Le dossier des assassinats politiques revient sur le devant de la scène, après les révélations du Comité de défense des deux martyrs, Chokri Belaid et Mohamed Brahmi. Lors d’une conférence de presse tenue, mercredi 9 février à Tunis, le Comité a exposé l’implication de Rached Ghannouchi, le président du Parlement et chef d’Ennahdha, dans des affaires de financement étranger, de blanchiment d’argent et d’écoutes téléphoniques. Le parti islamiste a nié en bloc ces accusations, et annoncé son intention de poursuivre en justice le comité de défense des deux martyrs. Cependant, le comité réaffirme sa volonté de poursuivre des dirigeants d’Ennahdha pour blanchiment d’argent, espionnage et atteinte à la sûreté intérieure de l’État.

Lors de la conférence de presse intitulée « le dispositif financier secret de Rached Ghannouchi et la chute retentissante de la protection judiciaire », le comité de défense a expliqué comment des membres de la magistrature et du ministère de la Justice ont entravé le cours de l’enquête sur l’assassinat des deux martyrs. En outre, il a fait état d’opérations de «dissimulation et de blanchiment d’argent» menées sous l’égide de Ghannouchi par «l’appareil financier secret d’Ennahdha». C’est la première fois que le leader nahdhaoui fait face à de telles accusations. Et le Comité a annoncé que l’affaire allait être portée devant la justice militaire.

Financements étrangers suspects

Le Comité a mis sur la sellette Nama Tounes, une association fondée en 2011 et dirigée par un dénommé  Najeh Haj Latif, affichant pour objectif d’encourager les investissements étrangers en Tunisie.

L’avocat Ridha Raddaoui, membre du comité de défense des deux martyrs, a déclaré que l’association soupçonnée de tremper dans l’envoi de jeunes tunisiens vers les foyers de tension, a été visée par une enquête pénale ouverte par la Brigade d’El-Gorjani. Cependant, les poursuites ont été abandonnées, et les procédures judiciaires suspendues après l’intervention d’Ennahdha et du procureur Béchir Akremi, a noté l’avocat. Selon Raddaoui, des membres de Nama Tounes, sont en relation directe avec le président d’Ennahdha. L’association est accusée d’envoyer des jeunes en Libye, a indiqué l’avocat, faisant état de sommes d’argent injectées directement à partir de comptes qataris. L’association a été interdite d’activités, et une enquête pénale a été ouverte sur ses crimes, a affirmé le comité de défense des deux martyrs.

Depuis 2013 à ce jour, le cabinet de l’Emir du Qatar a transféré des centaines de milliards à Ennahdha via Nama Tounes et d’autres associations, a précisé le Comité. A cet égard, le collectif de défense a présenté des documents mettant en évidence des transferts financiers du Qatar (et du Cabinet de l’Emir) vers des comptes gérés par Najeh Haj Latif, qualifié par Raddaoui «d’homme de l’ombre de Ghannouchi».

«Haj Latif est poursuivi en Tunisie dans des  affaires de chèques sans provision. Il utilise deux comptes bancaires qataris financés par le Cabinet de l’Emir», a déclaré l’avocat.

Najeh Haj Latif avec Harith al-Dhari, ex-secrétaire général de l’Instance des ulémas musulmans en Irak. Doha, octobre 2012.

Au terme de la conférence de presse, la Garde nationale a notifié le comité de défense de l’ouverture d’une enquête contre Rached Ghannouchi, suite à la plainte contre lui déposée devant le tribunal militaire. De son côté, la Brigade économique s’est engagée à ouvrir une enquête sur le volet financier de l’affaire, a souligné le comité.

Pour sa part, le tribunal militaire a ouvert une enquête visant RachedGhannouchi, des magistrats, dont l’ex-procureur de la République, Bechir Akremi, et des responsables du ministère de l’Intérieur, pour «trahison, espionnage, collusion rémunérée avec des Etats étrangers ».

Ooredoo accusé d’écoutes téléphoniques

Le comité de défense des deux martyrs a en outre accusé l’opérateur de télécommunication qatari Ooredoo, de traiter directement avec Rached Ghannouchi dans des opérations de financement et d’écoutes clandestines. Selon Raddaoui, c’est avec Mansour Rached Al-Khater, le directeur qatari de la filiale tunisienne d’Ooredoo nommé en 2019, que Ghannouchi a traité. Le responsable de l’opérateur téléphonique a fourni à Ennahdha d’importantes sommes d’argent hors des circuits bancaires officiels, a précisé l’avocat.

