Laïcité. Le mot a enflammé les débats politiques. Diabolisé par ceux qui y voit le synonyme de l’impiété, de la débauche et de la corruption. Fétichisé par ceux qui y voient l’antithèse de la dictature religieuse. Les plus sages préfèrent s’attacher davantage à la chose qu’à son nom. Mais alors que la question de la référence islamique dans la Constitution et le Droit est débattue à l’Assemblée Constituante, la notion revient dans une réflexion qui ne cesse de s’approfondir.

En pleine controverse sur la place de la Charia, Rached Ghannouchi a jugé utile de s’exprimer sur la laïcité et d’en livrer une compréhension tout en nuances. Le débat sur le rapport entre Etat et religion ne fait que commencer et ce que recouvre la laïcité peut y contribuer. A condition de la dégager des préjugés qui l’entourent et d’éviter de la diaboliser pour mieux discréditer les opposants.

Jusqu’à maintenant, la Tunisie avait établi une sorte de statu quo sur des formules dont l’imperfection assurait la pérennité. La formule « Etat civil », pour éviter l’emprunt linguistique au français et l’usage de « Etat laïc », ne résout rien, car sans être ni militaire, ni clérical, un Etat administré par des civils peut se référer à des normes religieuses.

De même, l’ambiguïté créatrice de l’article 1 qui se réfère l’islam, tout en laissant planer le doute sur le fait de savoir s’il est la religion de la société ou celle de l’Etat, a eu le mérite d’apaiser le climat politique. Mais elle a probablement épuisé son mérite historique. On le constate aujourd’hui, alors que la pression est forte au sein de l’Assemblée constituante, pour faire pencher la balance vers la version Etat islamique.

On peut éviter le mot « laïcité », mais qu’on le veuille ou non, la société et la classe politique tunisiennes sont confrontées à des questions fondamentales auxquelles elles ne peuvent échapper, au moment de redéfinir le socle institutionnel et symbolique du régime politique.

Tout d’abord, balayons quelques idées reçues.

La laïcité n’est pas une spécificité française

La notion s’est élaborée pour répondre à deux questions auxquelles le développement démocratique a été confronté depuis le XVIIème siècle :

– comment distinguer deux systèmes d’autorité, le sacré qui renvoie à l’absolu d’une religion, et le politique, qui reste de l’ordre du relatif.
– comment préserver l’unité d’un Etat tout en assumant le pluralisme des convictions religieuses.

En clair, comment arracher le pouvoir à l’absolutisme de droit divin qui prive les peuples de la maitrise de leur destin, et comment institutionnaliser la tolérance religieuse sans priver l’Etat de son autorité.

Les premiers auteurs à avoir abordé ces questions sont anglais et le premier Etat du monde chrétien à avoir adopté dans sa constitution le principe de la séparation de l’Etat et de l’Eglise est le Mexique dans sa constitution de 1859. Bien avant la fameuse loi de 1905 en France qui proclame que « L’Etat ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ».

Cette loi est considérée en France comme le pilier de la laïcité. Or, elle ne contient pas le mot de laïcité et son objet est technique, elle organise le régime des organisations cultuelles.

Elle venait mettre un terme à un long conflit idéologique et politique : le refus des partisans de la monarchie de reconnaître les acquis de la Révolution de 1789 et notamment l’instauration de la République, dont l’Eglise a été le fer de lance. L’ennemi de la République, c’était le cléricalisme, c’est-à-dire la prétention à l’institution religieuse à disposer d’une autorité supérieure à celle de l’Etat. La victoire définitive de l’ordre républicain s’est matérialisée dans la loi de 1905.

Comme l’a très justement souligné Rached Ghannouchi, la compréhension française de la laïcité est le résultat de ce long affrontement entre l’Eglise catholique et l’Etat républicain. Ce qui est spécifique c’est le contexte, mais la problématique initiale du lien entre sacré et politique, et de la combinaison du pluralisme et de l’unité politique est universelle. Stigmatiser une élite francophone et francophile n’y changera rien.

La laïcité n’est pas le rejet de l’islam

Pour des raisons qu’il serait trop long de développer ici, la tournure récente des débats en France a malheureusement donné à la notion de laïcité une connotation anti-islamique. Mais la laïcité opposée à la visibilité croissante de l’islam en France, sert parfois de paravent à une réaction identitaire de rejet. D’où les convergences observées entre certaines personnalités de gauche et l’extrême droite. En un sens, ces « défenseurs » de la laïcité fournissent tous les arguments à ses adversaires et ont faire un tort énorme à leur cause. Mais il faut souligner que cette compréhension de la laïcité est loin de faire consensus.

