par Abdelbari Atwan : Al Quds Al Arabi, Londres, 27 janvier 2006

Le rédacteur en chef palestinien du quotidien arabe de Londres commente dans cet éditorial la victoire électorale du Hamas.

Traduit de l’arabe en français par Ahmed Manaï, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique
(transtlaxcala@yahoo.com).

Cette traduction est en Copyleft.

Le peuple palestinien est sorti seul victorieux de ces élections législatives en imposant le changement à travers les urnes et en mettant fin, par KO, à une période de corruption qui a duré plus de 30 ans et qui a atteint ses sommets au cours des dix dernières années. Il a dit un NON catégorique à tous les symboles de la piraterie politique et de la culture des ABOU (équivalent arabe des « Don » siciliens, les chefs de famille, NDT), grands et petits et mis fin aux tentatives de trucage de la volonté palestinienne sous les appellations les plus diverses et notamment de « la décision palestinienne et du représentant unique et légitime du peuple palestinien »

Le Fatah, parti du pouvoir, a perdu les élections pour les mêmes raisons qui ont fait la victoire de son rival le Hamas. La direction du Fatah n’a proposé aucune alternative à l’échec de son pari sur la solution politique du problème palestinien, a été incapable de construire des structures démocratiques véritables ni pour elle-même ni pour le peuple palestinien, a abandonné la carte de la résistance qui en avait fait la composante phare et dirigeante. Elle a échoué aussi à promouvoir des dirigeants jeunes et intègres de l’intérieur, capables de reprendre de la direction historique obsolète, la direction des affaires.

Le peuple palestinien a voté pour Hamas pour protester contre les agissements du parti du pouvoir, contre ses dirigeants qui ont sombré dans les marécages de la corruption, leur mépris de l’opinion publique palestinienne, les dérives des dirigeants des services de sécurité et leur pari sur Israël et les USA plus que sur leur peuple et ses jeunes cadres. Quand les jeunes du Fatah regardent leurs dirigeants passer dans des voitures de luxe dans les check points, qu’ils les voient dépenser des millions de dollars pour leurs plaisirs personnels, envoyer leurs enfants étudier dans les universités occidentales, distribuer les postes à leurs proches, à ceux de leurs chauffeurs et de leur clientèle, quand ils les voient habiter des palais somptueux et de belles villas, monopoliser l’économie, vendre le sable de Gaza et importer de la farine défectueuse…quand ils voient toutes ces pratiques, ils vont sûrement voter pour le changement et ses partisans afin de mettre fin à une situation misérable qui a éclaboussé leur mouvement et son histoire militante honorable.

Le peuple palestinien en a assez des barons de la corruption qui ont confisqué sa volonté,son pouvoir de décision, leur prétention à monopoliser la parole en son nom. Il n’est plus seulement décidé à les changer mais à leur demander des comptes, récupérer l’argent du peuple qu’ils ont pillé et à construire une nouvelle étape faite de transparence et à rétablir l’image véritable du peuple palestinien ternie par la corruption, l’arrogance, les faux semblants et les accords catastrophiques.
Les menaces européennes et américaines d’arrêter les aides financières à tout gouvernement formé par le Hamas dans le but de décourager les électeurs de donner au Hamas plus de sièges qu’il n’en faut, ont lamentablement échoué et n’ont eu guère d’effet.

Maintenant que le peuple palestinien s’est libéré de la peur et qu’il a rejeté avec mépris les tentatives de domination européenne et américaines ainsi que leurs menaces sur ses moyens de subsistance, il est indispensable que les européens et les américains abandonnent ce style arrogant et de courte vue et changent leur manière d’opérer avec la nouvelle réalité palestinienne. Il est indispensable qu’ils le fassent autrement, à travers de nouveaux mécanismes basés sur des études scientifiques objectives et non pas à travers les projections produites par des centres de recherche financés par l’occident et qui présentent des études et des sondages d’opinion en accord avec les désiratas des donneurs d’ordre et qui recommandent l’arrêt des subventions européennes et américaines à la future autorité palestinienne. Toute action de ce genre risque fort d’être à l’avantage du Hamas, exactement comme furent fatales les subventions américaines versées au Fatah et à certains de ses cand !
idats aux dernières élections. Tous les candidats phares du Fatah qui avaient reçu des subventions américaines ont échoué d’une manière éhontée selon la règle qui dit que « tous ceux que l’Amérique aime, sont détestés par le peuple palestinien ».

