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C’est la première émission de Canal du Dialogue consacrée intégralement à la préoccupation qui me touche le plus en tant que citoyen tunisien. J’ai entendu un langage qui m’est familier et me suis retrouvé dans un vocabulaire que je croise tous les jours. L’émission a même commencé par l’excellente satire de la non moins excellente blogueuse Tunisienne Arabicca. On m’a parlé de «3mmar 404», on m’a parlé de choses concrètes, d’un recours en justice contre ceux qui m’empêchent d’accéder à l’information et d’émettre mon opinion fût-ce-t-elle pour dire «non je ne suis pas d’accord avec la politique actuelle des gouvernants ». Et il a été discuté d’une chose fondamentale à mes yeux, de cet outil régulateur des conflits, incarnant le dénominateur commun de tous les Tunisiens : la Loi.

Aussi imparfaite soit-elle, c’est elle qui nous rassemble quelles que soient nos opinions. C’est elle qui arbitre nos désaccords et est censée sanctionner les outrages à nos droits.

Depuis des années que je me pose des interrogations et que je m’adresse aux politiques pour demander des explications, je n’ai jamais obtenu satisfaction. A cet égard, voici ce que j’avais écrit en 2006:

– [La] censure [vécue par les partis politiques] a-t-elle été signifiée aux partis concernés par les autorités tunisiennes ?

– Cette censure sauvage en violation des lois tunisiennes a-t-elle fait l’objet d’un constat par exploit d’huissier pour un dépôt de plainte ?

– Y a t-il eu dépôt ou, tout au moins, une tentative de dépôt de plainte de la part de ces partis ?

Nous savons, certes, que ce genre de dépôt de plainte se heure systématiquement en Tunisie au refus des autorités compétentes, sous la botte du régime, de les enregistrer. Mais il n’en demeure pas moins, qu’il est crucial que ces démarches en vue des procédures judiciaires soient entreprises. Il faut que les auteurs de ces violations caractérisées de la loi sachent que tôt ou tard des poursuites judiciaires à leur encontre sont susceptibles d’aboutir.

Or, si tel est le cas, pourquoi sur les sites des partis politiques, notamment ceux reconnus mais censurés, il n’y a aucune communication sur la question ? Pourquoi ces partis n’informent-ils pas les Tunisiens sur les détails de cette censure qu’ils subissent au sein d’une rubrique ad hoc ? Pourquoi ne publient-ils pas sur leurs sites les éventuels courriers adressés au ministre de l’Intérieur pour faire cesser ces exactions ignobles ?

On a coutume de dire que le Tunisien est khobziste, tant il est préoccupé par les moyens de sa subsistance au détriment de ceux liés à la défense de ses libertés fondamentales. Sans doute qu’il y a une part de vérité dans ce constat. Et je n’hésite pas quand l’occasion se présente à exprimer mon regret pour ce manque d’engagement. Le vrai changement en matière de démocratie ne peut provenir n’en déplaise à Mouldi M’barek, d’une «décision historique et avant-gardiste » de je ne sais quel « irremplaçable mortel ». Les libertés fondamentales s’arrachent et se pérennisent de par la seule volonté des citoyens.

Néanmoins, peut-être que le Tunisien n’est pas aussi khobziste que cela et qu’il n’hésite pas, lorsqu’il est vraiment touché par un discours ou un événement à s’impliquer. J’avoue que l’épisode de Facebook conforte l’idée que je me suis fait depuis quelque temps sur l’incapacité chronique des hommes politiques dits de « la mouvance démocratique » à incarner l’avenir de cette « démocratie tunisienne » en fédérant cette aspiration au changement. Je ne juge pas, je ne fais que constater. Toute personne qui suit la blogosphère tunisienne de près, ne peut que faire le même constat de l’absence d’intérêt chez les Tunisiens pour ceux qui martèlent à longueur de discours leur intention d’incarner une alternance vers la démocratie effective.

