sont officiellement reconnues et placées sous la tutelle du ministère des Affaires religieuses. Ainsi, plus de 500 lieux de culte sont venus s’ajouter aux 4627 petites et grandes mosquées, déjà dénombrées en mars 2010.

À noter que -et contrairement à ce que l’on aurait pu croire- ce n’est pas Kairouan (391), la ville sainte, qui détient le record de la concentration de mosquées, mais la ville de Sfax (524). Au lendemain du 14 janvier 2011, plus de 1000 seraient tombées entre les mains des fondamentalistes, selon le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Mohamed Ali Aroui. Parmi ces mosquées, 90 ont été construites dans l’anarchie, selon le ministère des Affaires religieuses. En juillet dernier, 149 mosquées étaient déclarées sous influence salafiste, dont 25 toujours hors de contrôle. Imprenable, la grande mosquée Ezzitouna est demeurée aux mains de l’imam virulent Houcine Laabidi, qui y a réinstauré « l’enseignement zeitounien original ».

Fait notoire, ces nouveaux arrivants ont également pris d’assaut des cellules du RCD, l’ancien parti du président déchu, pour les transformer en mosquées. Une carte publiée par l’hebdomadaire Akher Khabar, en décembre 2013, montre que la plupart des mosquées accaparées par les Salafistes se trouvent dans la capitale, lieu de l’épicentre du pouvoir politique.

Réinventer la gestion du religieux

Ainsi, le malentendu se prolonge. Depuis cinquante ans, on se plait à répéter que le modèle séculariste tunisien est atypique. Or, il s’avère que le « particularisme tunisien » n’a tenu le coup que revêtu des insignes imparfaits d’un processus quasi universel quant à sa dimension relevant du désengagement du politique de l’emprise religieuse. Un désengagement difficile, parfois douloureux, mais qui demeure pourtant banal par son caractère universel découlant des besoins de mutation sociopolitique des nations.

Et si, aujourd’hui, l’État séculier est en crise, c’est bien parce que « le fanatisme de l’universel », pour reprendre le mot de Bourdieu, a dégénéré en despotisme. Car « les méthodes despotiques concernent autant les modernes que les conservateurs »*.

Que la Tunisie ait besoin, aujourd’hui, d’un grand projet national pour réhabiliter le discours religieux qui fut marginalisé par le passé, comme l’affirme le ministre des Affaires religieuse, est une évidence. Reste à bannir « la bigoterie » des uns et des autres, celle-là même qui « aboutit à survaloriser la variable religieuse pour ne pas avoir à répondre aux véritables attentes, politiques celles-là, en termes de démocratisation et de pluralisme ».
Car si la crise des mosquées marque la fin du « monopole étatique de production et de gestion de la norme islamique », le discours sur les mosquées continue à servir de faire-valoir à des « démarches racoleuses » en termes politiques. Aidé en cela, il est vrai, par le caractère -inévitablement- non moins racoleur de la démocratie en termes de quête des voix et d’adhésion populaire.

Notes

* Hélé Béji, nouvelle préface au « Désenchantement national ; essai sur la décolonisation », Elyzad Poche, 2014.

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