Gafsa : 38 syndicalistes jugés pour s’être révoltés

NOUVELOBS.COM | 04.12.2008 | 15:57

Ils risquent des peines très lourdes pour avoir participé à un mouvement de révolte populaire en janvier 2008, dans cette région pauvre de Tunisie.

Le procès des 38 syndicalistes impliqués dans le mouvement social de la région minière de Gafsa (Sud) s’ouvre ce jeudi 4 décembre. Accusés de droit commun, ils risquent des peines très lourdes pour avoir participé à un mouvement de révolte populaire en janvier 2008. Les associations de défense des droits de l’homme et les syndicats français dénoncent la violence de la répression étatique.
Déjà le 12 juin avait eu lieu le procès de 14 jeunes, accusés d’avoir participé au mouvement. Selon le comité de soutien aux habitants du bassin minier de Gafsa, ce n’était qu’un “simulacre indigne d’un procès de justice”, le juge ne respectant pas lui-même les principes d’équité et d’impartialité. Les conditions d’arrestations et de détention étaient également remises en cause. “Un grand nombre d’agents en civil de la police politique, embarqués dans des véhicules de location, font des incursions au centre ville et aux alentours du marché. Ils procèdent à des enlèvements de dizaines de jeunes qui disparaissent dans divers lieux de détention où ils sont soumis à la torture. “Une véritable chasse aux jeunes de Redeyef et du bassin minier a été lancée par le pouvoir”, dénonçait un communiqué du comité de soutien.

Phosphate et pauvreté

La région de Gafsa, tout en étant la plus pauvre de Tunisie, permet une exploitation du phosphate faisant du pays le 4e producteur mondial. Les seules infrastructures servent au transport des marchandises, la population étant laissée à l’abandon. Ainsi, seule la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) représentait localement un potentiel moteur économique. Sa restructuration, qui la fit passer de 11.000 à 5.000 salariés, mit le feu aux poudres. Le mouvement commença le 5 janvier 2008, avec l’occupation du local de l’Union générale tunisienne du travail par de jeunes diplômés qui ne trouvaient pas à s’embaucher. Rapidement rejoints par leurs familles, par les lycéens et les ouvriers, la protestation pris une ampleur extraordinaire. Elle continue aujourd’hui, après la déception de la population qui n’a pas vu les promesses présidentielles émises en juillet se concrétiser.

Silence radio

Cependant, très peu d’informations filtrent. Les médias officiels tunisiens ont ordre de ne pas ébruiter l’affaire et les policiers bloquent la zone. Des journalistes sont toutefois venus témoigner à Genève, tel Rachid Khéchana, rédacteur en chef de Al-Mawqif, un journal d’opposition. “Les autorités ne veulent pas étaler le scandale à l’extérieur. Si les infos sont diffusées hors du pays, la situation n’est plus maîtrisable” analyse-t-il. Si une équipe de la télévision Al-Hiwar a réussi à sortir des images diffusées en Europe, c’est au prix de tabassages et d’une inculpation de “constitution de bande de malfaiteurs” pour le journaliste Fahem Boukadous, qui risque 10 ans de prison.

Solidarité syndicale

Les syndicats français CGT, CFDT, FSU, Solidaires, UNSA-Education et SUD-Education réclament la libération des inculpés de Gafsa. Ils dénoncent également la criminalisation des soutiens extérieurs, dont découle notamment l’inculpation de Mouhieddine Cherbib, président de la Fédération des Tunisiens Citoyens des Deux Rives, à Paris. “Nous exprimons notre solidarité avec les syndicalistes emprisonnés et la lutte de la population minière de Gafsa dont nous soutenons la juste cause”, déclarent-ils dans un appel unitaire.

Les leaders des émeutes de Gafsa devant la justice tunisienne

LE MONDE | 04.12.08 | 14h00 • Mis à jour le 04.12.08 | 14h00

A Gafsa, bastion ouvrier du Sud-Ouest tunisien, devait s’ouvrir, jeudi 4 décembre, un procès très attendu, celui des leaders des émeutes qui, au long du premier semestre, ont secoué cette région déshéritée.

