Le sommet organisé par l’ONU en Tunisie s’ouvre dans un pays où règnent injustice et arbitraire.

La Tunisie est en train de vivre l’un des moments les plus dramatiques de son histoire moderne. Une véritable chape de plomb s’est abattue sur le pays et un sentiment accru de morosité et d’impatience, faisant craindre le pire, se fait de plus en plus ressentir chez une majorité de Tunisiens. Incontestablement, la Tunisie va mal. Elle est devenue le pays où la population s’ennuie le plus tant les visages et les discours sont demeurés inchangés (en atteste le nombre croissant des candidats à l’émigration clandestine). Plus grave encore, la Tunisie est surtout devenue le pays où l’injustice et l’arbitraire font office de loi, où la répression est le seul sort réservé à ceux qui luttent contre le fatalisme et veulent changer les choses pacifiquement. Société civile bâillonnée, partis politiques domestiqués sinon systématiquement harcelés et intimidés, université normalisée, presse muselée, justice asservie et achevant le travail d’une police politique des plus redoutables du monde arabe… Et pendant ce temps, des centaines de prisonniers politiques (500 environ) continuent de croupir injustement dans les prisons du général Ben Ali qui ressemblent de plus en plus à des mouroirs. Bref, la Tunisie de Ben Ali n’est pas cette « terre de sérénité » comme le proclame dans le métro parisien les affiches de l’office du tourisme tunisien et encore moins ce « miracle économique » dont se vante inlassablement la propagande officielle. Le fossé entre le pays réel et le pays imaginaire ne cesse de se creuser. Tiraillée entre la peur de l’inconnu et la crainte de l’arbitraire, la Tunisie panique, se recroqueville sur elle-même et dilapide peu à peu ses acquis. Dans ce contexte, l’organisation de la deuxième phase du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), sous l’égide de l’ONU, ressemble à une provocation malsaine et agit comme le révélateur de toutes ces tensions qui font de la Tunisie, selon une métaphore qui circule au pays du jasmin, une « Cocotte-Minute » susceptible d’exploser à tout moment.

D’un côté, des opposants indépendants et des militants des droits de l’homme qui croient tenir une chance historique pour mettre à nu la nature répressive du régime tunisien. En atteste la multiplication des initiatives protestataires et des opérations « Vérité » à l’approche du sommet : grève de la faim de huit personnalités du monde politique et associatif, organisation d’un « contre-sommet du SMSI », manifestations sur l’Internet (Yezzi, « ça suffit ! ») appelant au départ de Ben Ali et lancement de la campagne pour la dignité (Elkarama), inspirée du mouvement civique égyptien Kifaya !, revendiquant un changement démocratique et pacifique…

De l’autre, un régime policier qui refuse de céder la moindre parcelle de liberté, alternant violence (agression des représentants de la société civile tunisienne et du journaliste français Christophe Boltanski, expulsion du président de Reporters sans frontières) et mensonges d’Etat sur des énièmes promesses d’ouverture politique. Un bien piètre dosage pseudo démocratique qui ressemble plutôt à du saupoudrage autocratique. Durant cette période d’indécision dans l’attente d’une providentielle ouverture qui ne viendra jamais, le régime du général Ben Ali veut gagner un « double temps ». Un temps pré-SMSI, celui de l’atermoiement et du décor de carton-pâte (qui sera démonté aussitôt le sommet terminé), et un temps post-SMSI, celui de la désillusion et surtout de la répression.