Les bailleurs de fonds occidentaux doivent se rappeler que le peuple palestinien existait déjà avant la naissance de l’Autorité et l’arrivée de leurs subventions et que son niveau de vie était bien meilleur à l’époque qu’il ne l’est devenu sous l’autorité et que pour cela il ne regrettera leur arrêt. Leur reconduction à la nouvelle Autorité permettra par contre d’en tirer un meilleur profit parce qu’elles seront dépensées autrement et dans les domaines vitaux ce qui permettra d’améliorer la vie des Palestiniens bien mieux que durant le règne de cette autorité corrompue qui les a gaspillés dans la corruption et la perversion.

Les USA et l’Europe portent collectivement ou séparément la responsabilité de l’échec du Fatah, parti de l’Autorité et le triomphe de l’opposition islamiste, parce qu’ils n’ont pas su lire correctement la carte politique ni connaître les ambitions du peuple palestinien et ont préféré écouter ce qu’ils voulaient entendre et qu’ils ont tout fait pour faire pression sur l’autorité afin qu’elle fasse des concessions, sans essayer le moins du monde de faire autant sur l’Etat Hébreu pour libérer les prisonniers, arrêter la colonisation et l’extension des colonies qui existent déjà et en finir avec le siège suffocant imposé au peuple palestinien.

Le succès du Hamas pourra se transformer en échec si sa direction ne saura pas bien se mouvoir, avec intelligence et responsabilité, dans le champ de mines qu’elle aura à traverser dans les prochains jours et que constituent le pouvoir, ses paillettes, son fardeau et ses responsabilités, les pressions étrangères grandissantes et, au-dessus de tout cela, les ambitions des Palestiniens et les espoirs qu’ils mettent dans son pouvoir.

Le Hamas est aujourd’hui en face de choix et d’épreuves très difficiles. La formation du nouveau gouvernement va l’obliger à modifier sa charte, négocier avec Israël, abandonner la carte de la résistance suite aux injonctions américaines et israéliennes. Nous ne croyons pas que le Hamas va se soumettre à ces conditions dans l’immédiat. Il est probable qu’il charge une personnalité indépendante mais proche de lui, de former le nouveau gouvernement et de choisir des ministres compétents, intègres et au langage propre, comme étape intermédiaire. L’étape actuelle est aussi propice pour que le Hamas redonne vie à l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et à ses institutions à la lumière de son succès éclatant et de la large adhésion populaire, parce qu’il n’est pas normal que six millions de Palestiniens de l’exil demeurent sans une structure représentative.
L’échec du Fatah, que sa direction a accepté de bon cœur et avec un très haut sens de responsabilité nationale et démocratique, pourra se transformer en grande victoire dans un avenir proche, parce qu’il l’aurait débarrassé de la corruption et des corrompus qui ont confisqué son autorité et sa direction, qu’il lui aurait ouvert les yeux et montré ses faiblesses ainsi que les raisons qui ont fait qu’une partie de l’électorat lui ait fait fausse compagnie. Le mouvement Fatah a vieilli et son mauvais résultat aux élections va lui permettre certainement de se rajeunir et d’injecter un sang nouveau au plus haut de sa direction. Nous devons lui reconnaître cependant, ainsi qu’à son président, leur attachement au choix démocratique et l’avancée vers des élections qu’ils savaient d’avance ne pas remporter avec éclat.

Les régimes dictatoriaux et corrompus arabes doivent se sentir mal à l’aise face à ces résultats surprise. Pour peu que le citoyen arabe puisse participer à des élections honnêtes, il va choisir des mouvements intègres qui comprennent ses souffrances et répondent à ses ambitions et ses attentes nationales et non pas les partis corrompus ou ceux qui cherchent à satisfaire les USA et leurs ambitions dans la région sous les appellations de libéraux ou de modérés en abandonnant les choix fondamentaux.

Le changement est parti de la Palestine occupée. Pour sûr, il ne va pas s’arrêter à ses frontières !!!

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