Kanvas Art Gallery. Une galerie fermée. Crédit image : Salma Karoui | www.nawaat.org

« Le monde est notre cahier d’écolier, sur ces pages nous faisons des exercices. » Richard Bach.

La rentrée artistique 2012 semble déréglée. Inégale, discontinue, elle se fait de manière irrégulière. Dans un silence total, « omerta » inhabituelle, il y a comme de la retenue dans les stratosphères de l’Art. Modération ou bienséance déplacée ? Prudence et/ou pudeur ? Comme une pudicité qui ressemble à une punition, le climat est mitigé et la température ambiante y est incalculable.

Certaines galeries font leur rentrée avec des œuvres qui ont déjà été vues, en s’appropriant l’enseigne d’exposition muséale. Est-ce une manière détournée de donner à voir des œuvres qui ont déjà été exposées, et qui, finalement, ne seraient pas des œuvres à risque ?

À remontrer des choses qui ont déjà été vues sans faire de vagues, on chasse les mauvais esprits. Nostalgie du passé ? Auto-nettoyage ? Hésitantes, indécises, d’autres galeries débutent tardivement leur année artistique avec des expositions collectives flottantes et sans thématiques, qui sont d’ailleurs restées « secrètes », puisqu’aucune communication n’a été faite autour.

Lorsque nous ouvrons n’importe quel guide culturel des quotidiens de presse généraliste, la liste des galeries est la même et chacune d’entre elle abrite la même exposition… depuis des mois. Plus catégoriques, des galeries ferment leurs portes par peur d’éventuelles attaques, voir de saccages physiques et matériels. Enfin, plus radicales, d’autres galeries sont en deuil.

En effet, faire, produire et donner à voir de l’Art en Tunisie, autant pour l’artiste que pour le galeriste qui l’expose, deux entités que l’on ne peut séparer, semble devenir un acte de résistance, de l’ordre du militantisme au quotidien. Le galeriste et aussi un citoyen Tunisien, il ne vit pas sur une planète individuelle, ou déconnecté du reste du monde. Il vit dans une société, la sienne, et ressent par là même, chaque secousse qui agite, voir ébranle cette même société.

Alors, qu’est-ce qui fait la différence entre cette rentrée et celle de l’année dernière ? Deux rentrées artistiques similaires dans leur forme et tellement changées et disparates dans leur fond, c’est-à-dire leur contenu. Nous étions alors en Septembre 2011, à la veille des élections du 23 Octobre, le climat était tendu et de nombreuses violences avaient agitées différents milieux de la Tunisie. 

Pourtant, la rentrée artistique était foisonnante, effervescente, riche et plurielle. Les galeries de la place proposaient des expositions thématiques en rapport direct avec le contexte du pays, à savoir le vote et l’initiative citoyenne. Les expositions se faisaient alors l’écho de la vie politique, en accompagnant celle-ci d’une approche pédagogique, sensibilisatrice au devenir de « La Cité ». Liée et reliée au contexte social et au paysage citoyen, malgré les dangers, malgré les angoisses de l’Inconnu.

Aujourd’hui, à la veille de lois constitutionnelles espérées, tant patientées et qui n’arrivent toujours pas, comme celles qui protégeraient la liberté de création, d’expression et de pensée, la scène artistique tunisienne ressent, plus que jamais, la nécessité d’un décloisonnement des espaces de communication.

L’artiste tunisien veut dépasser les clivages, il veut la paix par l’Art et pour l’Art, il veut créer un lieu de débat scientifique pour ce dernier, il veut sortir du marasme intellectuel où il s’est installé depuis longtemps.

Il milite pour la mise en place et la dynamisation de structures à mission artistique et culturelle. Il est convaincu que le rassemblement des plasticiens tunisiens se doit d’avoir lieu afin de s’assumer, s’engager et décider pour la concrétisation et la réalisation finale de leurs objectifs, dont une meilleure intellection, afin de continuellement générer pour régénérer son art.

Simultanément, des problématiques distinctes et particulières ébranlent le secteur des arts-plastiques. En dehors du point de vue  économique et mercantile, barricades habituelles d’un marché complexe, les problèmes sociétales que vivent les artistes et donc les galeristes tunisiens suite aux violences et menaces de mort proférées à leur encontre, et surtout actuellement, face à un extrémisme rampant et devant un manque sécuritaire en flagrant délit d’arrogance, leurs inquiétudes se replient autour d’un nœud évolutif : leur travail et leur manière de travailler sont, contre leur gré, dérangés voir bouleversés.

Dans ce climat on ne peut plus tendu, dans ce stress collectif devenu un pain quotidien, le Ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine, ses responsables et ses conseillers, ont organisé une réunion la semaine dernière dans leurs locaux.

Précisément, Habib Aouni, nouveau chef de cabinet du Ministre et Mohamed Hachicha conseiller en Arts-Plastiques, ont convié tous les galeristes de la place, pour débattre du secteur. Les galeristes sont unanimes, ce sont toujours les mêmes sempiternelles questions qui ont été mises en débat, importantes certes, mais sont-elles d’actualité ?

 La commission d’achat, l’aide subventionnelle pour les jeunes artistes, les collections de l’Etat, les collections des privés, le site web du ministère qui n’est pas fonctionnel, etc.