Pour mieux comprendre les origines de ce phénomène de grand écart dont le régime est passé maître, il faut revenir à un certain 7 novembre 1987. Un général policier sorti du ministère de l’Intérieur (la Dakhilia, comme l’appellent ironiquement les Tunisiens), arrivé au pouvoir au bénéfice d’un coup d’Etat qualifié pudiquement de « médical », contraint de faire mieux que son prédécesseur. Il est vrai que porter l’héritage du « Vieux Bourguiba » n’a pas dû être une partie de plaisir pour l’ancien ministre de l’Intérieur, habitué davantage à la discrétion que lui impose l’action sécuritaire. Bourguiba, l’autocrate éclairé, avait mis la barre très haut. Faire mieux que lui, c’est faire ce qu’il n’a pas su réaliser : instaurer durablement la démocratie. En promettant à son peuple la démocratie rêvée, Ben Ali a fait le grand écart entre ses intentions cachées d’autocrate patenté (consolider le système autoritaire) et les nécessités d’une réalité régionale changeante, appuyée par des citoyens rendus exigeants et lucides par la retraite forcée de leur Combattant suprême ! Verrouiller le système en même temps que vendre la démocratie ! Le discours officiel ­ certains diront la propagande ­ se devait de colmater les brèches et travestir la réalité. Pour se faire, Ben Ali a pu compter sur une « presse aux ordres du Président », ces « fonctionnaires de la plume », comme les appellent les Tunisiens, qui n’ont de journalistes que le titre. Une dictature des plus aiguë présentée comme une démocratie modèle ! Il n’y a qu’en Tunisie que ce genre de miracle sémantique peut se produire ! Et il n’y a qu’en France qu’un président de la République peut y apporter aussi vertement sa bénédiction !

Aujourd’hui, le régime de Ben Ali continue à persévérer dans cette voie jusqu’à en devenir une référence internationale en matière d’illusionnisme démocratique : démocrate un jour, plébiscitaire et unanimiste un autre ; « tigre économique » une fois, chantre de la solidarité sociale une autre fois ; héros arabe de la lutte contre le terrorisme islamiste à l’occasion, grand défenseur de l’identité arabo-musulmane lorsque la conjoncture l’exige… En somme, un « Etat caméléon » capable d’épouser toutes les formes, encouragé, d’une part, par le soutien complice des pays occidentaux (la France en tête) prétendant lutter avec acharnement contre la contrefaçon, excepté en politique semble-t-il, et, d’autre part, par la résignation d’un peuple assujetti et apeuré. Depuis la révision de la Constitution en mai 2002, la schizophrénie d’Etat a atteint son paroxysme : utiliser un procédé démocratique (le référendum) pour légitimer de nouvelles lois qui font fi de la démocratie et renforcent le « corset autoritaire » sur la société en institutionnalisant l’impunité du chef de l’Etat (le dictateur peut dormir tranquille !), en restaurant la présidence à vie pourtant abrogée en 1987 et surtout en criminalisant toute expression de l’opposition indépendante assimilée désormais à des actes antipatriotiques (le thème du « parti de l’étranger » bien connu dans les dictatures !). C’est donc ce même « régime caméléon » qui s’est proposé d’accueillir la deuxième phase du Sommet mondial sur la société de l’information, alors que le régime de Ben Ali est classé par Reporters sans frontières et Human Rights Watch parmi « les plus grands ennemis de la liberté d’expression dans le monde ». Un sommet vécu comme une « mauvaise blague » par les Tunisiens excédés du double langage qui les réduit cyniquement à être des figurants dans leur propre histoire. Les défenseurs des libertés sont prévenus. Le professeur néerlandais Cees Hamelink, conseiller personnel du secrétaire général des Nation unies Kofi Annan, démissionnaire pour protester contre la tenue de ce sommet au « pays de Ben Ali », est affirmatif : « Une fois le sommet clôturé, les activistes tunisiens qui sont entrés en contact avec les étrangers seront arrêtés, emprisonnés et torturés. » Les nervis du régime l’ont d’ailleurs bien compris, répétant sur un ton menaçant aux militants des droits de l’homme, organisateurs du contre-sommet : « Le 19 [le lendemain du SMSI, ndlr] sera un autre jour »  !!!

Vincent Geisse est politologue.Il est coauteur avec Michel Camau du Syndrome autoritaire. Politique en Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Presses de Sciences-Po, 2003.

Chokri Hamrouni est politologue et responsable de la coordination du Congrès pour la République.

Source : Libération du jeudi 17 novembre 2005

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