Employés des mines de phosphate, chômeurs, étudiants, femmes et jeunes ont porté le mouvement de façon pacifique, pour attirer l’attention sur la marginalisation économique d’une région où le taux de chômage avoisine les 30 %. Car Gafsa, c’est l’envers du décor et du “miracle économique” tunisien. Népotisme, corruption, pollution… Les conditions de vie y sont particulièrement difficiles.

La vague de répression qui s’est abattue sur la population à partir d’avril s’est soldée par la mort de trois jeunes manifestants, dont deux tués par balles. Des centaines de personnes ont été arrêtées et condamnées à de lourdes peines de prison.

Reste à juger les figures du mouvement, des syndicalistes pour la plupart. Au total, 38 personnes parmi lesquelles Adnane Haji, instituteur, la figure de proue du mouvement. Tous sont poursuivis pour “appartenance à une bande de malfaiteurs”, “nuisance à l’ordre public”, ou encore “préparation d’attentats”. Ils risquent plus de dix ans de prison. Plusieurs affirment avoir été torturés lors de leurs interrogatoires.

Egalement au nombre des accusés, bien qu’il habite Paris : Mohieddine Cherbib, président de la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR), une association connue qui regroupe, depuis une vingtaine d’années, des travailleurs tunisiens immigrés en France. M. Cherbib est poursuivi pour “adhésion à une bande” et “distribution de documents susceptibles de troubler l’ordre public”, autrement dit, il est accusé d’avoir relayé, en France, le mouvement de protestation de Gafsa.

Fin novembre, une délégation française d’élus de gauche et de représentants de la société civile, parmi lesquels Marie-George Buffet, Clémentine Autain et Mgr Gaillot, se sont rendus en Tunisie pour manifester leur soutien aux prévenus, à la veille de leur procès.

A Londres, Amnesty International a réclamé, mercredi 3 décembre, une enquête indépendante sur la torture en Tunisie, après avoir été informée de faits précis intervenus cette année à Gafsa.

Florence Beaugé

Avec les résistants tunisiens de Gafsa

Humanité, Article paru le 3 décembre 2008

Tunisie . La répression du régime Ben Ali s’est abattue sur le bassin minier de Gafsa, les rafles se multiplient, en quelques mois le bilan est terrible. Excédés, les habitants réclament plus de justice sociale. Reportage.

Redeyef (Sud tunisien),

envoyé spécial.

En partant de Gafsa, la grande ville du phosphate dans le Sud tunisien, il faut encore parcourir plus de 70 kilomètres en direction de l’Algérie pour atteindre Redeyef. Le plateau est aride, balayé par un vent glacé. Ce sont des lieux rebelles, les habitants sont attachés à leur indépendance, jaloux de leur réalité et méfiants lorsque ceux qui ne sont pas du coin s’y aventurent. Ils savent aussi ce que leur travail apporte à la Tunisie, combien leurs souffrances ont permis de creuser les mines, auparavant, et, aujourd’hui, de venir à bout de la roche pour creuser des carrières.

Dans cette région où on préfère serrer les dents plutôt que de pleurer, l’injustice est ressentie avec force. Comme une claque répétée. Comme une punition. Le taux de chômage autour de Gafsa s’élève à 21 % contre 14 % sur le plan national et moins de 10 % dans les zones littorales. Des conditions de vie déjà difficiles, surtout pour les jeunes diplômés qui ne trouvent pas de travail, rendues encore plus précaires avec l’augmentation rapide et importante des prix des produits de première nécessité. Gazala Hamdi, trente ans, diplômée en gestion, est ainsi restée trois ans au chômage. Avec des amis elle a créé en janvier 2006 le comité des jeunes chômeurs de Gafsa, « parce que tous les jeunes qui sortent de l’université sont perdus ». Les manifestations organisées devant le siège du gouvernorat, de l’instance administrative régionale de l’embauche et celui de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) se sont souvent terminées par des tabassages en règle d’un côté et de l’autre, quelques propositions de travail sans lien aucun avec leurs diplômes pour quelques chômeurs, dont Gazala, qui n’est pas dupe. On croyait la faire taire, elle a continué. Elle est maintenant de nouveau sans travail.

