Le peuple tunisien est un peuple ignorant. Je le connais assez et l’aime suffisamment pour n’avoir ni peur, ni honte de le lui dire en face.

L’éducation, le savoir, la culture, la pensée, l’art, etc., sont si bien cadenassés, instrumentalisés et verrouillés qu’il ne puit être mûr et complet.

Sans pour autant vouloir lui imposer un hypothétique et relatif bonheur quelconque auquel il ne comprends rien et qu’il acceptera ou pas, une part de l’échec de l’opposition au sens large (politique, intellectuelle, associative…) n’est-elle pas à chercher dans cette absence de culture alternative à celle de la dictature ?

Les réalités en mille-feuilles : réflexions sur « La Réalité »

Les rapaces opportunistes, faux-culs sournois et hypocrites aveugles de tout poil caressant les gens dans le sens du poil (justement !) dans leur « volonté de puissance » politique et leurs visées de pouvoir, exclusivement, se contredisent effrontément en crachant et vilipendant sur un système aliénant d’une part (ce qu’ils ont raison de faire) mais de l’autre et en même temps, en louant le choix, si choix il y a, que ce qu’ils appellent « réalité » engendrera ; choix que chacun d’eux de son côté croit apercevoir et espère en sa faveur dans tous les cas de figures. Sous-pensée en volte-face !

La « Réalité » est-elle homogêne, une et indivisible ?

Inutile de leur parler de psychanalyse, de surréalisme, de relativité restreinte et que sais-je encore, ils répondront que Freud était un obsédé sexuel, les poètes des fous mégalomanes et narcissiques et qu’il n’existe qu’une seule et unique « Réalité », celle qu’ils croient voir et qui est en leur faveur, sinon, elle n’existe pas. Très bien…

D’autre part, de quelle « Réalité » parlent-ils ?

Rappelons-leur seulement que la réalité de l’Allemagne des années 30 était le nazisme, que la réalité des Etats-Unis à une certaine époque était la ségrégation des noirs et les exemples abondent de « Réalités » ignobles.

Rappelons-leur aussi que la « Réalité » tunisienne dont ils nous parlent leur est imposée, aux tunisiens, qu’elle est le fruit pourri de 18 années de dictature.

Prenons le cas des islamistes par exemple qui se frottent les mains de voir certains jeunes tunisiens se laisser pousser la barbe et porter le voile et qui anticipent leur victoire au vu de la radicalisation religieuse de certaines personnes. Tout d’abord, le retour au religieux est un phénomène général qui balaie toutes les sociétés et toutes les croyances. Ce retour au religieux est dans le cas des monothéismes globalement synonyme de durcissement, de repli sur soi pour ne pas dire parfois d’obscurantisme et de fanatisme : messianisme guerrier, église rétrograde, terrorisme islamiste… La Tunisie n’échappe malheureusement pas à la règle et ce courant est loin d’être spirituel et exaltant : il est dangereux et malsain. Il serait d’une mauvaise foi aberrante et coupable sinon d’une complicité intolérable quoique révélatrice de la part des islamistes tunisiens de glorifier, accompagner ou récupérer ces tendances qui ne sont que clichés de désespoir. Car certains de ces jeunes s’ils ont des modèles, ce ne sont pas des islamistes progressistes et non-violents mais des fanatiques médiatisés.

La Tunisie est notre enfant-sauvage

A chaque fois qu’il voyait une manifestation, Kafka ne pouvait pas s’empêcher de penser que ceux qui la menaient ce jour-là, réclamant pour eux et les leurs droits, libertés et autres revendications légitimes en soient, seront sans doute le lendemain les bureaucrates qui oppresseront le peuple. Ainsi, nous nous trouvons aujourd’hui confronter à ce dilemme (en tout cas, j’ose l’espérer, pour ceux du moins qui oeuvrent pour la Tunisie en dehors de toute politique politicienne, guerre des clans et soif de pouvoir) : comment demander la liberté pour ceux qui n’en ont jamais jouit sans leur apprendre au préalable ce qu’elle est ?