La laïcité n’exclut pas la morale publique

Ce que beaucoup de Français ne comprennent pas en évoquant la situation des pays « musulmans », et de la Tunisie par exemple, c’est que la notion traduite par « laykyia » est comprise comme l’absence d’éthique dans l’espace social et politique. Puisque l’islam est le pourvoyeur de la morale sociale, défendre la laïcité ce serait vouloir instaurer un ordre livré aux seules considérations matérialistes, aux instincts et aux égoïsmes.

C’est évidemment un malentendu tragique. La laïcité ne vise pas à exclure la morale, elle laisse toute sa place à des principes de vie en société et à chacun le choix de sa référence éthique, y compris religieuse, pour la gestion de la chose publique. La religion n’a pas le monopole de l’éthique et craindre Dieu relève de la foi individuelle, dont seul Dieu est juge. Et, pour tout dire, les exemples de gens professant publiquement de leur foi mais violents, corrompus et méprisant les faibles remplissent les journaux et les livres d’Histoire.

La laïcité n’est pas la sécularisation

Un dernier point, avant d’en venir aux questions que pose vraiment la laïcité. La sécularisation est l’absence de références religieuses. La France est très sécularisée dans la mesure où la religion est de plus en plus marginale dans la vie quotidienne… Les Etats-Unis le sont beaucoup moins. Mais l’un et l’autre peuvent être considérés comme des Etats laïcs. Ce qui nous amène à évoquer les éléments constitutifs de la laïcité.

Les deux objectifs de la laïcité

La laïcité n’est pas un substitut à la religion, c’est un cadre d’organisation pour répondre aux deux questions posées par la religion à la démocratie : comment organiser la co-existence du sacré et du politique ? Comment concilier le pluralisme et l’unité ?

1. La liberté de conscience

La liberté de conscience est la liberté de croire et de pratiquer sa religion. C’est aussi la liberté de croire et de ne pas croire. De pratiquer et de ne pas pratiquer. Voire de changer de religion.

Le pluralisme des appartenances confessionnelles monothéistes est admis en l’islam. Les questions de la liberté de pratiquer ou non (par exemple de ne pas jeûner), de l’athéisme et de la conversion en revanche posent davantage de problèmes. Les ressources théologiques existent pour laisser une place à ces libertés. Certains croyants les refusent, c’est leur droit. Mais si ces libertés ne sont pas garanties, la liberté de conscience n’existe pas.

2. L’égalité des droits

Chacun bénéficie des mêmes droits, quelles que soient son appartenance et ses convictions religieuses. Le bénéfice d’aucun service de l’Etat, d’aucune des libertés publiques ne doit être conditionné à une appartenance religieuse, ni à une conviction philosophique.

Dans la plupart des circonstances, l’égalité ne semble pas problématique. Mais cette exigence fait surgir un débat : un athée, par exemple bénéficierait-il de la liberté d’expression, de la liberté d’association ? On voit les réactions que peut soulever une telle proposition. Mais là encore il faut distinguer la norme religieuse, la norme sociale et la norme juridique. Ce que les deux premières peuvent rejeter, la dernière peut le protéger.

Les moyens de la laïcité

1. La séparation du religieux et du politique

C’est une notion clé puisque, les élus d’Ennahdha le revendiquent, le religieux et le politique ne peuvent se séparer en islam. Mais c’est une manière trop approximative de poser le débat.

Que veut dire exactement cette idée de séparation ? Cela ne signifie pas que la religion doive être confinée à la seule sphère des relations de l’homme à Dieu, et de l’homme à lui-même. Bien sûr, les valeurs religieuses s’étendent à la sphère sociale. Bien sûr l’exigence de justice et de dignité d’une société peut s’enraciner dans les convictions spirituelles, en islam comme dans tout système de valeurs. Mais le politique et le sacré ne doivent pas être confondus, sous peine de réduire le champ de la citoyenneté et de la liberté.

La notion de la séparation a deux implications :

– le pouvoir ne peut pas se servir de la religion pour sacraliser une politique ou une règle de Droit. Celles-ci relèvent de la délibération humaine et des processus démocratiques.

