La campagne “Menich Lebsetha” (Je ne la porterai pas) lancée, fin septembre, par des lycéennes de Bizerte a donné le la d’une résistance à cette imposition sexiste. L’idée est simple et s’inscrit dans la lignée du mouvement “Tabliers Pour Tous ou Tous Sans Tabliers” qui avait retenti sur les réseaux sociaux en septembre 2016.

Le ras-le-bol des lycéennes

L’incident déclencheur n’est pas des moindres. De futures bachelières ont été contraintes de quitter un cours parce qu’elles ne portaient pas leurs tabliers. Yasmine, une élève de l’établissement en question contactée par Nawaat, rappelle les faits :

Une surveillante a exigé que des filles sortent de classe. Les garçons, eux, n’ont pas du tout été importunés. Nous nous apprêtons à passer le bac cette année, on ne peut pas se permettre de rater des cours. Mais visiblement, le code vestimentaire importe plus que notre éducation.Yasmine, élève au lycée pilote de Bizerte

Les lycéennes ont donc décidé de réagir. Le 30 septembre dernier, elles ont organisé, avec le soutien d’une centaine de leurs camarades garçons, une journée en uniforme blanc et noir. Siwar, une lycéenne du même établissement, explique “On nous a sorti de classe et on nous a menacé de ne plus nous accepter sans tabliers. Tout ce que nous demandons, c’est d’être traitées également. Nous sommes d’ailleurs en train de préparer des idées d’uniformes pour tous les élèves que l’on compte proposer à l’administration pour les générations futures” et a ajouté

Nous refusons d’être condamnées pour le simple fait d’être nées filles. On nous inculque depuis toutes jeunes à l’école que nous sommes tous égaux, alors le tablier, soit tout le monde doit le porter, soit personne. Nous sommes venues en uniforme pour revendiquer une égalité avec les garçons. Il n’y a aucune raison d’opérer cette distinction entre eux et nous.Siwar, élève au lycée pilote de Bizerte

Circulaire inconstitutionnelle comme fondement juridique

En cause, comme souvent pour les impositions liberticides en Tunisie, une circulaire ministérielle dont on ne sait pas plus. Les circulaires ne sont en effet pas publiées et pour cause, elles ne viennent qu’interpréter des dispositions légales. Elles sont caduques si elles sont contraires à un texte de loi qui leur est supérieur. Les élèves du lycée pilote de Bizerte ont d’ailleurs essayé de contester cette mesure. “Nous avons maintes fois entrepris de remettre en cause cette obligation du règlement intérieur. Les surveillants nous disent qu’ils ne font qu’appliquer la loi et qu’il faudrait qu’on se plaigne auprès du ministère”, nous confie Siwar. Pourtant, l’article 21 de la Constitution, texte légal suprême, dispose que:

Les citoyens et les citoyennes sont égaux en droits et en devoirs. Ils sont égaux devant la loi sans discrimination.Article 21 de la Constitution

En 2015, l’ancien ministre de l’Education Neji Jaloul avait pourtant annoncé la généralisation du port du tablier pour inclure les garçons. Cela n’a visiblement pas été appliqué partout. Contacté par Nawaat, Mondher Dhouib, directeur général de l’enseignement secondaire confirme d’ailleurs que le ministère a envoyé, l’année dernière, une note aux établissements insistant sur la généralisation du port du tablier pour les filles et les garçons.

Nous pensons que c’est important, d’abord pour estomper les différences sociales entre les élèves, puis comme signe d’appartenance à l’établissement. Un uniforme peut ne pas être à la portée de toutes les bourses. Il est néanmoins très important d’éduquer les élèves sur les raisons de cette imposition.Mondher Dhouib, directeur général de l’enseignement secondaire.

La majorité des établissements secondaires ignoreraient donc sciemment les instructions du ministère. “Les surveillantes nous rabâchent à longueur de journée qu’il faut qu’on se couvre et qu’il ne faut pas “distraire” les professeurs mâles”, s’indigne Siwar.

Derrière cette obligation sélective du port du tablier se cache, en réalité, une idée vieille comme le monde, et loin d’être propre à certaines cultures: le corps de la femme, aussi jeune soit-elle, est objet de tentation et doit donc être cachée. Pour la majorité des établissements, jusqu’à la fin du collège, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de 14-15 ans, tous les élèves doivent porter le tablier. A partir du lycée, cette obligation n’incombe plus qu’aux filles, précisément lors de leur passage à l’adolescence et quand leur corps de femme commence à transparaître. C’est bien le corps féminin qui est ici la cible d’un sexisme sous couvert de bonnes intentions.

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