Comment certains osent prétendre que les tunisiens si aujourd’hui on le leur permettait, pondrait une bonne et vieille démocratie tirée à quatre épingles du néant démocratique qu’ils ont toujours connut et vécut. Tout cela est bien mignon comme de penser que Jésus est l’enfant que dieu a fait à une vierge mais est-ce pertinent ? Ou est-ce juste de la fausse-naïveté suicidaire ?
Je refuse le manichéisme ambiant. Je refuse de choisir entre une dictature minable ou une hypothétique démocratie que je considère aussi minable. Je pense humblement que mon pays mérite mieux et surtout, qu’il est capable de dépasser les sentiers battus pour créer sa propre route, originelle et originale, authentique et fiable.

Face à un enfant, le laissons-nous entreprendre ce qui lui traverse l’esprit ? La Tunisie bien qu’assez âgée, a connu successivement le règne des Beys, la colonisation, Bourguiba et le régime de ben ali. Ne pouvons-nous pas la considérer comme une sorte d’enfant-sauvage, avancée dans l’adolescence mais qui n’a connu que la vie de la jungle de la dictature. Resterons-nous immobile devant cette enfant-sauvage qui avance vers le feu, qu’elle n’a jamais vu,ou lui expliquerons-nous le danger du feu avant de lui laisser la liberté de choisir de se brûler volontairement pour savoir ce que cela fait ou pas ?

Base de données

Je pense que plus grand monde n’est dupe sur la nature, les méfaits et les visées du régime ben ali. Est-il utile de continuer à le combattre comme nous le faisons depuis le début ou nous faut-il redéfinir notre opposition ?

Un premier constat amer, strictement politique, est à faire : les choses ne peuvent pas changer en Tunisie en l’état actuel des choses, ou en tout cas, pas avant des années, sinon des décennies encore. : le pouvoir politico-économique mafieux et oligarchique en place en est à un point de non-retour. Ni Guanouchi, ni Marzouki ni aucun autre n’auront ce qu’ils veulent en tant qu’hommes politiques, c’est-à-dire le pouvoir. Une seule chose leur reste à entreprendre s’ils tiennent vraiment à une Tunisie libre et démocratique, essayer de faire en sorte que la génération suivante de politiciens réussisse là où ils ont échoué ; essayer de faire en sorte que leur peule fasse le bon choix et que celui à qui on donne le pouvoir le mérite et n’en abuse pas.

Un deuxième constat plus général : le peuple n’écoute pas ses élites opposantes. On a remarqué depuis des lustres que les élites, elles, n’étaient pas à l’écoute du peuple. Le contraire aussi est vrai, et est tout aussi regrettable. Il faudrait- commencer à analyser et penser les causes de cette incommunicabilité et les moyens d’y remédier dans les deux sens.
Troisième constat : à la lumière de leur comportement (pour ne pas dire de leur collaboration) il nous faut impérativement rompre avec les gouvernements, les institutions et les autorités extérieures, tels qu’ils soient (politiques, économiques… / puissances occidentales, dictatures arabes…). Cependant, il est vital de se rapprocher encore plus des peuples, des opinions-publiques, des sociétés…

Les chantiers à édifier

Sur un plan formel, les mots d’ordre doivent en être : marginalité (création d’une télévision de contre-pouvoir…), clandestinité (œuvrer dans le cadre de cellules au sein de la famille et des amis…), radicalité (dans le sens d’une véritable implication de chacun, donc de tous…).

Voici quelques pistes plus abstraites et de fond à débattre, il est à signaler que se sont des idées déjà émises ailleurs et reprises ici de façon synthétique.

L’éducation : Les trois mots d’ordre correspondants aux trois niveaux d’études doivent être : apprendre (primaire), comprendre (secondaire) et réfléchir (supérieur).

Comme il est impératif de séparer l’état et la religion, il est tout aussi impératif de séparer l’enseignement et la religion ainsi que l’enseignement et l’état.

Les imams, les mosquées, les koutabs existent, et c’est très bien ainsi. Ne faisons surtout pas d’un enseignant un imam, de l’école une mosquée et d’un cours d’éducation religieuse un koutab ?