Le cas de l’islam et particulier puisque un certain nombre de règles claires sont considérées comme de caractère divin, et donc soustraites à la délibération humaine.

L’expérience historique et les ressources théologiques montrent qu’il demeure possible de se conformer à l’exigence contenue dans ces règles sans priver les citoyens de leur pouvoir de les interpréter pour les intégrer dans un contexte social particulier.

– le religieux ne peut pas utiliser le pouvoir de coercition de l’autorité publique pour imposer aux individus le respect d’une norme religieuse. Les tenues vestimentaires, la prière ou la consommation d’alcool par exemple relèvent de l’ordre de la liberté individuelle. Quand une personne investie de l’autorité de l’Etat émet un avis religieux, désigne une attitude comme un péché, elle utilise l’Etat pour imposer une norme religieuse.

L’islamisation de l’espace social constituerait une régression dans les libertés que connaît la Tunisie aujourd’hui. L’espace social doit rester neutre et pluriel, régi par la Loi dont le but est de garantir l’ordre public et l’exercice des libertés.

Quant à l’espace privé, il doit être protégé du regard inquisitorial de la société et de l’Etat. Un droit fondamental quotidiennement bafoué par la publication de photos personnelles sur les réseaux sociaux pour condamner au nom d’une morale religieuse. Plus qu’une régression, ce sont là les prémices d’une véritable dictature.

2. La neutralité de l’Etat par rapport à la religion

L’autorité publique n’a pas le pouvoir de déterminer ce qui est conforme et n’est pas conforme à la religion.
La séparation de l’Eglise et de l’Etat en France est une modalité de cette séparation qui répond à un contexte particulier. Elle peut prendre des formes différentes en Tunisie où les mosquées sous placées sous l’administration de l’Etat. Les appels à la violence, à la haine, à la destruction de l’autorité de l’Etat peuvent tomber sous le coup de la Loi, mais le contenu théologique, l’évolution de la doctrine relèvent d’autorités religieuses.

Laïcités plurielles

On le voit, la laïcité n’est pas une formule magique et renvoie à des dimensions multiples. Il n’existe pas de laïcité pure et parfaite, mais une série de compromis qui appellent chacun à une réflexion historique, juridique, théologique approfondie. Ces compromis sont d’autant plus durables qu’ils s’élaborent dans le respect des valeurs et de l’identité. Si bien qu’il existe différentes configurations de laïcité. Mais la perspective demeure la même : garantir un maximum de liberté et de pouvoir aux citoyens, dans un esprit de conciliation et d’inclusion.

Bien sûr la question du référentiel de valeurs est au cœur de la question. Valeurs islamiques et droits de l’Homme se recoupent en partie, mais relèvent de deux logiques différentes.

Cela ouvrirait une longue discussion. Disons simplement que, autant les droits humains sont énoncés dans une liste claire et se situent sur le plan juridique et politique, autant les valeurs islamiques renvoient à un corpus plus complexe, elles ne sont pas énoncées dans un texte du même ordre que celui du Droit, et certains aspects relèvent de la doctrine religieuse et non de la délibération démocratique.

Le projet d’islamiser les espaces politique, juridique et social s’exprime aujourd’hui en Tunisie. Pour certains il s’agit d’une réaction à la perte de repères dans le contexte très ouvert de l’après dictature. Pour d’autres, il s’agit d’une conviction idéologique. Ceux-ci doivent assumer le fait que ce choix suppose l’assujettissement et l’exclusion d’un grand nombre de leurs concitoyens. Ce projet idéologique doit clarifier ses positions, dire à quelles normes religieuses il entend se référer, dans un contexte où les influences doctrinales étrangères s’exercent lourdement sur les traditions locales, et de désigner qui sera chargé d’énoncer ces normes. Car en dépit de la prétention de différents courants à détenir la vérité de l’islam, on voit bien qu’il existe des conceptions concurrentes. Enoncer aujourd’hui que la Loi et la Constitution doivent être conformes à la Charia est un pari sur l’inconnu tant il existe d’approches différentes de l’orthodoxie islamique et tant le sujet se prête à la surenchère.

Les débats en cours sur la laïcité et le rôle de la charia sont la preuve que le débat politique tunisien s’est libéré de ses carcans et de l’illusion mensongère d’une stabilité assise sur la coercition. Une nouvelle synthèse identitaire s’élabore dans la douleur et dans le débat démocratique. C’est le prix à payer pour la sortie du mensonge.

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