Que TV7 soit d’un cloisonnement à toute épreuve à l’égard du pluralisme des discours, qui le conteste ? Que les médias écrits à large diffusion le soient également, c’est certain. A ce jour, aucun de ces médias n’est en mesure de relayer une opinion disant « Ben Ali, 20 ans Yezzi ». Même lorsque les colonnes de ces journaux s’ouvrent à cette opposition guignolesque que nous avons, c’est toujours et invariablement pour commencer ou conclure par la démonstration indiquant à quel point le régime de Ben Ali est remarquable. Et personne parmi les plumes libres ne conteste les effets dévastateurs d’une politique de 20 ans consistant à isoler tout parti ou discours politiquement indépendant. Néanmoins, une question s’impose : « Et quand bien même, y aurait-il vraiment un discours alternatif audible par les Tunisiens si le paysage médiatique était plus ouvert ? »

Je n’en sais rien ! En revanche, je constate simplement que sur près de 500 blogs tunisiens constituant la partie active et « visible » de la blogosphère tunisienne, des blogs, peut-être pas aussi débridés que celui de Bepe Grillo de Backchich ou de Sami, mais néanmoins libres d’émettre des opinions, la présence (en tant qu’objet de débat) de ceux qui cherchent à incarner l’avenir politique de la Tunisie est quasi nulle. Leurs discours politiques sont totalement inaudibles ! Idem parmi les dizaines de milliers d’inscrit sur Facebook et autres réseaux sociaux !

Comment expliquer cela ? Le moins que l’on puisse dire c’est que ces supports sur lesquels s’expriment ces dizaines de milliers de Tunisiens ne sont soumis (hormis quelques-uns) ni à la censure de Abdelwaheb Abdallah ni à celle de ses subalternes. Et si ces Tunisiens ignorent ces forces démocratiques, ce n’est surement pas sur instruction du ministre de l’Intérieur. Et c’est précisément là où réside tout le problème. J’aurais aimé avoir l’opinion de nos dirigeants de la mouvance démocratique là-dessus. Hélas, et à l’image des hommes de l’actuel pouvoir, ils ne répondent jamais aux questions qui fâchent et encore moins à la populace ! Mon amie Alyssa attend toujours la réponse de Ahmed Nejib Chebbi à une question qu’elle a posée sur le site du PDP depuis bientôt deux ans ! Ne lui posez pas la question pourquoi elle ne s’intéresse plus aux activités du PDP, car elle vous répondra «illi y bii3ni bil foule, inbi3ou bikchourou».

On qualifie souvent les Tunisiens de «peuple éduqué». Et il arrive également que l’on parle de la Tunisie (et je précise… de la part de personnes non ignorantes, c’est important pour la suite) que c’est un Etat moderne de tradition séculaire. Et certainement que j’y adhère. Or que signifient ces deux affirmations ? D’abord, elles signifient l’imbécillité de tous ceux qui parlent de la Tunisie en la comparant à d’autres Etats africains ou arabes y compris à notre voisine Algérie pour montrer à quel point la Tunisie s’en sort bien. Et l’imbécilité est d’autant plus flagrante, quand on réalise la démarche qui cherche à comparer l’incomparable. En matière de développement politique, on ne compare pas un pays avec un appareil d’Etat (au sens wébérien du terme) plusieurs fois séculaire à celui né, artificiellement, il y a, à peine, quelques décennies ! On ne compare pas un pays à forte tradition d’Etat avec d’autres dont le consensus même autour de l’appareil d’Etat est à peine formé, voire encore en cours de formation. De même, cet Etat tunisien, avec sa tradition d’Etat bien ancrée, montre que la maîtrise du territoire par le ministère de l’Intérieur (je parle ici de l’aspect administratif et non répressif) est sans équivalent en Afrique. La différence est telle, que la Tunisie n’est plus comparable aux autres Etats africains. Même l’Afrique du Sud ne fait pas mieux en matière de maîtrise de son territoire !
Forcement, quand on a un territoire relativement plat, petit et facile d’accès comme la Tunisie, avec une population assez homogène, méconnaissant le tribalisme, nul besoin d’être un peuple plus intelligent que les autres pour se targuer d’avoir une institution étatique multiséculaire. C’est plutôt l’inverse. On aurait tendance à passer pour un peuple d’imbéciles pour applaudir un Sarkozy plein d’éloges sur la réussite de la Tunisie par rapport aux autres pays africains. Et, en effet, il n’y a que les sots de la TAP et les pseudos universitaires pour applaudir et répéter des discours lesquels, en somme, sortent la Tunisie de son rang au regard de la théorie du développement politique, pour la sous-classer avec ceux qui ont été moins favorisés par l’histoire, la géographie et les conditions de regroupements humains.

Si je rappelle ces éléments, c’est pour faire remarquer un point essentiel à mes yeux. Ceux qui aspirent à changer les choses en Tunisie, leurs démarches et les stratégies qu’ils adoptent ne me semblent pas être à la hauteur des attentes de ce peuple tunisien légaliste, imbu d’une réelle culture d’Etat et au sein duquel le consensus autour du régime républicain est manifeste. ( Il serait ici trop long de revenir en détail sur les aspects de ce que je ne considère pas à la hauteur , voir cependant cet article sur ce lien).

