Par Sophie Alexandra Aiachi

Dans les sociétés occidentales, les homosexuels revendiquent leurs droits au mariage et à l’adoption. En Tunisie l’homosexualité est interdite. Depuis 1913, le code pénal tunisien sanctionne : “la sodomie entre adultes consentants”. La Tunisie compte une véritable communauté homosexuelle, elle représenterait 10% de la population tunisienne. Les droits des personnes LGBT (Lesbiennes, Gais, Bisexuels, Transexuels) n’existent pas en Tunisie et la pratique de l’homosexualité est illégale.

Beaucoup de personnes tunisiennes, homosexuelles, racontent leurs expériences personnelles et partagent leurs avis. Leurs propos seront mis entre guillemets et leurs identités masquées.

Sexualité, homosexualité et société.

L’ATL est l’association qui lutte contre la transmission de maladies sexuellement transmissibles en Tunisie. Cette dernière met régulièrement en garde la communauté homosexuelle dont les partenaires réguliers sont rares et qui font moins attention à leur protection sexuelle. Il y a un réel manque de sensibilisation de la part du gouvernement, ainsi cette association tente de prévenir les citoyens et « viennent parfois à 3h du matin sur les trottoirs ou “travaillent” les gays et les mettent en garde contre des rapports sexuels non protégés ».

Ces deux dernières années il y a un nombre exponentiel d’homosexuels affichés dans les rues :

« on ne peut pas passer d’une rue à l’autre sans se reconnaître. Auparavant j’étais le seul de ma classe, aujourd’hui je retrouve d’anciens camarades qui assument leur homosexualité. Dans les cafés on ne remplissait qu’une seule table, aujourd’hui on est sur deux ou trois tables par cafés. Je dirai également que maintenant on peut se maquiller discrètement et prendre soin de nos cheveux avant d’aller en soirée sans avoir peur d’être regardé de travers. Avant le masque était obligatoire maintenant on s’en fout pas mal. »

Il est possible de s’afficher publiquement dans la rue mais à condition d’avoir beaucoup de courage. En effet les représailles sont nombreuses, d’abord de la rue mais ensuite au sein de sa propre communauté qui demande à ce que le comportement de chaque homosexuel soit irréprochable et n’attaque ni ne choque les concitoyens afin de pouvoir vivre en paix dans la société.

 

La société tunisienne est très homophobe, qu’on se le dise. Certains « machos essayent d’exercer leur autorité. Je pense qu’ils sont complexés. La veille ils ont des rapports sexuels avec un homme et le lendemain ils insultent et regardent de travers ». Il est très difficile d’évoluer et de protéger sa liberté sexuelle dans une société où celle-ci est taboue voire très fortement dénigrée.

La communauté homosexuelle :

Il y aurait selon toute vraisemblance 10% de personnes homosexuelles en Tunisie. Evidemment ces chiffres ne sont pas vérifiables. En effet ce million de personnes, est un chiffre donné par l’association ATL MST/SIDA. Ce chiffre semble évidemment gonflé dû à la prise en compte des personnes refoulées, mariées, cachées, donc celles qui n’assument pas.

La communauté homosexuelle est en elle-même très complexe. Il y aurait effectivement une certaine homophobie entre les membres même de cette communauté, celle-ci se traduit par une sorte de hiérarchisation des rapports entre les personnes. Une sorte d’élite s’est constituée à travers ceux qui sont plus aisés et ceux qui sont considérés comme des intellectuels ou artistes. Ces derniers ont une facilité d’intégration dont ne jouissent pas les “autres”. Les hiérarchies sont nombreuses : entre les actifs et les passifs ou entre ceux qui s’affichent et ceux qui se cachent.

On ne peut par ailleurs parler de communauté gay que dans les grandes villes comme Tunis, Sousse, Hammamet ou Djerba. Une sorte de nom de code est attribué à cette communauté : Le Domaine. Ainsi lorsqu’une personne est homosexuelle, elle est rattachée au Domaine.