Alors, le 5 janvier dernier, devant l’évident trucage du concours d’embauche organisé par la Compagnie générale des phosphates (CGP) de Gafsa, la colère explose. Manifestations et sit-in se multiplient. La population n’a pas spécialement décrété la révolution mondiale et ne remet même pas en cause le pouvoir central. Elle veut simplement de la justice, en finir avec les passe-droits et la corruption, en terminer avec le règne de petites frappes locales, représentants syndicaux aux ordres ou chefs régionaux du parti dominant, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) du président tunisien Ben Ali. Ce dernier fait donner la troupe. En quelques mois le bilan est terrible. Trois personnes meurent dont un jeune, Hafnaoui Maghzaoui, vingt-deux ans, abattu d’une balle dans le dos, 26 autres sont blessées. Les rafles se multiplient, le bras de la justice supplée celui du flic et les peines tombent, toujours lourdes.

D’autres sont en attente, comme les « 38 », dont le procès s’ouvre ce 4 décembre (lire ci-contre). Parmi eux, trois leaders : Adnan Hadji, Bechir Labidi et Taieb Ben Othman. Comme si cela ne suffisait pas, Redeyef est pratiquement coupé du reste du pays depuis plusieurs mois. Même les avocats ne peuvent s’y rendre qu’au compte-gouttes. Venus de Tunis (près de 500 km au nord) ou de Gafsa, ils doivent parfois rebrousser chemin sans même avoir vu leurs clients emprisonnés ou les familles. La semaine dernière, une délégation de personnalités françaises a pu miraculeusement franchir les contrôles (lire ci-contre), preuve s’il en était besoin que le pouvoir n’est pas si indifférent à la pression extérieure, surtout lorsqu’elle est publique.

En arrivant dans Redeyef c’est d’abord la méfiance qui se lit dans les yeux. Tout juste si on nous répond lorsque nous demandons notre chemin pour aller voir les épouses de Adnan Hadji, Bachir Labidi et Taieb Ben Othman, trois instituteurs considérés comme les meneurs du mouvement et incarcérés depuis plusieurs mois maintenant. Il règne un drôle de calme qu’on subodore tout relatif. Trop de mal a été fait ici pour que le ressentiment disparaisse. Si les autorités tunisiennes nous ont laissés parvenir jusqu’à Redeyef, des instructions ont été données aux dizaines voire aux centaines de policiers en civil qui ont envahi la ville et la quadrillent. Certains sont en vélomoteur, d’autres à pied. Des voitures de location – aisément repérables à leurs plaques d’immatriculation bleues – stationnent aux principaux carrefours comme si de drôles de touristes avaient décidé d’affluer dans cette contrée, en plein mois de novembre alors que le ciel chargé attend le moment propice pour se déverser.

Jomaa Hadji, l’épouse de Adnan, est assise dans son salon, digne. Elle parle de cette nuit du 22 juin où la police a débarqué. « Ils étaient très nombreux, ils ont encerclé la maison, sont passés par-dessus les murs. J’ai eu très peur », se souvient-elle. Pour les gros bras du régime peu importe que Jomaa ait récemment subi une greffe de rein grâce au don de son mari. Peu importe que les époux aient chacun plus de cinquante-cinq ans et soient sous traitement médical. Ils ont fait venir une ambulance et, une fois Jomaa partie, ont embarqué Adnan manu militari. « Lorsque je suis revenue tout était ouvert, portes et fenêtres. L’argent liquide avait disparu ». Il lui faudra six jours pour arriver à savoir où était emprisonné son mari. Il est à Kasserine, sur la route qui va vers Kairouan. Le 5 avril, Adnan avait déjà été arrêté. « Ils l’ont frappé, lui ont cassé plusieurs dents. Ils l’ont humilié en lui mettant des cendres de cigarettes sur la tête, en le laissant accroupi les mains attachées. Il y a 15 jours après la visite de ses avocats, les gardiens l’ont déshabillé, l’ont mis nu, ont touché ses parties génitales », confie-t-elle. Même traitement après le 22 juin, pour finalement – au bout de 27 heures passées sur une chaise et la menace de lui casser les jambes – lui extorquer des « aveux ». Cet instituteur, connu et estimé à Redeyef, serait donc un chef de bande, un vulgaire malfaiteur. C’est pour cela qu’officiellement il croupit dans une geôle, qu’il s’entasse dans une cellule avec 70 autres prisonniers, des droits communs. Pas pour des raisons politiques, bien sûr. « Adnan est très fatigué psychiquement mais il garde toute sa résistance », prévient Jomaa. « Il espère que cette injustice va finir. Quand il a appris qu’une délégation allait venir, ça lui a remonté le moral ».

