Je commente rarement dans cette chronique hebdomadaire la politique de Moncef Marzouki. Et si je le fais, je m’astreins  à une grande prudence. La diabolisation aussi ignominieuse qu’immérité dont l’ancien président est l’objet me dissuade généralement d’être trop sévère avec lui. Je n’aime pas crier avec les loups. Surtout quand les loups ne sont que des vipères aussi méchantes que stupides. Je crois qu’il n’y a pas un seul homme politique en Tunisie qui subit un tel traitement quoi qu’il fasse, qu’il dise ou ne dise pas. On lui reproche notamment son alliance avec Ennahdha qui lui a permis d’entrer au Palais de Carthage au lendemain des premières élections de l’ère post-Ben Ali. Paradoxalement, Ghanouchi, lui-même, pourtant souvent bien maltraité, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, ne subit pas un tel déferlement de haine et de moqueries.

On pourrait expliquer l’ostracisme dont Marzouki est l’objet de multiples façons. Il y a deux raisons cependant qui me semblent essentielles. La première est qu’il refuse obstinément de rentrer dans le rang. Ses manœuvres, ses calculs, ses tripotages, il les fait en dehors de la classe politique considérée comme légitime et convenable, c’est-à-dire au sein de laquelle, malgré les conflits, on peut s’entendre. Je dirais, pour plus de précision encore, la classe politique issue du double consensus, le consensus du Bardo et l’Accord de Carthage. Marzouki, lui, agit dans un autre espace politique. Ses complicités se tissent ailleurs. Il a certes un parti. Il participe par différents canaux au champ institutionnel. Il a certainement des connexions avec des personnalités et des groupes constitutifs du reste de la classe politique. Mais fondamentalement, il est un outsider. Il est en tout cas perçu comme tel et, par conséquent, comme une menace à un certain ordre dans lequel se retrouvent les autres forces politiques, par-delà leurs querelles. L’ancien président leur apparaît comme un perturbateur intolérable parce qu’il est parvenu à cristalliser autour de sa personne une frange importante de l’opinion publique qui est justement considérée comme extérieur à l’ordre pervers, constitué sur les ruines des volontés populaires de changement portées par la révolution.  Aussi bien aux yeux de ceux qui le vouent aux gémonies qu’aux yeux des populations qui le soutiennent, Marzouki est réputé fidèle, trop fidèles pour certains, à la révolution, comme le négatif des multiples compromissions de la classe politique.

Entretenir cette image, en partie réelle, est le fondement de sa politique. Mais la révolution n’est pas sa politique. On peut éventuellement faire le choix de le soutenir parce que son audience exprime un besoin de rupture radicale au sein des couches populaires – et donc parce qu’il en est pour une part dépendant – mais Moncef Marzouki n’est pas porteur d’une telle rupture. Durant l’époque de Ben Ali, il suffisait, pour être dans le vrai, de refuser toute sorte de compromis/compromissions avec la dictature ou l’un de ses clans. Ce type de posture continue d’être celle de Moncef Marzouki. Dans la nouvelle configuration politique, elle lui assure la popularité qui est la sienne dans une partie des classes populaires, mais elle n’est plus guère suffisante pour réaliser les objectifs de la révolution. L’absence de compromis qui caractérise sa politique vis-à-vis de la classe politique du consensus n’est hélas qu’une absence de compromis en trompe-l’œil qui masque, en réalité, une tenace volonté de compromis avec les formes sociales dominantes.

Ces dernières semaines, l’ancien président a donné plusieurs entretiens à la presse. A l’hebdomadaire francophone Jeune-Afrique par exemple, à la chaîne qatarie Al Jazira ou à une radio locale émettant à Gasfa, Mines.FM. Il a pris également la parole  à l’occasion de la réunion de la direction du parti Al Irada. Ce qui est remarquable dans ces différentes interventions, c’est le bilan extrêmement élogieux qu’il tire des trois années de gouvernement de la Troïka, ne reconnaissant comme « erreur » que la sous-estimation de la puissance persistante des réseaux politiques de l’ancien régime. Il n’hésite pas non plus à comparer les résultats économiques de la Troïka avec ceux de l’actuel Exécutif en termes macro-économiques comme si le bilan d’un gouvernement issu de la révolution se mesurait en taux de croissance, en taux de change et en investissements étrangers et non pas en capacité à réorganiser les structures sociales en faveur des classes populaires. Certes dans ces entretiens, il reconnaît la légitimité des mouvements de protestation qui ont marqué les dernières semaines. Cependant, on perçoit dans ses déclarations une méfiance qui ne s’explique pas uniquement par la crainte de provocations organisées qui puissent servir de prétextes à de nouvelles restrictions des libertés publiques. Et on ne peut qu’être scandalisé lorsque, toujours comparant le bilan de la Troïka et celui du gouvernement actuel, il prétend que les mobilisations populaires n’ont jamais été réprimées lorsqu’il était président, omettant par exemple la terrible répression de Siliana ou l’évoquant comme un simple incident finalement négligeable.

Moncef Marzouki fait porter la responsabilité de l’élection de Béji Caïd Essebsi et de la régression politique qui a suivi à une partie du mouvement démocratique et de gauche – il cite nommément le Front populaire. Il n’a certainement pas tort. Mais qu’il le veuille ou non, la Troïka dont il semble faire un modèle d’alliance de principe, soucieuse de faire avancer la révolution, n’a ménagé aucun effort pour neutraliser la dynamique révolutionnaire engagée  le 17 décembre.

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