Les personnes homosexuelles arrivent à se reconnaître à travers : le feeling. Ce dernier se traduit par des regards, des gestes, des postures et des façons de parler. Un jeune homme raconte : « une fois j’étais au café Brooklin, en train de prendre un sandwich, il y avait un couple en face de moi. J’allais m’installer pour manger quand ce qui semblait être le petit ami de la fille me regarde et me fait un clin d’œil. Au moment ou j’allais partir, il court vers moi et en me faisant un clin d’œil et me dit “ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu, redonne moi ton numéro“, je regarde sa petite amie qui me souriait et n’avait visiblement rien comprit. Je le regarde avec mépris et tourne les talons ». Ce genre de scénario arrive très souvent, les personnes sont souvent en couple avec des filles et n’osent pas assumer leur homosexualité au grand jour.

Lorsque l’enfant se révèle être gay, beaucoup de parents interprètent cela comme un manque flagrant d’éducation. Ainsi un sentiment de culpabilité et de haine s’installe entre le parent et l’enfant. Généralement les mères le “soupçonnent” assez rapidement et tentent soit d’en parler soit de (se) le cacher. La société ultra-homophobe conditionne souvent « les parents à s’opposer à leurs enfants et à leur bonheur ». Pour des adolescents l’acceptation de soi est souvent très difficile et un contexte familial compliqué accentue ce malaise. Les altercations sont souvent « au bout des discussions. Si on arrive à affronter sa famille on arrivera à affronter la société ».

Le fait de s’assumer dans une société arabo-musulmane est très difficile, ainsi il est vu d’un mauvais œil le fait d’être trop efféminé et trop affiché. Cela porte atteinte à l’image de la communauté, en effet cette dernière cherche à s’intégrer à la société civile sans attaquer ses concitoyens.

Facebook et lieux de rencontres, refuges pour homosexuels ?

Les ‘’gays’’ semblent trouver un certain réconfort sur les réseaux sociaux certainement pour se protéger d’une société assez conservatrice et explicitement homophobe. Dans ces conditions, Facebook peut aisément être considéré comme un refuge. Ainsi, plusieurs « groupes » tel que “Gay de Tunisie” ont vu le jour et compte plus 1000 membres a son actif (1053). Le tabou qui semble être communément accepté dans le monde réel, semble être naturel dans le monde virtuel. La peur n’est pas présente, elle laisse place à la rencontre, la discussion et parfois même l’amour. En effet, ces groupes sociaux permettent de se donner rendez-vous et de nouer des liens. Ces pages publiques comptent souvent beaucoup de pseudonymes, peu d’entre eux osent afficher leurs noms au complet car ils subissent souvent des représailles. On retrouve beaucoup de commentaires stigmatisants, insultants voire menaçants.

Les lieux de rencontres sont multiples. On retrouve ainsi des lieux qui ont ‘’prit’’ une réputation gay, comme le *** qui se situe à ***, Tunis ou un autre lieu qui s’appelle ***. Un centre culturel appelé *** est également connu pour être un refuge. Il convient évidemment de parler des soirées privées qui sont semble-t-il très nombreuses.

L’homosexualité dans l’islam

La charia, loi islamique, condamne fortement l’homosexualité dans toutes les écoles juridiques et prescrit la peine de mort ou une peine discrétionnaire comme sanction en cas de pratique. Cependant, l’anthropologue historien Mohammed Mezziane tente de prouver dans Sodomie et masculinité chez les juristes musulmans du IXe au XIe siècle qu’il n’existe pas de hadith authentique remontant jusqu’au Prophète Mahomet (SAWS – salla allah alih wa sallem) à ce sujet. La sodomie masculine entre mâles étant considérée comme étant beaucoup plus grave que l’adultère. La sodomie entre époux, quant à elle, est considérée comme suscitant la malédiction divine. Tandis que la sexualité intra-féminine est considérée comme moins grave car ne mettant pas en péril la virilité du sexe fort.

En 2011, l’imam Moulana Muhsin Hendricks et l’imam Daayiee Abdullah se sont déclarés ouvertement homosexuels, expliquant qu’il est « possible d’être un bon musulman tout en étant homosexuel ». The Inner Circle est une association d’homosexuels musulmans qui lutte contre l’intériorisation de l’homophobie qui conduit au suicide, aux mariages forcés, à la pression sociale et à mener des doubles vies.

