Un œil jeté à gauche, un autre à droite, des clients méfiants se faufilent sur la pointe des pieds à l’entrée d’un café situé dans une ruelle du quartier de Lafayette. Porte en fer forgé à double fermeture, fenêtres couvertes par d’anciens journaux, c’est ainsi que la façade du café annonce l’exception qu’il est.  A l’intérieur du café, les clients sont répartis sur deux espaces, un grand hall puant la testostérone et un coin retiré pour les plus discrets. Dans le hall, des hommes silencieux aux visages pâles sont assis chacun à sa table devant son café et son paquet de cigarettes. Karim*, infirmier dans une clinique, est un habitué des lieux. « Je viens ici pratiquement tous les matins, il me faut mon café et ma cigarette pour que je puisse démarrer la journée », nous confie-t-il. « Mon métier et les métiers du corps médical nécessitent de la concentration. La vie des gens est entre nos mains .Sans mon petit déjeuner et mon café matinal, je ne suis pas en forme », ajoute Karim avant de filer vers la clinique où il travaille.

Dans le coin retiré, deux femmes, la quarantaine, sirotaient leurs cafés sous un nuage de fumée tout en parlant des préparatifs d’un mariage. « Dieu apportera sa bénédiction aux mariés tant que leurs noces se tiendront le 27 ramadan, en cette nuit sacrée », lance Mejda* à sa copine voilée. Si l’on se fie aux préjugés, ce genre de profil ne fréquenterait pas les cafés durant la journée en ramadan. Religiosité oblige. Et ce n’est pas la seule idée toute faite que nos observations démentent. Hommes, femmes, étudiants, fonctionnaires, jeunes et moins jeunes se côtoient dans le même café. « Au cours de l’année, le café n’est pas aussi plein. Là il n’y a plus de places, les gens boivent leurs cafés et mangent à tour de rôle. Regardez, il y a même des clients qui ne se connaissent pas et, pourtant, ils partagent la même table. Ce sont ces valeurs qui doivent prédominer durant le mois de Ramadan, au lieu de s’obstiner à statuer sur ce qui Halal et qu’est ce qui est Haram. Chacun à sa guise », lance Hanen*, serveuse dans ce café depuis quelques années.

A quelques mètres d’elle, trois étudiants en sciences économiques sont rassemblés autour d’une table. Papiers éparpillés, ils révisent ensemble pour la session d’examens. « Nous avons commencé à chercher les cafés ouverts durant le mois de Ramadan depuis le mois dernier. Nous avons choisis celui-là car il est le moins cher. Dans les autres cafés du coin, les prix sont à la hausse durant Ramadan », nous raconte Anis. « On a l’impression qu’on nous punit parce qu’on ne jeûne pas », ironise-t-il. Pour certains, c’est aussi un lieu pour sociabiliser, un espace de rencontre dont beaucoup sont privés durant les journées ramadanesques. « Je ne peux pas réviser sans fumer. A la bibliothèque, pas de pause cigarette possible durant ramadan. En plus, on ne peut évidemment pas discuter », relève Wissal*, étudiante au campus de Tunis-El Manar. Et d’ajouter : « Nous révisons ensemble depuis 3 ans, depuis notre première année à l’université. C’est le troisième ramadan que nous passons ensemble, et nous ne nous sommes jamais demandés pourquoi chacun de nous ne jeûne pas. Je n’en vois pas l’intérêt, à chacun ses convictions après tout ».

*Les noms originaux ont été remplacés par des noms d’emprunt afin de préserver nos interlocuteurs des conséquences négatives possibles.

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