Ô certes, on entend souvent ces mêmes politiques faire l’éloge du peuple tunisien et de sa maturité. Hélas, j’ai fini par croire que c’est soit du populisme soit que les auteurs de tels discours ne font que singer des formulations dont ils en sont eux-mêmes incapables d’en comprendre le sens et la profondeur. Quand à ceux dont je ne doute pas de la finesse de l’intelligence, je m’aperçois que leur discours ne s’avère être que de la langue de bois adressés à un public dont il sous-estime également les réelles attentes et la conception qu’il se fait de la République. Qu’ils aillent un peu, ces politiques, sur l’excellent blog de Carpediem Selim, de Malek, sur celui de notre célèbre Arabicca, celui où interviennent les Bachbouch, Hnani et autres, le Blog de SteppenWolf, Carthapolis, tun-68 et de tant d’autres Tunisiens pour réaliser cet attachement qu’ils manifestent à cet Etat de tous les Tunisiens et au respect de sa loi.

Du reste, l’accueil fait au recours de Zied El Heni par ces simples Tunisiens montre à quel point ils sont concrètement matures ; et que parmi leurs aspirations, c’est aussi des actions concrètes et non ces discours creux sur la cherté de la vie ou le chômage… comme si l’on pouvait être pour ou contre le cancer, le Sida ou la tuberculose. Et comme si l’on pouvait parler librement du chômage lorsque nos compatriotes du bassin minier se font canarder comme un vulgaire gibier puis condamner pour avoir simplement exprimé leur droit au travail et à une vie plus digne ?

Je ne doute pas de la formidable diffusion qu’aura cette émission de Canal du Dialogue sur les blogs des Tunisiens, tant elle a concerné et d’une façon concrète des choses qui les touchent. Et je dis encore Bravo à Zied El Heni d’avoir remis sur le tapis ce débat sur les exigences du respect de la loi et remercie canal du Dialogue de l’avoir ainsi relayé. Mais en même temps, et s’agissant de canal du Dialogue, comme je l’ai déjà dit à Tahar Ben Hassine, je regrette que parmi les choix éditoriaux de la chaine, il n’y ait pas davantage de temps consacré à se qui se passe et s’échange sur la blogosphère Tunisienne. Dans les 10 à 20 ans à venir, les futurs dirigeants de la Tunisie sortiront de cette blogosphère. Ibn Taymiyya, Tourabi, Lenine et Marx font partie du passé. L’avenir de la Tunisie et l’orientation qu’il aura dépendra, et j’en suis convaincu, entre autres, de ce qui s’échangera et se dira par les Tunisiens sur leurs propres blogs et non sur ces interminables motions des partis politiques datant d’un autre âge.

Ghannouchi, Chebbi, Ben Jaafar, etc., représentent la fin d’une époque. Pour moi, ils incarnent déjà le passé. Cela n’a rien d’insultant, ni de dégradant. C’est ainsi, c’est la vie. L’avenir est désormais du côté de la vivacité de Aymen, Iyed, Chokri, Maya, Zied, Selim, Soumayya (oui oui, je songe à la brillante Soumayya Ghannouchi) et de tant d’autres. Leurs attentes et leur manière de voir le monde, et j’ai presque envie de dire, y compris leur manière de concevoir l’au-delà ne sont plus celles de cette génération d’hommes politiques qui arrivent au terme de sa carrière. Cette même génération d’hommes politiques dont je n’ai que trop lu les discours, les pétitions, les motions et même les complaintes. Et pourtant, je suis toujours au même point… Mon grand père a eu la chance d’écouter un homme, lequel, avec d’autres, au bout de 20 ans a viré un colon et s’est accaparé, évidemment à tort, l’Etat. Moi ça fait 20 ans que j’écoute des gens qui ont été incapables d’agir pour garantir même pas mes droits, à moi, mais simplement les leurs, et notamment leur droit à s’exprimer librement. Et si je dis qu’au regard des objectifs atteints, j’ai écouté des tocards pendant 20 ans, on me reprochera ce qualificatif cruel et peut-être même insultant. Pourtant, je demeure convaincu que c’est autrement moins cruel et autrement moins insultant pour un homme politique que le fait d’observer du haut de son impuissance et du confort de son divan un citoyen Tunisien être amené à se coudre les lèvres depuis sa prison.

 
Astrubal, le 25 septembre 2008
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