Trinquons pour elle, à sa gloire. Pour tous les artistes qu’elle a produits. Pour toutes les créations qu’elle a rendues possibles. Pour tous les coups de gueule qu’elle a crachés aux visages des lâches. Pour tous les rêves qu’elle a réalisés.

Au détour d’une conversation amicale, aux réunions ministérielles, aux tables des délégations européennes. Elle avait le talent de les humilier en évoquant leurs politiques migratoires, leur exploitation de nos ressources ou leur soutien à la dictature. Actu oblige mais devoir de vérité aussi : la cause palestinienne lui était chère, assez chère pour inviter les plus radicaux à sa salle, d’en faire un refuge pour les artistes palestiniens et pour leur cause qu’elle a toujours vaillamment et intelligemment défendue même en leur absence. Et il fallait avoir de l’audace pour choisir l’indépendance, l’intégrité. Elle assumait jusqu’au bout, au risque de tout et au profit de tout. Tout pour Zeyneb, c’est-à-dire la liberté, toute la liberté. Zeyneb avait le talent de forcer le respect, d’être à la fois franche, drôle, transgressive, créative et rationnelle. Elle avait assez d’énergie pour alimenter des générations. Et elle l’a fait.

Journaliste avant tout et entrepreneure culturelle surtout, mon humble personne lui est redevable, à jamais. Etudiant, quand je fréquentais El Teatro en tant que spectateur, sa silhouette hantait les lieux. Elle savait nous attirer. Et une fois dans son beau piège, elle nous embarquait, sans nous forcer mais en forgeant notre intérêt pour le théâtre, la littérature, la poésie… Tous les arts. Mais aussi le marxisme, le féminisme et même l’altruisme. Il ne fallait pas tout idéologiser. Pour Zeyneb, la joie de vivre est une idéologie et même plus, une foi, une manière de faire, d’exister.

Elle avait donné refuge, avec son compagnon de route Taoufik Jebali, au ciné club Djibril Diop Mambetty. A une époque où la FTCC a été chassée de la maison de culture d’Ibn Rachiq et de celle d’Ibn Khaldoun par les sbires de la dictature (on ne leur pardonnera pas chère Zeyneb et ils ne passeront pas), elle a ouvert les portes d’El Teatro pour un rendez-vous hebdomadaire à ses risques et périls. On y a découvert les classiques du cinéma mondial piratés. « Et alors, ils nous ont suffisamment pillés », disait-elle. Devoir de mémoire, à ta santé Zeyneb et à celle d’Asma Fenni qui nous a quitté il y a plus de 12 ans. Trop tôt. Et il n’est jamais trop tard pour un dernier verre, n’est-ce pas ?

Quelques années plus tard, nous avons fait connaissance de près. J’avais commencé à exercer et je venais couvrir les créations et autres activités de la programmation d’El Teatro. Un jour au début de l’automne 2008, après une conférence de presse et une discussion sur la révolte du Bassin minier, je suis parti et écrit un papier. Il n’est jamais paru. De retour à l’incontournable El Teatro, Zeyneb m’a demandé des nouvelles de l’article et du magazine qui se voulait indépendant. Je lui ai appris que j’ai été écarté tout comme la majorité écrasante des journalistes collaborateurs du magazine. L’article ne paraitra pas, et j’en étais navré. « Qu’ils aillent se faire foutre. Viens travailler avec nous. Nous avons tellement de choses à faire ici », m’a-t-elle répondu. Et j’y ai passé quatre mois, où j’ai beaucoup appris, en l’assistant. Elle produisait des pièces théâtrales, confectionnait une programmation musicale, lectures et projections de films. Elle tenait la communication et les relations publiques et avait même l’énergie et le savoir-faire pour lever des fonds. Rien que durant cette période, nous avons célébré ensemble au moins 5 avant-premières, 10 vernissages et quelques concerts. Nous avons rendu hommage à George Adda, quarante jours après son décès, et encerclés par la flicaille en civil. Tu as surement fait bien plus, beaucoup plus. Bien que plus qu’on peut en compter dans ce désert culturel. Ton oasis est des plus fertiles.

Et tu as toujours été un refuge. Nombreux sont ceux qui se rappelleront toujours des jours sombres de janvier 2011 quand tu as ouvert les portes d’El Teatro aux manifestants fugitifs, aux débats des artistes révoltés et aux mobilisations contre la voyoucratie qui nous gouvernait.

Elle m’a détesté au bout de quelques semaines. Et elle avait le talent de me taper sur les nerfs comme peu de gens y parviennent. Elle avait des abréviations qu’elle était la seule à déchiffrer et autres réflexes et habitudes qu’elle prenait pour des règles d’or. Et ça m’énervait. Elle répétait des mots que je trouvais creux à force d’être répétés. Mais elle savait bien enfouir une graine et la faire fertiliser. Peu importe ce qu’elle faisait : créer des rêves ou détruire des illusions, Zeyneb était très douée.

Mais toujours et après la pire de nos disputes, elle était attentionnée. Elle voulait me voir toujours bien perçu. Y compris par son complice Taoufik Jebali. Elle allait jusqu’à m’arracher mon café que je sirotais dans un verre. « Taoufik a horreur de ça. Prends une tasse », m’ordonnait-elle. Ce n’était ni du maternalisme, ni un quelconque autoritarisme. Elle craignait pour « mon image ». Elle ne voulait pas qu’un jeune soit mal vu. Elle croyait en la jeunesse et voulait la doter de tout ce dont elle a besoin pour gagner ses challenges.

J’ai quitté El Teatro comme collaborateur mais jamais comme fidèle. Nos tensions ont cicatrisé et une amitié s’est réincarnée. Et c’était parti pour plus d’une décennie d’amitié, de lutte, d’échange, de camaraderie, de délire. « Edward… Chkoun ? », tu t’en souviens Zeyneb ? Tu m’as suivi. Toujours, même quand je blasphémais, heurtant sans ménagement tes croyances. L’aventure Dostourna, la création de l’association Zenoobya et la fondation du Quatrième mur, moi je m’en souviendrai toujours. Même mon feu mariage, je l’ai célébré dans ton sanctuaire, à ton invitation et suite à ton insistance.

J’ai su que la fin était proche, il y a deux semaines. Si Taoufik m’a rendu visite au bureau pour échanger devant des caméras. Tu étais à la clinique après un malaise. Je lui ai donné les 4 numéros de Nawaat Magazine avec l’espoir de te voir suffisamment en forme pour les feuilleter. Le feedback que j’ai attendu le plus après cette interview est le tien. Non pas par volonté de l’avoir mais pour m’assurer que tu allais mieux. Je sais que tu ne rates pas une occasion pour suivre ce que je fais et surgir pour colorer un moment de mes journées. Je t’inviterai à mon quotidien, avec et sans occasions. J’inviterai tes réflexions ludiques, tes fous rires, ton sens de la répartie, ta rationalité émancipée par le rêve et ton authentique brin de folie.

Tu voulais reprendre le journalisme en brossant les portraits de femmes courages des coins reculés de ta bien-aimée Tunisie, la maladie t’a rongée. Nous le ferons. Tu voulais édifier une coalition solide des espaces culturels indépendants. Et ça se fera, ta trace étant indélébile. Tu voulais éditer des œuvres théâtrales pour ouvrir les yeux et les cœurs dans un pays où les borgnes sont légion et tiennent le guidon.

Zeyneb, tu survivras. Tu es en nous. Par les édifices que tu as fondés. Par les graines que tu as semées. Nous te promettons l’insolence si chère à ton cœur, la résistance chère à ton esprit et la liberté chère à ton âme.

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