Le Résident général de France, Jean de Hauteclocque, un dur qui voulait en découdre avec un mouvement national en pleine ascension, avait trempé dans l’affaire. Plus encore, l’Etat français était responsable. Au plus haut niveau, il était impliqué dans le meurtre du fondateur de l’UGTT. Les témoignages, les documents abondent, un certain nombre d’entre eux, jusqu’alors confidentiels ont été déclassifiés et remis, officiellement, par l’ancien président, François Hollande, à la famille du leader syndical. Mais le dossier n’est pas clos. Nourredine Hached aurait d’ailleurs porté plainte contre la France auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. Il ne manque pas, en effet, de questions sans réponses ou bien plutôt de questions auxquelles on ne veut pas donner de réponses. Au-delà de l’implication duService de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), quelle est l’autorité politique qui a pris la décision de tuer Farhat Hached ? Qui a donné l’ordre de l’exécuter ? Sur ces points, aujourd’hui encore, les autorités françaises restent muettes.

Il y a une dizaine de jours, lors d’un voyage officiel au Burkina Faso, Emmanuel Macron promettait de déclassifier les archives concernant l’assassinat de Thomas Sankara. « Tous les documents produits par l’administration française pendant le régime de Sankara et après son assassinat », a-t-il déclaré, seront « déclassifiés pour être consultés en réponse aux demandes de la justice burkinabé ». L’enjeu est de taille compte tenu de l’implication directe de la France dans le coup d’Etat dont le chef de la révolution burkinabé a été la victime. Il n’est pas certain que la promesse sera tenue. Il semble cependant que, bien que plus proche dans le temps, la responsabilité française dans ce crime qui a endeuillé l’Afrique combattante,soit plus facile à assumer que sa responsabilité coloniale. Il n’y a guère lieu, du reste, de s’en étonner. Le souvenir de l’Empire est au cœur de l’identité nationale et républicaine française. Souvenons-nous du tollé suscité par le même Macron lorsqu’en février dernier, en pleine campagne électorale, il avait qualifié la colonisation française de « crime contre l’humanité » et de système de « barbarie ». Il faut « reconnaître la responsabilité de l’Etat français », ajoutait-il, et présenter des « excuses » aux peuples qui ont subi le joug de la colonisation française.

Emmanuel Macron n’est plus désormais candidat aux élections présidentielles. Il est président de la république. Sur la question coloniale, c’est-à-dire sur la question de l’identité française, il préfère, sans se rétracter complètement, temporiser, user de formules dilatoires, se défausser. Ainsi, à l’occasion de son récent passage au Ghana, dans entretien donné à la chaîne TraceTV, il ne parle plus d’ « excuses ». « Ni déni, ni repentance », déclare-t-il, bien plutôt. A une question sur les nécessaires mesures de « réparations », il botte en quelque sorte en touche, évoquant une vaseuse « réparation mémorielle » qu’il définit par un paradoxe terriblement suspect. « Dans la mémoire française, affirme-t-il ainsi, dans l’histoire de la France, comme dans l’histoire de l’Afrique, on doit parler de ces pages noires, comme des pages glorieuses ».

Ce mercredi, à Alger pour une courte visite, le président français n’a pas confirmé non plus ses promesses de campagne. Sur la question dite « mémorielle », il ne s’est guère engagé plus que ne l’avait fait ses prédécesseurs à l’Elysée. Peut-on espérer dans ces conditions que toute la vérité soit faite sur les circonstances dans lesquelles Farhat Hached a été assassiné et que l’Etat français assume enfin l’entièreté de ses responsabilités ? La question ne se réduit pas à la personne du fondateur de l’UGTT. Elle concerne l’ensemble de la politique coloniale en Tunisie et, en premier lieu, les exactions commises contre les combattants qui se sont opposés à l’occupation de notre pays, y compris durant la période de l’Autonomie interne et au cours de la bataille de Bizerte, comme l’a rappelé à juste titre l’Instance Vérité et Dignité (IVD) en décembre 2016. Le président français parle de « réconciliation des mémoires ». Cette notion, forgée je crois par l’historien Benjamin Stora, est pour le moins énigmatique. Mais acceptons-la comme hypothèse et tentons de lui donner un contenu politique. Pour nous, elle ne peut être qu’une fin dont le préalable nécessaire est la reconnaissance officielle par l’Etat français du crime colonial, sans finasseries ni faux-fuyant, des excuses en bonne et due forme et un système de réparations.

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