L’enseignement des religions est primordial. Cependant, il doit se faire de façon objective, philosophique et conceptuelle et non dogmatique. Il doit couvrir les histoires de toutes les religions (monothéistes ou pas) et croyances spirituelles (dont l’athéisme et l’agnosticisme). Il doit permettre une ouverture sur toutes les formes de spiritualité. Parce que c’est de cette manière seulement qu’on inculque la vérité de l’inexistence de la vérité, et le moyen d’acquérir une vraie identité : celle qu’on a choisit et non celle qu’on nous a imposée. Parce qu’enseigner qu’il n’y a que le dieu de l’islam qui vaille, même en terre musulmane, c’est de l’endoctrinement, du conditionnement, de l’aliénation, du fascisme et un mensonge.

L’art, la culture, la pensée : Il est symptomatique de la mort de l’art en Tunisie qu’il ne s’est pas encore ouvert aux formes de créations subversives nées tout au long du vingtième siècle : la performance, le cinéma expérimental, la musique électroacoustique, l’installation, la poésie d’action (justement !), etc., il est grand temps que nos artistes arrêtent de tourner autour du pot et rejoignent radicalement la lutte contre la dictature. De tous temps les artistes se sont confrontés aux pouvoirs politiques (dont certains dictatoriaux), de Soljenitsyne à Ferré en passant par les actionnistes viennois et les exemples sont nombreux d’arrestations, d’assassinats, d’emprisonnement, toujours vécues avec abnégation, foi en l’art et pleine conscience du rôle social de l’artiste au sein d’une communauté en difficulté.

Dans un contexte comme celui de la Tunisie, il est urgent que les cinéastes arrêtent de nous prendre pour des imbéciles en déclarant qu’ils font des films engagés politiquement rien que parce qu’ils racontent une histoire d’amour entre une directrice de banque et un fleuriste par exemple. Il est urgent qu’ils arrêtent de se compromettre dans la complaisance vis-à-vis du régime tunisien en se procurant de petites caméras numériques et tourner clandestinement de véritables sujets politiquement engagés et radicalement dénonciateurs à la manière de certains cinéastes chinois par exemple. Que les photographes en fassent autant en mettant en ligne leurs clichés : le monde à besoin de voir pour croire aux drames. Il est grand temps que nos écrivains et poètes distribuent sous le manteau leurs œuvres censurées. Il est urgent que nos dramaturges sortent des salles de théâtres pour investir les rues à la manière du Living Theatre. En vue de la participation à la popularisation de l’impérativité de la libération de la Tunisie, les artistes se doivent de créer radicalement de sorte que le poétique et le politique ne procèdent plus que par la dénégation de leur réciprocité.

Pour le salut de la Tunisie et la culture de son peuple, il est temps que les artistes prennent leurs responsabilités en contribuant activement à l’effort de libération en laissant aux opposants politiques le temps de proposer de vraies alternatives sociales, économiques… au lieu de se limiter à dénoncer les abus contre les droits de l’homme et la dénonciation de la nature despotique de l’état tunisien. C’est de la sauvegarde de notre intelligence, de notre savoir et de notre civilisation qu’il s’agit.

Si on veut libérer le peuple tunisien de la dictature, il faut en premier lieu le libérer de son réel : du quotidien, de la matière, de la croyance en l’inéluctabilité du destin, de la soumission au père, de ce qu’il sait, qu’il voit, qu’il entend et qui est devenu à force naturel et irréversible pour lui. La première chose à faire en poésie et art de « résistances » est de les libérer du réalisme, de libérer le langage, les images. Si on veut libérer le peuple, il faut savoir libérer aussi l’art et la poésie.

La religion : Les peuplades arabes anté-islamiques étaient claniques et fortement hiérarchiques et patriarcales. Avec l’islam, qui était leur religion idiosyncrasique, la notion de tribu s’est disloquée au profit de celle de la oumma, celle du patriarcat s’est consolidée avec le sceau des prophètes, puis les guides des croyants, etc. Ainsi, les sociétés arabes contemporaines sont fortement hiérarchisées et patriarcales : ce n’est pas un hasard si tous ces pays sont des dictatures, si elles ont un haut pourcentage de monarchies.