Leïla Khaled est tout aussi digne. Son mari, Bachir, cinquante-cinq ans, et son fils Modafar, vingt-trois ans, sont aussi en prison à Kasserine depuis le 4 juillet pour le premier, à Gafsa pour le second. « Bachir a des problèmes de santé », indique-t-elle. « Il a perdu 20 kg ». Elle peut le voir une fois par semaine, quinze minutes. Ils se parlent par un combiné téléphonique en se regardant au travers d’une vitre avec, l’un et l’autre un agent à leur côté. Interdiction de se prendre la main, de se donner du réconfort par une caresse même furtive. Même chose pour Taieb Ben Othman, trente-sept ans, dans la prison de Sidi Bouzid, à 270 kilomètres de Redeyef, depuis le 7 juillet, dont la femme, Khamsa, doit maintenant s’occuper seule de leur fils de deux ans, blessé lors de l’intervention policière à leur domicile. « Je ne supporte pas de le voir derrière les barreaux », dit-elle. « Notre fils n’arrête pas de réclamer son père ». Taieb est aussi en mauvaise santé.

Dans la famille Hlaimi on ne décolère pas. Tarek, quarante-trois ans, instituteur, a été arrêté. Deux de ses frères sont à Nantes. Un autre, Amor, est toujours à Redeyef. « Au début, le mouvement s’est bien passé », raconte-t-il. « Mais le pouvoir a répondu par la répression. C’est ce qui a fait monter la tension. Il y a maintenant beaucoup de policiers ici, mais les voyous ne sont pas inquiétés. » Il dénonce également le manque de liberté. « On ne peut pas parler librement dans les espaces publics ». La mère, Jasmin, affirme même que « dès qu’on parle du mouvement au téléphone, la ligne est coupée ». Son foulard (plus traditionnel que religieux) sur la tête, Jasmin subit elle aussi les tracasseries répressives. Le chef de la police du district est venu la trouver dans son épicerie et lui a dit : « Si tu ne fermes pas ta gueule on arrête tes deux autres fils et toi avec ». Pour Jasmin, c’est l’enfer. « Maintenant, quand un de mes enfants sort et qu’il a du retard, je tremble. Je n’en peux plus. »

Safia n’en peut plus non plus. Elle ne dort plus depuis ce 6 juin, depuis que son fils, Hafnaoui Maghzaoui, a été tué. « On lui a tiré dans le dos, dans son quartier. Il allait chez sa grand-mère », dit-elle en sanglotant. « On a essayé de porter plainte, mais personne ne nous écoute. On vit dans des conditions misérables. Notre fils était notre espoir. Il est mort. » Dehors, les flics en civil ne cherchent même pas à se cacher. Au contraire. Ils se montrent ouvertement comme pour dire aux habitants : « Si vous bougez, on réprime ». Pas sûr que cela suffise. Le calme qui règne n’est qu’apparent. Dans les têtes, dans les maisons, la colère bouillonne toujours. Sorti le 25 octobre après trois mois de prison pour avoir participé aux manifestations, Faouzi Almassi, technicien à la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) depuis six ans, a ensuite été licencié pour « abandon de poste » (sic). Il continue à dénoncer les pratiques de la direction syndicale dans son entreprise, faites de pressions et de prébendes. « Tout le monde a été menacé », souligne-t-il, en ajoutant, le regard fier : « Je suis prêt à continuer la lutte ». Gamra Ben Ali ne dit pas autre chose. Elle dont deux des fils, Abdelkarim et Ismaïl, ont été emprisonnés plusieurs mois, raconte. « Lorsque j’ai appris leur arrestation, je suis partie jusqu’à la montagne pour pleurer. » Et puis elle s’est ressaisie. « Le 6 juin la police tirait avec de vraies balles, elle lançait des gaz lacrymogènes, patrouillait avec des chiens. Mais tout le monde était dehors, toute la ville se révoltait ». Avec les autres femmes elle a participé à des sit-in devant le gouvernorat pour obtenir la libération de leurs fils et leurs époux. « Mon mari n’est pas en prison pour rien. Il défend la justice, ses convictions », soutient l’épouse de Bechir Labidi.

Pierre Barbancey

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