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C’est une partie d’échecs de haut vol qui s’est jouée dans la nuit de samedi à dimanche, l’une de ces soirées où le pouvoir vacille, cette fois sous l’effet de jeux politiciens aussi subtils que pernicieux. Faute d’accord obtenu dans les délais impartis par la loi, Mehdi Jomâa est contraint d’annoncer l’échec de la formation d’un nouveau gouvernement.

Passée la stupeur générale, l’heure est au décryptage d’un évènement aux ramifications complexes qui s’étendent jusque l’Assemblée constituante, en passant par la table du dialogue national. Deux centres de décision où la « partie » s’est jouée en concomitance avec les tractations du duo Jomâa – présidence de la République, un tandem en l’occurrence loin d’être tout puissant.

C’est à 23h59 précises que Mehdi Jomâa descend de son carrosse et franchit le seuil du Palais de Carthage, soit une minute avant l’expiration de la date butoir de 15 jours prévue par l’article 15 de la loi de l’organisation provisoire des pouvoirs publics (OPPP).

Lorsque l’homme pose, non sans un certain sens de l’humour, face au parterre de photographes en leur suggérant de prendre leur temps, les plus visionnaires ont déjà compris qu’il passerait d’autant moins de temps à parler au micro d’une conférence de presse qui tourne au non-évènement.

En théorie souverain pour constituer son équipe, il déclare, le sens du devoir accompli, que « sa liste est prête », mais qu’il a préféré remettre au lendemain sa remise au chef de l’Etat. En clair, si l’on ôte à cette énigmatique affirmation la langue de bois qui sied à la circonstance, Jomâa aurait reçu une fin de non-recevoir à caractère politique en provenance d’acteurs clés du dialogue. S’il tente le passage en force avec le maintien qu’il souhaite de Lotfi Ben Jeddou, son gouvernement partira avec le handicap de l’absence de consensus.

Le casse-tête Ben Jeddou

Voilà deux semaines que la figure de Ben Jeddou se politise, en cristallisant parfois à son insu toutes sortes de luttes partisanes.

Fermement opposés à sa reconduction, Nidaa Tounes et le Front Populaire invoquent officiellement l’argument de la nécessité de la table rase. Officieusement, Ben Jeddou est indésirable en raison de l’assassinat sous son mandat de Mohamed Brahmi. Officieusement, les deux partis politiques ne veulent prendre aucun risque quant au ministère de l’Intérieur qui jouera fatalement un rôle important durant le prochain processus électoral. D’où le compromis proposé d’une personnalité tierce affectée à la sécurité comme ministre conseiller, histoire de juguler le pouvoir de Ben Jeddou en la matière.

D’autre part le lobbying des syndicats des forces de l’ordre pour le maintien de l’actuel ministre de l’Intérieur tend à jouer en sa défaveur, étant perçu comme un soutien autoritaire d’un corps de métier sensible.

Enfin, originaire comme Ben Jeddou de Kasserine, le vice-président du bloc Ennahdha à l’ANC, Walid Bennani, a cru bon encourager les habitants de la région à manifester en nombre samedi également pour le maintien, ce qui achève de politiser le dossier.


Enseignements du blocage

Plus globalement, cette impasse inattendue apporte son lot d’enseignements sur les forces en présence, s’agissant d’abord de la fragilité de l’institution du dialogue national elle-même.

L’échec retentissant qui oblige techniquement le président Marzouki à reconsidérer la reconduction ou non de Jomâa met à nu ou plutôt rappelle à quel point le dialogue fut édifié sur la base d’interlocuteurs que tout sépare et qui ne se sont en vérité jamais réconciliés, pas même au nom de l’intérêt supérieur du pays.

L’échec traduit aussi un terrible manque de confiance jusque dans les rangs de l’Assemblée où se jouait le volet parlementaire de l’imbroglio. Au gré des amendements et des contre-amendements de l’OPPP, l’opposition y a perdu une bataille en n’obtenant pas le retrait de la confiance aux deux tiers qu’elle souhaitait ni concernant les futurs ministres, ni le gouvernement dans son ensemble.

Les nouveaux articles 6 et 19 stipulent qu’une motion de censure contre un ministre peut toujours avoir lieu à la demande d’une majorité simple de 50% +1, et contre le gouvernement désormais à la majorité qualifiée de 3/5èmes. Ce qui veut dire que le butin est maigre pour l’opposition, et que la troïka majoritaire gardera une force de frappe et de supervision sur le futur gouvernement Jomâa qui aura les mains liées par l’ANC.

Ironie du sort, entre-temps c’est donc le gouvernement démissionnaire mais toujours en place d’Ali Larayedh qui se retrouve virtuellement renforcé par une amovibilité aux trois cinquièmes…

Victime collatérale de cette politique à la petite semaine, le vote sur l’adoption de la Constitution est reporté aux dernières nouvelles à la séance de dimanche 16h00, ce qui implique inévitablement l’impression d’un chantage.

Si cet ultime vote historique accuse davantage de retard, l’Histoire retiendra qu’une classe politique mue par des motivations essentiellement électoralistes est passée à côté d’un enjeu qui transcende la politique, en hypothéquant les aspirations d’un peuple de plus en plus déconnecté de ses élites.

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