Pour une première réunion, tous pensent que c’est positif d’aborder ces sujets, malgré un constat : ces questions toujours non résolues sont aussi ronflantes que leur système archaïque.
Une réunion qui a duré environ trois heures, avec un avis général positif. Cependant, le fait que le ministre Mr Mehdi Mabrouk ne se soit pas déplacé a encore posé problème.

Galerie Ammar Farhat. Une porte close de l'extérieur. Crédit Image : Salima Karoui | www.nawaat.org

Comme pour le vernissage du « Printemps des Arts Fair » au Palais Abdellia. « Si le ministre avait fait l’effort de se déplacer peut-être aurions-nous pu éviter l’embrasement de la Tunisie après ces fausses interprétions sur des œuvres qu’il n’avait pas vues, et qui ont alors donné raison et légitimisé les violences contre les artistes » disent jusqu’à maintenant les galeristes.

Rôle composite, brumeux et mitigé que celui du Ministère de la Culture, ses hauts responsables semblent entourés de mystérieuses vapeurs. Pour les Arts et la Culture, sa fonction est officielle, mais sa vérité reste indécelable, surtout que ces mêmes décideurs ne peuvent ou ne savent toujours pas exprimer l’esquisse d’une politique culturelle pour l’Etat. Il faut croire qu’ils ne possèdent pas les outils pour répondre à cela.

La réunion a également été l’occasion de soulever, très brièvement, les craintes des galeristes devant les attaques réelles et concrètes de certains lieux d’exposition. Sadok Gmach, de l’espace « Le Cap-Gammarth » évoque par exemple son actuelle exposition (anormalement passée inaperçue) « Fragments d’un parcours de feu » du grand artiste disparu Amor Ben Mahmoud, exposition présentant des « nus » d’une rare facture, et où Sadok Gmach reçoit des appels quotidiens de proches inquiets quant aux éventuelles attaques que la galerie pourrait avoir, à cause de ses « nus » exposés. Il avoue qu’il n’a jamais été confronté à pareille situation, anxieuse et alarmante.

Malgré ce mal être face à de telles tensions, l’urgence pour l’ensemble des galeristes reste l’indépendance du secteur des Arts. Les citoyens tunisiens se battent pour l’indépendance de la Justice, ils devraient également militer pour exiger l’autonomie de l’Art et son séparatisme avec l’Etat.

La fameuse commission d’achat et d’acquisition en Arts-Plastiques, qui porte auprès des galeristes et des artistes une fâcheuse réputation, en plus d’être juste consultative, n’est finalement qu’une « planque » pour relativiser les achats du Ministère, ou son (ses) second(s).

Mr Mehdi Mabrouk (et d’autres ministres avant lui) achète et refuse en fin de comptes, les œuvres que seul lui décide de garder ou de rejeter. Le plus grave étant la non-objectivité, voir le favoritisme d’artistes par rapport à d’autres. Agissement que l’on pensait révolu après « le 14 Janvier ».

A ce propos, Samia Achour, fondatrice et directrice de la jeune « Galerie Samia Achour » (deux ans), encouragée par l’idée de témoigner pour dénoncer, sans mettre de gants et sans langue de bois, certifie qu’au printemps dernier, lors d’une exposition d’une certaine artiste plasticienne sur ces cimaises, lors de son passage missionnaire, la commission d’achat a été sommée par le Ministre de la Culture lui-même, Mr Mehdi Mabrouk, qui a expressément demandé, voir obligé la commission à acheter une œuvre (au moins) parmi les œuvres de l’artiste (une de ses connaissances) qui étaient exposées.

Alors, l’on se dit que cette commission doit rester indépendante et qu’aucune manœuvre ne devrait interférer ou se positionner entre elle et le choix des œuvres, à part celle de la qualité du travail exposé.

Indubitablement, sur un territoire loin d’être assaini, ou dont l’épuration semble morcelée, la rentrée 2012 est en baisse d’énergie, de moral, d’espoir, de richesse créative et de souffle de liberté, du moins par rapport à sa proche voisine, la rentrée 2011, et toutes les précédentes rentrées, jusqu’à loin dans le passé.

Cependant, ce qui apparaît ici comme un manque cruel, c’est le rassemblement des galeristes autour d’une action artistique collective, où les galeries auraient fait front, « artistiquement », à l’obscurantisme, et justement exposer conjointement des œuvres inédites de jeunes, de moins jeunes, qui proposent une thématique générale, comme un acte de résistance :

l’Art, aujourd’hui, aux lendemains des événements d’El Abdellia, après toutes ces menaces qui ont été proférées à l’encontre des artistes, après les accusations et les inculpations injustes et insensées contre eux, après cette campagne de solidarité avec les artistes accusés et qui aurait pu faire l’objet d’une exposition internationale éléphantesque. Et tellement encore.

Justement, nous sommes allés à la rencontre des principaux intéressés, aux premiers rangs d’un secteur professionnel menacé : les galeristes. Afin de prendre leurs pouls en pleine intervalle temporelle où doutes et interrogations se chevauchent. Dans un deuxième et dernier volet à notre article : leurs témoignages. À suivre.

Selima Karoui

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