«Ces informations proviennent de rapports des renseignements militaires», affirme le comité, soulignant que «des enquêtes et des enregistrements d’écoutes téléphoniques ont prouvé que Rached Al-Khater communique périodiquement et directement avec le magistrat et ex-procureur de la République Béchir Akremi».

Maître Ridha Raddaoui. Crédit photo : Tarek Laabidi

C’est à deux reprises et en présence de son fils Mouadh que Rached Ghannouchi s’est réuni avec Al-Khater, dans un hôtel de la banlieue nord de Tunis, a indiqué le Comité. Avant la rencontre, des experts de la société ont inspecté les lieux pour s’assurer de l’absence de dispositif d’espionnage afin d’éviter les fuites, note la même source. Al-Khater a chargé des techniciens d’Ooredoo de mettre sur écoute des hommes politiques, des responsables sécuritaires, et des magistrats, avant de remettre ces enregistrements à Ghannouchi, a déclaré le Comité de défense.

Le démenti d’Ennahdha

De son côté, le mouvement Ennahdha a rejeté toutes ces accusations, alléguant  qu’elles s’inscrivent «dans le sillage de la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, après le rejet national et international de cette initiative». «Le Comité s’est érigé en juge pour atteindre le Conseil, éliminer un adversaire politique, et inciter à la dissolution du parti Ennahdha», a déclaré Imed Khemiri, le porte-parole du mouvement islamiste.

«Ennahdha tient Kais Saied et le ministre de l’Intérieur pour responsables des appels à manifester face au siège du parti et en particulier devant la maison de Ghannouchi», a déclaré Khemiri. Il a ajouté que son parti a réclamé une protection sécuritaire pour le leader du mouvement, sans obtenir de réponse. «La question est d’une extrême gravité», a-t-il souligné.

Dans un communiqué publié mercredi soir, l’opérateur téléphonique Ooredoo a de son côté rejeté les accusations du Comité de défense.

Quant à Sami Triki, membre du bureau exécutif d’Ennahdha, il a relevé : «Raddaoui a affirmé que les données en leur possession provenaient du service de renseignement militaire, précisant qu’elles ont également été adressées à la Présidence de la République». Or Triki s’est déclaré surpris que les renseignements militaires puissent fournir des informations à tout autre que le président de la République. Par ailleurs, il a estimé que les éléments fournis par le Comité ne sont pas suffisamment solides pour soutenir des accusations contre Ennahdha. Et à ce sujet, Triki a exhorté les services de renseignement militaire à se prononcer sur la validité des données présentées par Raddaoui et le Comité de défense.

Sami Triki, membre du bureau exécutif d’Ennahdha. Tunis, 9 février 2022. Crédit : page Facebook du parti

Bechir Akremi poursuivi en pénal

L’ex-procureur Bechir Akremi est toujours poursuivi par le ministère public, en dépit de la décision du tribunal administratif d’annuler la décision du Conseil supérieur de la magistrature, qui l’avait suspendu de ses fonctions.

Selon le comité de défense, Bechir Akremi a «commis des crimes liés aux assassinats et portant atteinte à la sécurité de l’État». «Il a été rémunéré pour sa collusion avec des parties étrangères», relève la même source. Il fait l’objet de quatre procès devant le Tribunal de Tunis, dont deux intentés par le ministère public, les autres ayant été intentés par le Comité de défense. Ces affaires concernent des accusations de falsifications matérielles et morales, de destruction de documents, de complicité de meurtre,  de trahison, et d’espionnage. De plus, Akremi est accusé d’avoir fait obstruction aux enquêtes sur les assassinats.

L’équipe de défense a expliqué que le dossier de l’appareil secret a été transmis au juge d’instruction du tribunal de première instance de l’Ariana, Rachid Bennour. Or celui-ci a délibérément bloqué son examen pendant un an, soutenant qu’il préparait une stratégie à ce sujet, note le Comité. Toutefois, le magistrat en question a été entretemps transféré, a relevé la même source, regrettant que son successeur, Makram Mediouni, n’ait à son tour rien accompli dans ce dossier. Puis à l’occasion du mouvement annuel des magistrats, Mediouni a demandé son transfert. Et le Conseil supérieur de la magistrature a accédé à sa requête, a révélé Koutheir Bouallegue, membre du Comité de défense.

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