D’autre part, la civilisation arabo-musulmane après des siècles de progrès, de lumières et de foisonnement spirituels et intellectuels, connaît depuis (sommairement) un millénaire, une stagnation, pour ne pas dire une régression de la pensée. Nous n’avons donc pas eu nos Luther, nos Spinoza, nos Nietzsche et nos Freud… Nous vivons donc une religion anachronique : mythique et mythifiante, muselée par le clergé théologico-politique, dont les textes ont et sont encore instrumentalisés par les religieux d’une part et les islamistes d’autre part.

D’où la nécessité d’alternatives scientifiques de la part des penseurs et intellectuels pour offrir une alternative religieuse à nos peuples opprimés politiquement et religieusement (quand je parle d’une alternative religieuse, je veux dire, un islam vraiment réformé, moderne et progressiste et non pas une nouvelle religion). Ce que Henry Meschonic a nommé à propos de la traduction de la bible : « débondieuser ».

Inutile de dire que nos dictatures ne prendront pas la peine d’encourager, promouvoir et démocratiser ce travail de recherche, d’analyse, de démystification, de remise en cause des dogmes et des certitudes trompeuses. Ils ne le feront pas parce que tout simplement ils sont conscients qu’ainsi, ils signent leur arrêt de mort car remettre en cause l’islam c’est remettre aussi en cause le système sociétal et politique qui l’a stagné depuis des siècles. Il nous incombe de le faire, nous, les militants pour la libération de nos pays. Il nous faut relire notre religion en même temps que libérer nos pays.

Je me permet ici un passage pragmatique, s’il nous fallait n’entreprendre qu’un de ces deux combats, je pense personnellement que la relecture de l’islam doit devancer la libération de nos pays car je suis persuadé que le premier assure la réussite de l’autre alors que l’inverse n’est pas aussi sûr. Le pire cas de figure étant la prise de pouvoir islamiste après ben ali, dans le cas de notre pays par exemple. Car si la démocratie est la dévolution du pouvoir au peuple avec toutes ses diversités, ses différences, ses contradictions, ses minorités… un parti religieux au pouvoir acceptera-t-il cela ? Relira-t-il sa religion alors que quand il n’était pas au pouvoir, il ne l’a pas fait ? Je pense pour ma part que l’islam est compatible avec la démocratie, la laïcité, la liberté individuelle de choix mais pas l’islamisme. De toute manière, le fait réconfortant est que les deux combats peuvent très bien aller de pair.
Relire sa religion c’est commencer par reprendre les textes qui la fondent des mains des religieux qui les ont monopolisés pour les donner aux historiens, aux philologues, aux philosophes, aux archéologues, aux psychologues, aux sociologues, aux ethno-psychiatres, etc. pratiquants ou non, croyants ou non, musulmans ou non, qui, au lieu de nous imposer des dogmes, des règles, nous ouvrirons des voies, nous proposerons des clefs, pour comprendre, analyser et croire ou pas en cette religion.

Relire sa religion c’est commencer par comprendre que l’intemporalité et les vérités absolues des textes se ne sont pas leur stagnation, leur fixité, leur ancrage dans un espace-temps révolus. Au contraire l’éternité d’un texte est son élasticité, sa mouvance, sa richesse. Les morts seuls n’évoluent pas. Les textes des monothéismes sont des poèmes qui sont devenus des modes d’emploi. Le coran est paradoxalement le plus beau des trois mais c’est celui qui est encore momifié.

Relire sa religion c’est commencer par la regarder en face et ne pas avoir peur de se dire que le coran a été manuscrit pour la première fois 40 ans après la mort du prophète et qu’il en a existé plusieurs versions avant d’être réduite à une deux siècles plus tard. Les autres ayant été brûlées. Se dire que la grande majorité des hadiths sont apocryphes et que même ceux dits « véridiques » sont largement contestables. Se dire qu’ils ont été forgés pour asseoir des légitimités, des pouvoirs, des dogmes, des visées politiques et des interprétations théologiques partiales.
L’islamisme n’est pas le seul défenseur de l’islam et de l’identité arabo-musulmane. La laïcité n’empêche pas la religiosité alors que la religion au pouvoir empêche la laïcité.

orar

lundi 5 décembre 2005

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