La grande majorité des personnes homosexuelles évoluent dans des familles musulmanes pratiquantes et ont été éduqué de sorte que leur soit inculqué le lien entre l’homosexualité et le péché. Ainsi même si la personne gay veut combattre son homosexualité pour être au plus proche de Dieu, ce combat incessant ne trouve pas de solution. Beaucoup de personnes gays ont trouvé refuge dans la dissociation de l’être en soi qui est homosexuel et de sa religion : être un bon musulman. Ainsi beaucoup vont à la mosquée et pratiquent leur foi en se disant que si Dieu les a créé ainsi Il ne les abandonnera pas.

Il serait avisé de conclure sur ce point que la communauté musulmane, n’est pas encore prête à accepter l’homosexualité et qu’il faudra du temps avant que les regards évoluent.

On dit souvent que Politique et Sexualité font bon ménage, qu’en est-il pour l’homosexualité ?

L’attente quant aux résultats des premières élections libres tunisiennes était à son comble pour l’ensemble de la communauté homosexuelle, qui elle, craint pour sa liberté et même pour sa survie. Ainsi le jour des élections : « on s’est appelé entre nous et personnellement j’ai beaucoup pleuré. On envisage sérieusement de partir au Maroc ou au Liban pour ceux qui n’ont pas de visa ».

En ce qui concerne le parti vainqueur Ennahda, les avis semblent unanimes : il leur fait peur. Les propos tenus par le parti ne semblent pas rassurer la communauté qui se dit qu’un parti qui octroie un visa à Tahrir ne peut lui vouloir du bien. Ainsi sous Ben Ali, la communauté homosexuelle semblait jouir d’une certaine immunité. En effet, Leila Ben Ali, organisait régulièrement des soirées privées auxquelles beaucoup de personnalités gays reconnues étaient invitées.

« Tout le monde le savait et personne n’osait attaquer violemment un gay publiquement. Outre ce fait, on savait aussi que Belahssen Trabelsi éprouvait un faible pour les jeunes hommes…». Ainsi le parti islamiste ne semble pas incarner l’union de ce côté de la société, « quelque part Ben Ali nous protégeait des personnes extrémistes, je tiens à le dire. Maintenant je me sens démuni et abandonné ».

Et la prostitution dans tout cela ?

 

La prostitution dans le milieu gay en Tunisie, ne diffère pas énormément de la prostitution entre hétéros aux niveaux des motifs et de l’importance. Les rapports sexuels entretenus avec un prostitué homme ou femme ont toujours existé dans cette société pourtant si machiste de prime abord. Ce qui diffère cependant, c’est le degré de discrétion, comme le rappelle X : « avoir un rapport sexuel avec un gay, cela rappelle au client qu’il est très viril et ça alimente sa fierté, ses tendances et envies, mais ça doit garder un maximum de discrétion. »

Dans les grandes villes de la Tunisie, il y a clairement des Gay Area (des zones ou il y a des gays et des ‘’gigolos’’ prêts à satisfaire les besoins des hommes qui seraient homosexuels mais qui ne se l’avoueraient pas) et vu la masse de touristes « surtout les italiens » explique la personne interrogée, qui fréquentent ce genre de café on peut même parler de tourisme sexuel !

En Tunisie, l’homosexualité est interdite par la loi, mais entre la législation et les pratiques, il y a un grand paradoxe ! Je cite alors notre source : « je prends l’exemple [de certains lieux à Tunis, sorte de ] hammam/sauna où les gays, bi ou hétéro curieux peuvent aller pour satisfaire leurs besoins (sex cabine)..! »

La prostitution dans le milieu gay touche, comme on a pu le voir, toutes les catégories sociales. On peut reprendre les propos de notre source afin de conclure cet article. En effet : « Du gay qui cherche un client passager sur le trottoir de l’avenue Mohamed 5, à un autre gay qui joue le rôle du ‘’proxénète’’ dans les plus grandes soirées, jusqu’au gay intello qui a comme clients les grandes têtes de la Tunisie. »

Suivez Sophie-Alexandra Aiachi sur twitter : @aiachiA

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